Q. de Pot. de Mulo. q. ma
206 LA DOCTRINR SPIRITUELLE
soutenir une doctrine contredite par Texpérience quotidienne. Pourquoi ferais-je le mal puisque je vois si clairement que je ne dois pas le commettre? Pourquoi? Je n'en sais rien, ou plutôt saint Thomas d'Aquin va nous l'apprendre en nous découvrant les causes de la faiblesse de notre àme.
La lumière qui nous éclaire (que ce soit la raison ou la foi) se ramifie, dit-il, en deux rayons distincts. L'un illumine l'ensemble de notre vie; il est indéterminé et un peu vague ; l'autre frappe directement tel acte particulier, celui-ci est dans notre àme d'une manière habituelle et celui-là fixe notre attention dans tel cas déterminé. Or, ajoute le saint docteur, la passion ne peut-elle pas voiler, dans tel cas particulier, cette lumière habiiuelle qui ne reparaîtra que lorsque l'orage aura passé? N'avons-nous pas éprouvé souvent que, lorsqu'une de nos puissances est fortement saisie par son objet, elle attire à elle toute la vie, au point que les autres sont pour ainsi dire inertes. Quand un orateur nous ravit, nous n'entendons, nous ne voyons que lui, nous oublions tout ce qui n'est pas lui ; de même la passion nous fait oublier les règles éternelles du juste et du vrai ; nous détournons les yeux de la lumière qui s'éteint pour un moment au souffle de la tempête. D'ailleurs, pour bien se rendre compte de la faiblesse de l'a me, il faut savoir, dit encore saint Thomas, que la passion réside dans les appétits sensibles, et ne peut tendre, par conséquent, que vers un objet particulier, tandis que la lumière de la science naturelle ou surnaturelle, planant dans l'universel et l'abstrait, ne peut être le principe immédiat d'un acte que lorsqu'elle éclaire un coin restreint de la vie pratique. Elle est donc une force plus éloignée de l'acte que la passion qui, au con-
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traire, a son siège dans la puissance d'où l'acte découle ininiédiatemerit. Quand donc la raison et la foi se rencontrent sur le terrain pratique avec la passion, elles ont perdu de leurs forces tandis que la passion conserve toute son énergie; elles sont loin de leur centre d'activité, tandis que la passion est chez elle pour ainsi dire; est-il étonnant dès lors que la raison et la foi soient souvent si faibles devant les emportements de la passion? E. puis, ne l'oublions pas, la passion a un contre-coup direct sur le corps, et cette secousse ébranle la volonté quand elle ne va pas jusqu'à l'enchaîner : « Quando passiones sunt fortes, dit Saint Thomas, per ipsam transmutationem corporalem ligant quodammodo rationem, ut libenim judicinm de particularibus agendis non habeat. »
G^est cette lutte que Saint Paul a décrite en traits de feu : « Je ne fais pas le bien que je veux et je fais le « mal que je ne veux pas. Si je fais ce que je ne veux pas, « ce n'est donc pas moi qui agis, c'est le péché qui ha- « bite en moi (l). » Il faut bien entendre ces paroles car, mal interprétées, elles porteraient à conclure à l'irresponsabilité humaine. Elles ne s'appliquent, dit Saint Thomas (2), qu'au chrétien constitué en grâce. Ce n'est, en effet, ni la raison, ni la foi qui nous poussent au mal, c'est la convoitise allumée par le péché. Les actes qui en découlent doivent donc lui être attribués et il ne faut pas en chercher le principe dans la raison. Or, l'homme n'est responsable que des actes qu'il opère en tant qu'homme, c'est-à-dire en tant qu'être intelligent, par conséquent, tous les actes qui n'ont pas la raison pour principe ne lui sont pas imputables. Mais, ajoute saint Thomas, quand