CHAPITRE XIII
LA CHaRITK,
On peut entendre le mot charité de deux manières : ou comme grâce sanctifiante ou comme amour de Dieu.
Comme grâce sanctifiante, la charité est une mystérieuse communication de la nature divine qui nous élève à l'ordre surnaturel, qui nous donne le principe de nos opérations divines et nous met en harmonie avec notre fm : la vision béatifique. La grâce sanctifiante divinise en quelque sorte notre être, nos facultés et les actes qui en découlent; elle est la condition sine quà non de nos vertus et de nos mérites surnaturels. Sans elle tous nos efforts, même les plus héroïques, ne nous feront jamais dépasser les bornes de l'ordre humain ; avec elle nous sommes transportés dans le monde divin. Elle nous est donnée d'abord dans le saint baptême; un péché mortel nous l'enlève, elle nous est rendue par le sacrement de pénitence, elle se fortilie et elle s'augmente par la sainte communion.
Gomme grâce sanctifiante, la charité est du domaine de la théologie, nous ne l'envisagerons donc ici que comme amour de Dieu.
A ce dernier point de vue, saint Thomas d'Aquin dis-
tingue trois degrés dans la charité : la charité commune à tous les fidèles en état de grâce, celle des saints et celle des bienheureux (1).
Les chrétiens en état de grâce aiment Dieu parce qu'ils sont dans la disposition de ne rien faire qui soit contraire à la volonté et aux commandements de Dieu.
D'autres âmes plus privilégiées et plus ardentes dédaignent les préoccupations d'ici-bas pour se consacrer uniquement au service de Dieu et à la méditation des choses divines. Cette charité, dit le saint docteur, n'est pas commune. C'est, en effet, en vertu d'une grâce spéciale et d'un attrait particulier que certaines âmes uniquement éprises de la beauté de Dieu restent insensibles aux séductions du monde et n'aspirent qu'à la contemplation des perfections divines. Éclairées d'une lumière supérieure, elles ont compris que Dieu seul est capable de remplir leur cœur parce que seul il est la beauté et la bonté infinies. Elles gémissent d'être obligées parfois de ralentir leur course haletante vers l'objet de leur amour, car l'infirmité de la vie humaine, dit saint Thomas, rend impossible la contemplation toujours actuelle de la beauté divine, ce bonheur est réservé aux élus qui sont dans le ciel : c'est le troisième et le plus parfait degré de la charité (2).
Larestriction indiquée ici par saint Thomas, affirmant l'impossibilité d'un acte d'amour actuel et continu, est la condamnation des doctrines exagérées que Bossuet combattit avec tant de force. De faux docteurs soutenaient en effet que l'acte d'amour dure tant qu'il n'est pas révoqué, de telle sorte que lorsqu'une âme a émis un tel