DK LA VOLONTÉ DE DIEU
L'intelligence est une faculté active et passive à la fois. Elle reçoit, par l'intermédiaire des sens, les impressions des choses extérieures, et elle en extrait l'idée en dégageant les images des conditions particulières et matérielles dont elles sont revêtues. C'est cette double opération que la philosophie scolastique désigne sous le nom d'intellect passif et d'intellect agent : ce ne sont pas deux facultés distinctes, mais deux opérations de la même faculté. Si l'intelligence s'arrêtait à l'impression, nous ne dépasserions pas la limite de la connaissance sensible ; mais l'àme a la puissance de s'emparer de l'image, de la dépouiller de ces qualités spéciales de lieu, de couleur, d'espèce, et de considérer non plus tel être en particulier qui a occasionné la sensation, mais l'être en général ; et nous pouvons, sur cette donnée universelle, élever rédiûce des premiers principes de la métaphysique.
Mais, n'y a-t-il, dans notre âme, que cette double opération d'une faculté unique? Personne n'ignore que nous sommes doués d'une seconde puissance qui s'appelle, la volonté.
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 77
L'objet premier de l'intelligence est le vrai ; mais elle ne l'envisage que sous ce point de vue lit sic ; c'est une faculté lumineuse et austère ; elle se plaît dans les sentiers de la spéculation pure et, pourvu qu'elle ait de la lumière, elle est satisfaite. Qui ne voit qu'avec celte faculté seule, notre vie intellectuelle ne serait pas complète? Le vrai, en ttfet, n'est pas seulement le vrai, il est aussi le bien ; car par cela seul qu'il est le vrai, il est le bien de notre intelligence. A son tour, le bien n'est pas seulement le vrai ; il est, en outre, tout ce qui peut rassasier notre être tout entier. Or le but vers lequel tendent nos aspiralions n'est pas le vrai seul, c'est le bien en général, c'est tout ce qui répond à cette impulsion intime, profonde, irrésistible que nous éprouvons quand nous ne pouvons pas nous contenter d'être des savants, mais que nous voulons, par dessus tout, être des heureux. Or, ce qui résume tous nos désirs, c'est le bien, et la force qui nous pousse vers lui s'appelle la volonté.
La volonté nous entraîne vers le bien qui nous est propre; mais au-dessus de chaque bien particulier, il y a le bien en général vers lequel marche tout être, quelle que soit la voie qui lui ait été tracée.
Ce n'est pas sur la volonté do l'homme que nous voulons méditer, cette volonté faible, changeante, irrésolue, impuissante et si souvent déçue : c'est à la volonté de Dieu toute puissante, immuable, immobile et irrévocable que nous consacrons ces pages. Nous allons l'étudier en elle-même d'abord, dans ses décrets ensuite, et enfin nous montrerons aux âmes intérieures la nécessité delà conformité, de la soumission, de labandon à la volonté divine. D'après ce que nous venons de dire, il semblerait que la volonté ne se trouve pas en Dieu. Dieu, en effet, étant
immuable et le bien absolu, ne peut recevoir une impulsion vers un bien désiré; c'est le résumé des trois objections que se fait saint Thomas (1). Il répond que la volonté ne consiste pas seulement dans le désir du bien, mais aussi dans la jouissance de la possession, et que cette jouissance suppose évidemment une plus grande perfection que le désir. C'est ainsi que la volonté est en Dieu qui possède éternellement l'objet de son désir : son essence infinie; et cet objet n'étant pas en dehors de Dieu, sa volonté concorde parfaitement avec son immutabilité. D'ailleurs, ajoute saint Thomas, on doit admettre que Dieu est souverainement heureux ; or, la volonté est un des éléments premiers du bonheur, car on n'est heureux que lorsque Ton possède tout ce que l'on veut et que l'on ne désire rien de mal. En outre, la volonté est la racine de la liberté ; or Dieu est essentiellement libre puisqu'il est lui-même sa cause ; nous devons donc reconnaître une volonté en Dieu et dire avec le Psalmiste : Omnia quœcumqiie volait, fecit (2).
Saint Thomas ne se contente pas de cette abondance de preuves et, après avoir rappelé les lois de l'intelligence que nous avons décrites au commencement de ce chapitre, il ajoute : que la volonté établit un rapport de tendance entre le sujet et les objets extérieurs considérés dans leur réalité propre, et comme tout être, soit matériel, soit immatériel, est incliné vers un autre qui peut ou le protéger, ou le conserver, ou le perfectionner, il faut distinguer, d'après les trois grandes catégories qui comprennent l'universalité des êtres, les tendances naturelles.