‹ La doctrine spirituelle de St. Thomas d'AquinChapitre 212 sur 297 · Matth. V. 44, et seq · texte numérisé non relu

Matth. V. 44, et seq

DE SAINT THOMAS d'AQUIN. 331

et lu bonté infinies, le principe et le couronnement de notre bonheur éternel ; aucune créature ne peut entrer en comparaison avec lui, il a donc un droit absolu à la première place dans notre cœur. Toutes les autres affections doivent lui céder le pas, il faut l'aimer plus que tout et plus que nous-même. Ne croyons pas cependant que cet amour, pour être pur et désintéressé, nous demande le renoncement elïectif à notre salut éternel, de telle sorte que si, par impossible. Dieu lirait plus de gloire de notre damnation que de notre salut, nous devrions choisir la mort éternelle. C'est l'erreur grossière des faux mystiques du xvii*^ siècle, si sohdement refutée par Bossuet (l).

D'abord la supposition est chimérique. Gomment en effet Dieu pourrait-il retirer une plus grande gloire de la perte d'une àme que de son salut, alors que le salut est le prix des travaux de Notre-Seigneur et que la damnation suppose l'inutilité du sang répandu sur la croix? En outre : plus l'amour est grand, plus il nous excite à faire la volonté de l'objet aimé ; or, la volonté de Dieu est notre sanctification (2) et notre salut (3). Nous devons par conséquent, si nous l'aimons, nous conformer à la volonté divine en désirant ardemment notre salut éternel. En troisième lieu, cette opinion heurte l'instinct le plus fort et le plus indestructible de la nature. Aucun homme ne peut désirer sérieusement son malheur éternel ; tout notre être recule d'horreur à cette seule pensée ; et, sous prétexte de je ne sais quel amour pur, on voudrait faire taire ce cri de la nature ! que l'on ne dise pas que la nature doit s'effacer devant la j^ràce, et l'instinct du bonheur devant l'a-

1. Voir l'instruction sur les états d'oraison; livre VlHi. I Thessa, IV, 3.

'■). l Timo, II. 4.

mour. La grâce ne détruit pas la nature, et ici il s'aj^it de l'impulsion primordiale donnée à la nature par Dieu luimême. C'est Dieu qui nous a mis au cœur le désir naturel d'être heureux, et la grâce ne nous imprimera pas un mouvement contraire, pas plus que la foi ne contredira une conclusion rationnelle. Non, C3 n*est pas l'amour divin qui peut nous inspirer un sentiment si contraire à la nature et à la grâce ; c'est une dangereuse manie de subtiliser sur les choses les plus simples, et qui conduit, sous prétexte de perfection, à l'égarement, à la présomption et jusqu'au blasphème. Ces expressions sont de Bossuet et elles ne sont pas trop fortes quand on envisage les conséquences qui découlent de cette funeste doctrine. Ces faux mystiques et ces prétendus parfaits prenaient à la lettre certaines paroles de quelques saints, les séparaient des autres passages ou ces mêmes saints affirmaient en termes formels leur ardent désir du salut et, sur ces textes tronqués, ils édifiaient leur désastreux système. Bossuet ne manque pas de déjouer leur manœuvre. Quant aux textes sur lesquels s'appuyaient les faux mystiques, le grand évêque fait remarquer avec une profonde sagesse qu'il faut expliquer, par l'ensemble, certains passages peu intelligibles, si on n'en tempère les exagérations : « Gela nous « apprend, dit-il, à ne pas prendre tout à la lettre dans « les écrits des saints, à prendre le gros, et à regarder « leur intention. Mais quand, sur le fondement de quel- « ques exagérations, on vient avec nos mystiques à faire « un dogme formel de l'indifférence du salut, jusqu'à ne « plus désirer n-i demander, ces excès, qui tendent directe tement à la subversion de la piété ne reçoivent ni ex- « plication ni excuse (1) » .

1, Instruction sur les états d'oraison ; 1. IX. § 7.

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La parole dont on a plus abusé est celle de saint Paul : A Je désirais être ariathême pour mes frères (1). » Le désir de PApôtre est-il réel et effectif? Mais alors ces paroles sont en contradiction avec les textes si nombreux où saint Paul exprime son désir passionné d'être avec le Christ et oii il affirme que rien ne pourra le séparer de l'amour de \olre-Seigneur, 11 ne pouvait d'ailleurs être anathème qu'en commettant le péché, dit saint Thomas (2). Peut-on admettre dans l'àme du grand Apôtre la volonté délibérée du péché? Si on insiste en disant que saint Paul désirait la damnation sans le péché, on suppose donc qu'il croyait Dieu capable d'une injustice en condamnant un innocent.

Que l'on n'objecte pas l'exemple d'un homme qui souffre et meurt par amour; car il n^y a aucune parité entre cet exemple et la thèse en question. Un homme qui souffre et meurt par amour est heureux de souffrir et de mourir pour celui qu'il aime, tandis que, dans l'opinion des faux mystiques, il devrait désirer cVêtre malheureuXj ce qui est impossible. Il ne faut donc voir dans le texte de saint Paul que l'expression de l'ardent désir du salut de ses frères, mais le prendre à la leltre et en déduire les conséquences outrées que nous avons combattues, c'est méconnaître l'intention de l'Apôtre et l'ensemble de sa doctrine.

L'amour de Dieu, quelque pur et désintéressé qu'il soit, n'implique donc pas la renonciation effective à la récompeu'^e éternelle.

Après Dieu, ce que nous devons le plus aimer, ce que nous devons désirer dans l'ordre surnaturel, c'est nousmêmes, c'est-à-dire notre salut plus que celui du pro-

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