Discours spirituels
« si la grâce de Celui qui a fait l'homme vient à lui man- « quer. » Et, pour comprendre la miséricorde de Dieu à l'égard des pécheurs, méditons cette parole du Christ : Je ne suis point venu chercher les justes, mais les pécheurs.
Oui, Dieu attend toujours que le pécheur revienne à lui; mais si jusqu'à la lin, il reste sourd à ses prières, la justice alors est d'autant plus impitoyable que la miséricorde aura été plus longtemps patiente et méprisée. Aussi, il ne faut pas que la bonté de Dieu nous aveugle et nous fasse tomber dans un excès de confiance où nous perdrions de vue la sévérité des jugements divins. C'est cet excès qu'on appelle présomption : nous allons l'étudier avec saint Thomas. (1)
La présomption, dit le saint docteur, est une espérance immodérée, et l'espérance a pour objet un bien dont l'acquisition est possible, quoique difficile. Or, l'homme peut atteindre le bien qu'il désire de deux manières : soit par ses forces personnelles, soit à l'aide d'un secours de Dieu. L'espérance doit donc s'envisager à un double point de vue, et elle peui, dans l'un et l'autre cas, dégénérer en présomption. S'il s'agit d'un bien que nous pouvons atteindre par nos propres forces, l'espérance devient présomption lorsque ce bien est accessible sans doute, mais dépasse les facultés de tel ou tel homme en particulier. On est présomptueux lorsqu^on entreprend une œuvre qui excède notre pouvoir quoiqu'elle ne soit pas au dessus des forces humaines en général. S'il s'agit d^un bien qu'on ne peut obtenir qu'avec le concours de la grâce divine, on pèche par présomption quand on veut l'atteindre
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sans l'appui delà miséricorde de Dieu, comme par exemple, un homme qui espérerait le pardon sans la pénitence, la gloire sans les mérites.
Cette présomption est un péché contre le Saint-Esprit, car elle nous fait mépriser le secours de la grâce sans laquelle nous ne pouvons jamais sortir de l'abîme du mal. Il y a donc dans la présomption un mépris implicite de la grâce ; elle est par conséquent un péché grave, moins grave cependant que l'excès opposé : le désespoir. Saint Thomas en donne une raison sublime. Il est, dit-il, plus naturel à Dieu d'être miséricordieux et de pardonner que de punir, car la miséricorde est une suite nécessaire de cette bonté infinie qui est essentielle à la Divinité ; tandis que la punition du crime lui est, pour ainsi dire, accidentelle, puisque le châtiment n'a d'autre cause que le péché. Or, il est moins injurieux pour Dieu de trop compter sur une miséricorde qui lui est naturelle, que de lui attribuer une haine implacable à laquelle il ne consent que forcé par notre impénitence finale.
Saint Thomas distingue ensuite avec une profondeur admirable deux sortes de présomptions. La première et la plus grave est celle qui consiste à espérer le pardon, tout en gardant la volonté bien arrêtée de rester dans le péché ; la seconde, au contraire, est celle d'une àme que sa faiblesse entraîne à une faute et qui, .en même temps, espère le pardon, parce qu^elle a le désir de la pénitence et qu'elle prévoit le repentir. Cette présomption, ajoute saint Thomas, diminue la gravité du péché, parce qu'elle suppose que la volonté, qui succombe un moment, n'est nullement fixée dans le mal.
Le remède contre la présomption est la crainte de Dieu ; ce sentiment bien dirigé peut conduire très haut dans la
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vie spirituelle, selon cette parole de saint Paul : perficienles sanctificationem in timoré Dei (1) ; mais il a besoin d'être analysé et bien compris.
Saint Thomas se demande d^abord si Dieu peut être pour nous un objet de crainte, car il semble que cette bonté, dont nous venons de raconter les miséricordes, doit être plutôt la cause d'une indestructible espérance. Il répond (2) que la crainte a un double objet: le premier est le mal en lui-même, et le second est le principe d'où le mal peut nous arriver. Considéré sous le premier aspect, il est évident que Dieu ne peut pas nous être redoutable, puisqu'il est la bonté essentielle ; mais, en tant (jue Dieu est ïe principe d*où peut descendre sur nous un juste châtiment, Dieu peut et doit être un objet de crainte.
Les théologiens distinguent la crainte filiale et la crainte servile. La première est celle qui nous éloigne du péché pour le péché lui-même et pour la peine qu'd fait à Dieu : on l'appelle filiale, car le sentiment d'un fils est de ne pas vouloir contrister le cœur de son père. La crainte servile est celle qui nous fait éviter le péché à cause du châtiment qu'il mérite. La crainte qui participe de l'une et de l'autre s'appelle la crainte initiale.
La crainte servile ou plutôt, comme parlent les théologiens, la crainte servilement servile, c'est-à-dire celle qui ne redoute que le châtiment, sans aucun souci de l'offense faite à Dieu, cette crainte, dis-je, est mauvaise et condamnable ; mais la crainte servile proprement dite est bonne, car il nous est parfaitement permis de redouter le châtiment, pourvu que nous ne fassions pas abstraction de l'offense faite à Dieu.