Cont. Geut., lib. I, c
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 73
par voie de raisonnement, il y a toujours un élément qui peut être regardé comme un effet produit par une cause, car la conclusion est, en quelque sorte, produite par les prémisses. Or, quelle sera la vérité assez haute, le principe assez sublime, pour enseigner à Dieu et être cause de sa science ? N'est-il pas lui-même le principe des principes, la vérité totale, la science vivante et éternelle?
D'ailleurs, ce qu'il y a de plus élevé en nous, doit se retrouver en Dieu à un degré tellement supérieur que toute comparaison esta peine possible; or, la partie la plus haute de notre nature intellectuelle n'est pas la raison, cette faculté qui, nous le disions tout à l'heure, marche à tâtons dans les sentiers de la vérité, en danger souvent de se perdre, arrachant péniblement toujours à l'immense mystère quelques lambeaux de vérité, et redoutant, si elle est sincère, de prendre quelquefois l'ombre pour la réalité. Ce qu'il y a de plus élevé que la raison, c^est rintelligence, faculté qui, d'un bond, s'élance dans la lumière et qui, sans raisonnements, sans le secours de vaines paroles, va s'abreuver à la source pure de la vérité. La raison n'est donc que le point d'appui d'une intelligence chancelante, elle ne peut par conséquent se trouver en Dieu qui est l'intelligence souverainement parfaile. Aussi la science de Dieu n'est ni déductive ni analytique, c'est une contemplation indivisible et simple de l'essence divine qui reflète non-seulement tout ce qui est créé, mais encore tout ce qui est possible (1).
Les deux caractères les plus saillants de la science do Dieu sont : l'efficacité et l'invariabilité.
1. L'intcUipence et la raison ne sont pas deux facultés distinctes; il n'y a qu'une faculté procédant par deux voies différentes. I p. q. Lxxix, a. 8.
Par l'efficacité, nous entendons que la science de Dieu est la cause efficiente de tout ce qui existe. La science de Dieu (1) est, par rapport à toute chose créée, comme la science d'un artiste par rapport à son œuvre; or, c'est la science de l'artiste qui est la cause de ce qu'il produit. La science est donc le premier principe des opérations ad extra. Elle n'est pas cependant un principe suffisant, car si rien ne la sollicite, elle restera dans l'intelligence où elle réside; aussi, il faut qu'une autre faculté vienne la faire pencher vers l'action qui doit être produite ; cette autre faculté est la volonté. La science de Dieu inclinée par la volonté, voilà donc la cause totale de tout ce qui est. Dans les questions de veritate, saint Thomas entre dans des détails qui font parfaitement saisir sa pensée. En face du fait de la science, dit-il (2), il n'y a que trois suppositions possibles : ou la science est cause de son objet, ou l'objet est cause de la science, ou l'un et l'autre sont causés par un troisième. Or, on ne peut soutenir que les créatures soient causes de la science divine, car elles sont temporelles et la science de Dieu est éternelle : le temps ne peut pas engendrer l'éternité. Il n'est pas possible d'ailleurs de faire intervenir un troisième agent, puisque Dieu est lui-même tout ce qu'il a et qu'aucun effet ne trouve place en Lui. Il reste donc à conclure que c'est sa science qui est cause de tout ce qui est; c'est le contraire pour la science humaine qui a les choses créées pour point de départ et pour cause. La science angélique tient le milieu entre ces deux extrêmes, car elle est le résultat des idées éternelles que Dieu communique directement aux esprits bienheureux.