Instructiou sur les états d'oraison, 1. VU
DE SAINT THOMAS d'AQUIN. 407
« pieuses affections de la volonté qui se font en nous, « sans nous, comme dit toute la théologie, après saint « Augustin : 11 n'est pas en notre pouvoir, dit ce Père, « qu'une chose nous délecte. Saint Ambroise dit aussi « que notre cœur n'est pas en notre puissance : » Ce « qu'il faut entendre de certaines dispositions bonnes ou « mauvaises dont nous ne sommes pas les maîtres. 11 (( ne faut que ces deux passages pour entendre, dans « toutes les conduites de la grâce, une certaine passivité « qui en est inséparable. Tout cela appartient à l'attrait « de Dieu, qui est perceptible ou imperceptible, plus ou « moins ; mais sans lequel il est défini qu'il ne se fait au- « cune action de piété (1).
« 3° J'ajouterai en troisième lieu, que dans toutes ces « actions non seulement il y a beaucoup de ces choses « qui se font en nous, sans nous, mais encore qu'il y en « a plus, que de celles que nous faisons de nous-mêmes « délibérément; et la raison est, qu'il y a toujours dans « tout l'ouvrage de notre salut et dans tout ce qui nous y « conduit, plus de Dieu que de nous, plus de grâces du « côté de Dieu que d^efforts du nôtre.
« Ces trois vérités ne sont révoquées en doute par per- « sonne. »
Ces trois principes incontestables établissent le domaine suprême de Dieu sur l'àme et l'étendue de son action sur les illuminations de l'intelligence et les déterminations de la volonté. Ils se retrouvent dans tous les actes de piété et quoique ce ne soit pas en cela que consiste l'oraison passive, il était nécessaire de les rappeler pour montrer de quelle manière l'homme est passif dans la main de
l. Virtules passivœ creaturœ ut ex eâ fleri possit qiiidquid Deus manUaverit. I p., q. cvv, a. 2. ad. 4.
408 LA DOCTRIXR SPIRITUELLE
Dieu. Cette passivité est commune à tous les fidèles, mais celle de la contemplation infuse est plus complète, et voici les phénomènes qui se produisent.
1° Les facultés sont enchaînées au point d'être dans l'impossibilité d'émettre les actes discursifs ordinaires, c'est ce que les mystiques appellent la ligature des puissauces.
Cette contemplation « est comme une défaillance, une suspension de toutes les facultés tant intérieures qu'extérieures, dit sainte Thérèse : (1) l'on voudrait éviter jusqu'au moindre mouvement du corps; l'on goûte un repos qui double les forces de l'àme ; c'est le repos du voyageur, qui se voyant presque au terme de sa course, s'arrête un peu pour reprendre haleine, et poursuit ensuite sa route avec une nouvelle ardeur. L'àme savoure alors d'inexprimables délices auxquelles le corps luimême participe à un très haut degré ; tel est le transport de bonheur qu'elle éprouve seulement de se voir au bord de la divine fontaine, que même avant d'avoir bu de ses eaux, elle se trouve rassasiée. Il lui semble qu'elle n'a plus rien à désirer ; ses facultés jouissent de leur divin objet dans une paix profonde ; elle voudrait n'en plus sortir ; tout objet étranger lui est importun, dans la crainte qu'il ne vienne troubler son amour...
« Quand l'Oraison de quiétude est grande, elle se prolonge Tespace d'un jour ou même de deux, et l'àme sans comprendre comment, y goûte ce bonheur dont j'ai parlé. Or, la volonté, à mon avis, ne pourrait se conserver si longtemps dans cette paix et ce plaisir, si elle
i. Le chemin de la perfection, ch. xxxil.
HE SAINT THOMAS d'aoULN. 409
« n'était comme enchainée par le divin objet qui la capce tive. »
Ces dernières paroles de sainte Thérèse sont d'une profonde sagesse. La ligature des puissances en effet n'a lieu qu'au moment de roraison ; elle se prolonge par exception l'espace d'un jour ou deux quand l'oraison de quiétude est grande, et encore, pendant cette prolongation extraordinaire de l'oraison, la volonté seule est captive, les autres facultés « sont libres, (c'est sainte Thérèse qui parle) plus « actives, plus puissantes que jamais, mais seulement pour « ce qui est du service de Dieu. »
Il ne faut donc pas abuser de la théorie de la ligature des puissances ; on doit la renfermer dans les limites assignées par les vrais et grands mystiques. Loin que la passivité soit perpétuelle dans l'étal de contemplation infuse, il est des cas où elle n'est pas continuelle au moment même de l'oraison. C'est ce qui arrive quand l'objet de la contemplation est la sainte Humanité de Notre Seigneur Jésus-Christ. C'est là l'opinion formelle de saint Jean de la Croix, celui de tous les vrais mystiques qui a le plus prôné peut-être la ligature des puissances : « Cette étude, qui consiste à oublier et à rejeter toutes les « connaissances et les images, ne doit jamais s'appliquer « à la sainte Humanité du Christ. Sans doute, il peut « arriver dans une profonde contemplation, et un très pur « regard de la divinité, que l'àme n'ait pas un souvenir « actuel de cet adorable Humanité, car Dieu lui-môme « tient alors de sa main l'esprit Captivé par cette con- « naissance confuse et toute surnaturelle.
« Mais, sous aucun rapport, il ne convient de s'étudier « spécialement à l'éviter; la vue et la considération « pleines d'amour de cette sainte Humanité portent l'àme
« au bien, et lui servent de moyen pour s'élever d'un vol « rapide jusqu'aux plus hauts sommets de l'union ({).
Bossuef, qui ne cesse de faire remarquer que lali^^ature des puissances ne supprime que les considérations discursives, c'est-à-dire les raisonnements et les actes servant à la contemplation ordinaire et qui combat à outrance la passivité exagérée des faux mystiques de son temps, Bossuet, dis-je, commente ainsi ce passage de saint Jean de la Croix. « Si la nature particulière de Jésus-Christ, « comme Fils de Dieu incarné, ne peut-être exclue de la <' plus haute contemplation, celle du Père et par conséc< quent des trois personnes divines, sans laquelle le Fils « n'est pas connu, y doit aussi être admise ; celle-là n*a « pas plus de conformité et de liaison avec la contempla- « tion que celles des divins attributs ; et c'est pourquoi ce « saint homme bien éloigné des nouveaux mystiques qui « mettent tout cela à l'écart, reconnaît tous les attributs « avec touâ les mystères de Jésus-Christ dans le plus « sublime état de contemplation et même de transformation. » (2).
2*^ L'acte propre de la contemplation infuse dure peu, mais les actes secondaires peuvent se prolonger plus longtemps. Voici la raison qu'en donne saint Thomas (3). Un acte qui est arrivé à son plus haut degré d'intensité ne peut durer longtemps. L'àme, en effet, dépense alors une énergie telle que ses forces s'épuisent vite et qu'elle est obligée de les réparer en modérant son ardeur. Or, dans l'acte de la contemplation suprême, l'àme atteint en quelque sorte à la simplicité de la contemplation divine ; elle ne