œ. q. cLxxx, a. 8. ad
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 4(1
peut rester longtemps à ces hauteurs et sa condition d'esprit retenu dans les liens du corps ne lui permet pas de prolonger un acte qui la rapproche d'un état où elle n'est pas appelée encore. Les facultés sont, il est vrai, soutenues par la puissance de Dieu, mais l'intelligence déploie une vie si intense qu'il n'est pas possible de supporter très longtemps l'acte contemplatif. La volonté s'use moins vite, s'il est permis de parler ainsi ; voilà pourquoi sainte Thérèse dit que, lorsque l'oraison passive dure longtemps (un jour ou deux) l'intelligence reprend la première sa liberté, la volonté restant encore enchaînée. Lorsque Moïse priait sur la montagne, tondis que Josué combattait contre Amalec, on dut soutenir ses bras pour qu'il pût les lever vers le Ciel jusqu'à la fin du jour (1).
VActe de la Contemplation dure donc peu, mais Vétat contemplâtifest, ou du moins peut être habituel, aussi les docteurs de la vie intérieure, et saint Thomas en particulier, enseignent que la vie contemplative est perpétuelle en elle-même et par rapport à nous. En elle-même, car elle a pour objet des vérités incorruptibles et immobiles ; par rapport à nous, car elle est l'acte d'une faculté immortelle, l'intelligence; elle peut donc persister même après celle vie. Cependant, durant l'exil, la permanence de la vie contemplative réside dans la charité qui est son principe et sa fin.
Les âmes appelées à la vie contemplative doivent s'efforcer (en dehors de l'acte contemplatif), de correspondre à la sublimité de leur vocation, et pour cela elles suivront la ligne de conduite que leur trace Bossuet.
« Il faut s'accoutumer à nourrir son âme d^un simple et
i. Exod. xvii, 12.
'lis LA nOCTMINE SI'IIUTUELLE
(( amoureux regard en Dieu^ et en Jésus-Christ Notre « Seigneur; et pour cet effet il faut la séparer doucement « du raisonnement, du discours et de la multiplicité des « affections pour la tenir en simplicité, respect et attention, « et l'approcher ainsi de plus en plus de Dieu, son unique « souverain bien, son premier principe et sa dernière fin. « La perfection de cette vie consiste en l'union avec notre « souverain bien, et tant plus la simplicité est grande, « l'union est aussi plus parfaite. C'est pourquoi la grâce « sollicite intérieurement ceux qui veulent être parfaits, à « se simplifier pour être enfin rendus capables de la jouis- « sance de Fuîi nécessaire ! c'est-à-dire de l'unité éter- « nelle ; disons donc souvent du fond du cœur : 0 un né- « cessaire ! c^est vous seul que je veux, que je cherche et « que je désire î vous êtes mon un nécessaire, ô mon « Dieu, et mon tout t
« La méditation est fort bonne en son temps, et fort « utile au commencement de la vie spirituelle; mais il ne (' faut pas s j arrêter, puisque l'àme par sa fidélité à se « mortifier et à se recueillir, reçoit pour l'ordinaire une « oraison plus pure et plus intime, que l'on peut nommer « de simplicité, qui consiste dans une simple vue, regard « ou attention amoureuse en soi, vers quelque objet divin, « soit Dieu en lui-même ou quelqu'une de ses perfections, « soit Jésus-Christ, ou quelqu'un de ses mystères, ou « quelques autres vérités chrétiennes. » (1).
Telles doivent être les dispositions habituelles de Tàme cuntempiative ; elles lui conservent toujours ou presque toujours la présence de Dieu, c'est ainsi que la vie contemplative est perpétuelle. Mais le doux repos auquel elle
1. Manière courte et facile pour faire l'oraisou en soi. Édition rie Versailles, tome X, p. 461.
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 413
est conviée ne Tempêchera pas, dit encore Bossuet, de produire des actes de vertus intérieurs ou extérieurs quand elle s'y sent portée par le mouvement de la grâce.
Nous avons établi jusqu'à présent : que les puissances sont liées dans l'acte de la contemplation infuse ; que cet acte dure généralement peu, que la vie contemplative est, de sa nature, perpétuelle. Pour comprendre les joies de la vie contemplative, souvenons-nous que l'homme en sa qualité d'être raisonnable, est naturellement porté vers la recherche et l'étude de la vérité et que ces jouissances intellectuelles sont d'autant plus vives que la vérité lui apparaît plus lumineuse et plus complète. S'il est doux d'ouvrir les yeux à la lumière, combien plus sommes-nous heureux lorsque la lumière illumine un objet aimé. Quelles doivent donc être les joies de la contemplation ! en ellemême, elle suffirait pour nous inonder de délices, car elle est l'acte suprême de la plus haute de nos facultés ; mais, ce qui remplit le cœur d'une joie infinie c'est que l'objet de la contemplation est cette beauté éternelle dont les ineffables perfections ont séduit l'àme contemplative. Dieu est la beauté sans limites. Son amour pénètre au plus profond de notre cœur, jusque dans un sanctuaire fermé aux affections humaines, et l'àme se dilate à la pensée que cette beauté n'est pas éphémère comme celle des créatures. Aussi, elle est ravie au-dessus d'elle-même, car le Saint- Esprit l'élève à un mode de contemplation surnaturel ; elle est aussi ravie hors d'elle-même, car sa joie est si grande que, ne pouvant pour ainsi dire en supporter le poids, ses forces naturelles défaillent et elle est violemment entraînée vers l'objet de sa contemplation. Dieu lui révèle alors ces divins secrets qu'il dévoile aux petits et aux
414 LA DOCTRINE SPIHITUELLE
humbles et qu'il cache aux sages et aux prudents de ce monde (1).
Les connaissances des âmes contemplatives ont souvent humilié la science des sa^es, car Dieu se sert de ce qui est faible selon le monde pour confondre ce qui est fort (2j.
Les joies et les lumières delà contemplation ne sont pas permanentes ; il est des moments où Dieu les retire à Tàme contemplative. Quand il le veut, dit Job, il cache la lumière dans sa main, ou il lui ordonne de s'élancer de nouveau (3), Dieu agit ainsi pour mettre en garde contre les plus légères imperfections. De même que Moïse eut seul le droit de gravir les sentiers du Sinaï, tandis que le peuple était menacé de mort s'il approchait seulement de la base (4), de même l'àme doit anéantir aux pieds de la montagne de la contemplation les moindres imperfections et c'est pour lui faire comprendre à quelle pureté elle est appelée, que Dieu lui retire pour un moment les joies de la vie contemplative. Mais si elle est fidèle dans l'épreuve, la lumière, selon le mot de Job, jaillira de nouveau.
Dieu, en outre, se plait à se faire chercher; il veut que l'àme dise comme l'épouse des cantiques ; je vous adjure, ô filles de Jérusalem, si vous avez trouvé mon bien-aimé, annoncez-le-m.oi, car je languis d'amour (5). C'est une souffrance bien plus grande que celle de la purification passive sensible car l'àme, qui a déjà goûté les joies de la contemplation, est plus sensible à leur privation momentanée. Du reste, chose merveilleuse, la contemplation qui ordinairement est lumineuse est quelquefois aussi entourée