Soliloques, cb, xxxv
LA DOCrUINK SI»IU1TUI:LL1î DE SAINT TIIO.MAS DAQUIN. XIIl
sont dans la véritable voie, mais il en est peut-être aussi quelques-unes qui courent grand risque de s'égarer.
Toutes les fois que la connaissance de Dieu et la pratique des vertus ne sont pas en proportion exacte, on est exposé à faire fausse route.
Les uns dirigent principalement leurs efforts vers la méditation des perfections divines, et, s'ils n'ont pas une théologie dogmatique sure, ils se perdent facilement dans des rêves d'imagination qu^ils sont tentés de prendre pour des révélations de Dieu. Ils aspirent à une pureté angélique, à un détachement complet de leur volonté propre, et ils se figurent de très bonne foi que leur prétendue contemplation suffit pour atteindre ce noble but.
Cette tendance, poussée trop loin, comme il arriva au xYii*^ siècle, conduit au renversement total de la morale chrétienne. Bossuet la combattit victorieusement dans un de ses plus beaux traités : « Fn effet de ces élévations outrées, dit-il, est de reconnaître dans cette vie une pureté et perfection, un rassasiement, un repos qui suspend toute opération, une sorte de béatitude qui rend inutiles les désirs et les demandes, malgré l'état de faiblesse, et au milieu des péchés et des tentations qui font gémir tous les saints, tant qu'ils demeurent chargés de ce corps de mort
« Un autre effet de cette doctrine est de ne louer communément que les oraisons extraordinaires, y atta-
XIV INTHODUi'.TION,
cher la perfection et la pureté, y attirer tout le monde avec peu de discernement (1) ».
La connaissance de Dieu, ou plutôt celle que Ton croit avoir, est donc, sans la pratique de la vertu, un écueil de la vie mystique. Ce n'est pas là que l'on va se heurter généralement aujourd'hui ; on tombe plus souvent dans l'excès contraire : la pratique sans la connaissance de Dieu.
Oui, voilà, croyons-nous, le grand obstacle à l'avancement des âmes. On les éclaire peu, d'abord parce que l'on a soi-même peu de lumières, et ensuite parce qu'on taxe facilement de vaine curiosité une science que l'on n'apprécie pas. Les âmes sont donc peu éclairées; en revanche, on les charge de pratiques multipliées à l'infini et on leur fait entrevoir, comme le dernier eflort de la piété catholique, la propagande active de certaines dévotions qui, si on n'arrête pas le courant, menacent d'étouffer le large esprit chrétien.
Bossuet disait déjà de son temps: « Je ne comprends plus rien aux directeurs (2) » .
La vraie doctrine de la vie intérieure doit se tenir également éloignée de ces deux excès et admettre, dans une mesure exacte, et la connaissance de Dieu et la pratique des vertus.
La suite de cette étude montrera comment la théologie de saint Thomas d'Aquin réalise ce double but.