‹ La doctrine spirituelle de St. Thomas d'AquinChapitre 131 sur 297 · Rom. VII · texte numérisé non relu

Rom. VII

2 JnEpist. ad Boni, i, Hl.

la raison consent au péché, lorsque la volonté vaincue accepte sa défaite, lorsque le mal a pris possession de ces hautes facultés, les actes qui sont la suite de cette défaillance morale doivent, en toute justice, se ramener à la raison et à la volonté et, dans ce cas, l'homme a^nssant en tant qu'homme est parfaitement responsable. Cependant, même alors, dit encore le saint docteur, la part de la passion est si grande dans le naufrage de la raison et de la volonté, qu'il faut s'en prendre surtout à cette lamentable inclination au mal qui est devenue, depuis la prévarication originelle, comme une atmosphère lourde, accablante, corrompue où nos facultés n'aspirent presque que les vapeurs du puits de l'abime. Pour nous faire une idée de la grandeur du mal^ pour nous convaincre de la profondeur de notre misère; écoutons la puissante voix de Bossuet : Jamais peut-être, depuis Saint Paul, aucune main n'a tracé un plus saisissant tableau de la faiblesse, et de la fragilité humaines.

« 0 misère ! ô calamité dans laquelle nous sommes plongés, ô abîme de maux infinis ! Hclas ! petits enfants que nous étions, sans connaissance et sans mouvement, nous étions déjà révoltés contre Dieu. Nous n'avions pas encore vu cette belle lumière du jour, condamnés par la nature à une sombre prison, nous étions encore condamnés par arrêt de la justice divine à une prison plus noire, à de plus épaisses ténèbres, des ténèbres horribles et infernales. Justement, certes, justement; car vos jugements sont très justes, ô Dieu éternel ; roi des siècles, souverain arbitre de l'univers. Eh t qui nous a tirés de cette misère? qui a réconcilié ces rebelles ? qui a appelé ces enfants de colère à l'adoption des enfants de Dieu?... Avons-nous crié à vous, ô Seigneur, des cachots de cette prison, ou

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du creux du sépulcre où était ensevelie notre enfance? Mais nous n'y avions ni parole ni sentiment : seulement la voix de notre péché criait vengeance ; et celle de notre extrême misère criait miséricorde. Vous avez eu pitié de nous ; vous avez daigné nous conduire à ce bain d'immortalité, où dépouillant les ordures de notre première nativité, nous avons reçu une nouvelle naissance, non plus de la volonté de l'homme, ni de la volonté de la chair ; mais d'un esprit pur et d'une eau sanctifiée par des paroles de vie. Je sais que cette fontaine d'eau vive est ouverte à tous les hommes auxquels il vous a plu de préparer un remède dans les ondes du saint baptême. Mais combien en voyons-nous tous les jours à qui une mort précipitée ravit pour jamais ce bonheur ? Et nous y sommes parvenus! qu'avions-nous fait à Dieu? D'où vient cette différence ?

« Je n'ai point de raison à vous alléguer. Seulement, suis-je très assuré que quelle que puisse être la cause d'une si étonnante diversité, il est impossible qu'elle ne soit juste. Mais à quoi bon chercher des causes que la Providence divine nous a cachées ? N'est-ce pas assez que nous connaissions que, si nous sommes parvenus à la grâce du saint baptême, nous ne le devons qu'à la pure bonté de Dieu ? cherche qui voudra des raisons ; médite qui voudra dans la recherche de ces secrets jugements; pour moi je ne reconnais point d'autre cause de mon bonheur que la pure bonté de mon Dieu...

« Mais peut-être que le péché originel étant guéri par le saint baptême, il ne nous en deme.ure aucun reste... ne le croyez pas, chrétiens, ne le croyez pas...

a Mes frères bien-aimés, écoutez le narré de ma maladie, vous trouverez sans doute que vous avez les mêmes

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infirmités. C'est la njaladio (Je la nature ; nous en ressentons tous les efï'els, qui plus qui moins, selon que nous suivons plus. ou moins les mouvements de l'Esprit de Dieu. Misérable homme que je suis, où trouvcrais-je des paroles assez énergiques pour décrire l'extrémité de mes mauv ? Blessé dans toutes les facultés de mon âme, épuisé de forces par de si profondes blessures, je ne fais que de vains efforts. Ai-je jamais pris une généreuse résolution, que l'effet n'ait bientôt démentie? Ai-je jamais eu une bonne pensée, qui n'ait été contrariée par de mauvais désirs? Ai-je jamais commencé une action vertueuse où le péché ne se soit comme jeté à la traverse?... Quand j'entends quelquefois discourir des mystères du royaume de Dieu, je sens mon âme comme échauffée; il me semble que je ferais merveilles, je ne me propose que de grands desseins. Faut-il faire le premier pas de l'exécution ? Le moindre souffle éteint cette flamme errante et volage, qui ne prend pas à sa matière, mais qui court légèrement pardessus. Quoi plus ? Je suis malade à l'extrémité et je ne me sens point de mal. Réduit aux abois, je veux faire comme si j'étais en bonne santé. Je ne sais pas même déplorer ma misère, ni implorer le secours du Libérateur ; faible et altier tout ensemble, impuissant et présomptueux. «Malheureux homme que je suis ! qui me délivrera de ce corps de mort (1) ? »

Qui nous en délivrera, qui viendra au secours de notre faiblesse, qui allégera le poids de nos infirmités ? la grâce toute- puissante de Dieu par les mérites de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'est la réponse que Dieu lui-même faisait à

1. Rom. VIII, 24. — Premier sermon, pour la conception de la sainte Vierge. 2« point.

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saint Paul lorsque le grand apôtre s'indignait d'être soutileté par l'ange de Satan (1).

De même, dit saint Thomas en expliquant ces belles paroles de saint Paul, de même que Dieu ne voulut pas que tous les ennemis d'Israël fussent anéantis afin d'exciter le courage et l'ardeur de son peuple, de même il permet que le rugissement du lion qui cherche à nous dévorer (2) nous réveille et nous avertisse du danger. La vertu grandit dans l'épreuve, et le seul aveu de notre faiblesse est la suprême victoire de la grâce. Aussi l'apôtre se glorifiait dîins ses infirmités pour que la grâce du Christ habitât en lui, il se plaisait dans ses angoisses et dans le sentiment de son impuissance (3). C'est que la conviction du peu que nous sommes et de notre fragilité émeut le cœur de Dieu qui résiste aux superbes et donne sa grâce aux humbles (4). Or, la grâce est le principe, la consommation de notre justification et le gage de la vie éternelle en Jésus-Christ Notre-Seigneur (5).

Reconnaissons donc en toute humilité la profondeur des blessures que le péché nous a faites ; avouons que, sans la grâce, nous ne pouvons rien ; mais ne nous décourageons pas lorsque la passion amoncelle les nuages et frappe à coups redoublés à la porte de notre cœur. Si les âmes ardentes ont à soutenir de plus rudes combats, Dieu, en retour, leur prépare de plus éclatants triomphes ; « Je vous vois, ce me semble, écrivait saint François de Sales à madame de Chantai, avec votre cœur vigoureux

i. II Cor. xir, 7.

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