‹ La doctrine spirituelle de St. Thomas d'AquinChapitre 265 sur 297 · Caut. V · texte numérisé non relu

Caut. V

«repaisses ténèbres. Cette affirmation senible un paradoxe et cependant elle est vraie. Il est des moments, en elTet, où la lumière divine est si éclatante que l'intelligence éblouie, comme l'œil en face du soleil, ne p ut supporter l'abondance de ses rayons et quoique baignée dans des Ilots de lumière, elle semble plongée dans une nuit profonde (1). L'àme alors n'a aucune vue claire et distincte de l'objet de sa contemplation, mais cependant elle sent intimement la présence de Dieu. Elle est saisie d'un immense désir de voir le bien-aimé et, dans les ténèbres de cette profonde nuit, elle aspire avec un ardent désir après le retour de la lumière. La théorie de la contemplation obscure est fondée sur la célèbre distinction de saint Thomas d'Aquin entre l'intelligible divin en soi et, l'intelligible divin par rapport à nous (2). En soi. Dieu est la lumière essentielle^ la vérité première, le centre d'où partent tous les rayons du monde intelligible, et à ce point de vue, il y a une trop grande disproportion entre l'objet et la faiblesse de notre regard qui se trouble devant l'intensité de la lumière.

Si celte doctrine de saintdhomas est vraie, quand il ne s'agit que des vérités divines naturelles, elle doit être vraie à plus forte raison pour les vérités divines surnaturelles. Quand donc Dieu fait à une âme contemplative la grâce d'une contemplation hors de toute proportion avec la capacité intellectuelle même fortifiée par la foi et par les dons du Saint-Esprit, la lumière, en raison de son abondance, pro luit une bienheureuse nuit où la gloire du Seigneur apparaît entourée de nuages (3). Les docteurs mystiques disent que la contemplation obscure est supérieure à la

1. Voir saint Jean de la croix: Nuit obscure, i. II. ch. v. -2. 1 p., q. Il, a. 1, o. Exode, XVI, 10.

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contemplation lumineuse; il doit, en effet, en être ainsi puisque la première suppose des clartés plus vives que celles dont l'àme est illuminée dans la seconde, et qu'en outre la contemplation obscure donne la connaissance expérimentale de l'incompréhensibilité de Dieu.

Une des questions les plus délicates que soulève l'étude de la contemplation infuse est de savoir si, dans l'acte de la contemplation, l'intelligence se sert de ce que les philosophes appellent les espèces intelligibles. Toutes les fois que l'intelligence émet son acte elle engendre une espèce intelligible, c'est-à-dire une image de l'objet connu. Or, la doctrine de saint Thomas semble ne souffrir aucune exception. Il répète, en effet, en cent endroits, que l'intelligence comprend toujours par le moyen des espèces intelligibles, et que sans elles, la connaissance est impossible (1). C'est, dans la doctrine de saint Thomas, une conséquence inévitable de l'union de l'àme avec le corps, d'où il suit que tant que l'intelligence est enchaînée dans les liens du corps, elle ne peut rien comprendre sans le secours des espèces intelligibles.

Cette doctrine est indiscutable quand il s'agit des actes intellectuels accomplis dans les conditions ordinaires et avec les seules forces naturelles de l'àme, mais le problème est fort difficile à résoudre dans la question de la contemplation infuse. L'àme en effet est conduite par des voies extraordinaires, son acte a pour principe une force absolument surnaturelle, les dons du Saint-Esprit ; il est donc permis de se dema^^^der si, dans ce cas, elle est affranchie de la nécessité de recourir aux espèces intelligibles.

1. I p., q. Lvxxiv, a. 7. — q. Lxxxv, a. 1. — In m de Anima, ect. Xtl> 6tc.

Hossuet le nie (1). Nous pensons avec ce grand homme que la contemplation infuse s'opère le plus souvent au moyen d'espèces intelligibles, que l'intelligence engendre une image de l'objet contemplé et, qu'au moyen de cette image, elle s'en forme une idée.

Cette doctrine n'est nullement en contradiction avec la théorie célèbre de saint Jean de la Croix sur le renoncement complet aux visions imaginaires, car ces visions dont il faut se dépouiller, d'après saint Jean de la Croix, ne ressemblent en rien aux espèces intelligibles dont nous parlons ici :

0- Après avoir traité, dit ce grand contemplatif (2), des représentations naturelles sur lesquelles s'exercent l'imagination et la faculté représentive, il convient de parler maintenant de celles que Tâme peut recevoir surnaturellement. Ce sont les visions imaginaires. Comme les conceptions naturelles elles s'enveloppent de symboles sensibles appartenant aux sens intérieurs. Sous cette dénomination de visions imaginaires nous comprenons toutes les espèces, les in?ages, les formes, les figures dont l'imagination est surnaturellement frappée. Ces représentations étant plus admirables et plus parfaites, l'àme en est plus vivement affectée que sous l'action naturelle des sens. L'empreinte que les cinq sens corporels peuvent graver naturellement en l'àme, par les images ou les espèces des objets qu'ils proposent aux sens intérieurs, peut aussi être reproduite et se présente à elle surnaturellement, sans le secours d'aucun sens intérieur

« Sous la forme d'images. Dieu découvre souvent à

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