P p., q. XX, a, 2 et sq
2. Les plus graves théologiens se servent quelquefois de ce mot: ainsi Bossuet, dans une de ses lettres, parle d'une espèce de Imsard qui doit déterminer quelques détails de la vie commune.
(x\^ lettre à M"* de Maisonfort)
plus qu'un vain mot. Cependant il arrive parfois des événements tellement fortuits et auxquels on est si peu prépiiré, qu'il est difTicile de les ranger dans l'ordre de la Providence.
11 faut, répond saint Thomas, établir une distinction profonde entre la cause universelle et une cause particulière. L'ordre prévu par la cause universelle ne peut jamais être troublé, tandis que les dispositions d'une cause particulière sont souvent renversées par un événement qu'elle n'a pas voulu ou qu'elle n'a pas pu prévoir. Cet événement imprévu est fortuit et paraît un effet du hasard pour la cause particulière sur laquelle il tombe à Timproviste; I mais, aux regards de la cause universelle à laquelle rien ne I peut échapper, il est prévu et soumis à son action générale. Saint Thomas choisit un exemple qui fait parfaitement comprendre sa pensée : Un maître donne séparément à doux de ses serviteurs l'ordre de se rendre dans tel lieu; leur rencontre à l'endroit désigné est, pour eux, un cttet du hisard, mais elle a été prévue par le maître qui les a envoyés. Nous sommes des serviteurs à l'égard de Dieu ; nous recevons des ordres et nous marchons; tous les êtres en reçoivent aussi comme nous, ils s'avancent sous l'impulsion de Dieu ; et, dans cette marche universelle, il y a des rencontres, des surprises qui sont pour nous un effet du hasard, mais qui rentrent, en dernière analyse, dans les plans généraux de la Providence de Dieu.
L'objection la plus forte, celle que l'on retrouve à tout moment sur toutes les lèvres, est puisée dans le spectacle des maux qui accablent le monde.
Quiconque est appelé à gouverner, doit, dit-on, s'il est sage et bon, prémunir ceux qui lui sont confiés contre
les malheurs qui peuvent fondre sur eux ; or, nous ne voyons et nous ne sentons que trop les maux qui ravagent le monde, c'est donc parce que Dieu ne peut pas les empêcher,ei alors II n'est pas Tout-Puissant, ou plutôt c'est parce qu'il ne daigne pas abaisser ses regards jusqu'à nous et que les soins de ce qu'on appelle la Providence sont indignes de sa Majesté suprême.
Nous ne pouvons pas, répond saint Thomas, appliquer à la cause universelle des considérations qui ne sont vraies que lorsqu'il s'agit d'une cause particulière. Sans doute, il est du devoir de tout supérieur de préserver ses sujets des malheurs auxquels ils sont exposés, mais le Maître suprême peut permettre, dans certains cas, un mal relatif qui est réclamé par le bien de Ten semble. Ainsi, un cheil d'État doit laisser appliquer dans toute leur rigueur les lois afïlictives parce que le bien général le veut ainsi ; de même. Dieu peut permettre des maux qui sont comme un dei éléments de la perfection et de l'harmonie générales. Si Dieu empêchait tous les maux, il tarirait la source dl beaucoup de biens ; il permet au lion de dévorer sa proii et de puiser dans le sang sa force et sa vie, comme il a permis la folie des tyrans pour faire resplendir dans toute leur gloire le courage et la grandeur d'àme des martyrs C'est la même pensée qu'exprime saint Augustin en disant que le Dieu Tout-Puissant ne permettrait jamais le ma s'il n'était tellement puissant et bon qu'il peut faire sort^ le bien du mal lui-même.
L'objection, quoique affaiblie, n'est pas cependant com; plètement résolue. Que Dieu permette certains maux doa il tire un plus grand bien, soit; mais comment explique^ les malheurs qui tombent sur les âmes justes et qui semblent s'acharner sur elles ?
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 107
Voici la réponse que donne saint Thomas dans son adnirable commentaire du livre de Job.
En toute chose, dans la recherche de la vérité comme illeurs, il faut se résoudre à marcher pas à pas, à s'élever lu moins parfait au plus parfait, et à dégager peu à peu a vérité des nuages qui la voilent. Ces premiers philoophes ont complètement méconnu le dogme de la Provilence, mais ceux qui les suivirent ne tardèrent pas à constater, par l'ordre qui règne dans le monde, l'action dirigeante d'une intelligence infinie. Cependant, à cause de 'inégale répartition des biens et des maux dans l'humanité, ils nièrent, dans les affaires humaines, l'action de 3ette Providence qu'ils admettaient pour le monde matériel : :1s reconnurent, les uns le hasard, les autres la fatalité.
Ces deux erreurs, si elles eussent prévalu, arrachaient du zœuT de l'homme le respect et la crainte de Dieu, et, par conséquent, ouvraient la porte à toutes les dégradations et à toutes les infamies. Aussi, ceux qui furent animés de l'esprit divin firent-ils tous leurs efforts pour détruire ces [Systèmes désastreux et inculquer profondément dans la L-onscience humaine le dogme fondamental de la Provitlence divine. Parmi les livres saints, celui de Job tient le premier rang dans la question qui nous occupe, car il ;iborde l'objection par son côté le plus spécieux: les malheurs du juste. Quand Dieu accorde aux méchants les biens de ce monde, il semble donner des armes contre la réalité de sa Providence, quoique sa miséricorde, qui s'efforce de toucher les cœurs rebelles, soit une explication suffisante delà difficulté ; mais que, sans cause apparente, il verse sur une àme le calice amer de toutes les douleurs humaines, voilà ce qui paraît renverser par la base le fio^nne de la Providence.
108 LA DOCTHINB 8PIRITUELLK
Le problème est nettement posé dans le livre de Job. Dès les premières paroles, l'auteur (l)nous représente Job comme un homme absolument iriéprodiable: Eral vir smplex, reclus, limens Deumet recedensà malo. C'était un homme simple, droit, craignant Dieu et évitant le mal. Ces seuls mots, dit saint Thomas, résument les principaux traits d'une sainteté parfaite. L'homme, en effet, peut pécher contre le prochain, contre lui-même et contre Dieu. Les péchés contre le prochain se ramènent à deux principes : la fourberie ou la violence; or, il est dit que Job était un homme simple et droit. La simplicité est opposée à la fourberie, comme la rectitude à la force, car la rectitude n'étant que la justice appliquée à nos rapports ave le prochain répugne par cela même à la violence et à la force. Cette rectitude à l'égard du prochain, Job l'observait envers Dieu, car le texte sacré ajoute timens Deum, et enfin envers lui-même comme le prouvent ces paroles : recedens à malo. Ces paroles indiquent, en effet, que Job fuyait le mal non seulement à cause du tort qu'il peut faire ; à autrui, cette idée a déjà été exprimée; non seulement à cause de l'offense faite à Dieu, puisque l'écrivain sacré | vient de dire : timens Deum ; mais encore à cause du mal en lui-même.
La sainteté de Job était donc éminente ; et, comme pour faire mieux ressortir l'horreur des maux qui vont l'accabler, rÉcrilure sainte donne tout le détail de ses richesses, de ses prospérités et de ses joies ; vient ensuite le récit de ses infortunes. Alors Job se leva, déchira ses vêtements, se prosterna et dit: Le Seigneur m'avait donné ces biens.
1. Saiut Thomas ne résout pas la question de savoir si l'auteur du ivre de Job est Job lui-même ou tout autre écrivain sacré.
DE SAINT THOMAS d'aQUIN. 109
le Seigneur me les a enlevés : il est arrivé ce qu'il a plu au Seigneur^ que son saint nom soit béni.
Job éprouve cette profonde et légitime tristesse dont nous avons assigné les limites dans un des chapitres précédents, et il proclame l'action de la Providence de Dieu dans les choses humaines. En disant: le Seigneur m'a donné ces biens, il confesse que les prospérités de ce inonde sont un eifet des largesses divines et non le résultat du hasard, de la fatalité, ou même de l'industrie de l'homme. Lorsqu'il ajoute: Le Seigneur me les a enlevés, il atfirmeque les adversités ont pour cause les insondables jugements de la Providence, et il nous enseigne que Vhomme, dépouillé de tous ses biens, n'a pas pour cela le droit de se plaindre. Ils sont un don gratuit de Dieu, qui peut sans injustice nous les abandonner pour un temps ou pour toujours, et, quand il les retire, il ne fait que reprendre ce qui est à lui. «
« Il a plu à la divine Providence, dit saint Augustin, de « préparer aux bons pour la vie future des biens dont les « méchants ne jouiront pas, et aux méchants des maux « dont les bons n'auront point à souffrir : mais quant aux a biens et aux maux de cette vie, elle a voulu qu'ils « fussent communs aux uns et aux autres, afin qu'on ne « désirât point avec trop d'ardeur des biens que l'on par- « lage avec les méchants, et qu'on n'évitât point comme « un déshonneur des maux qui souvent éprouvent les « justes... Il ne faut point s'imaginer, quand les bons
et les méchants sont également affligés, qu'il n'y ait « point entre eux de différence parce que leur affliction « est commune. Le même malheur, venant à tomber sur « les bons et les méchants, éprouve, purifie, fait res-
« plendir les uns, tandis qu'il damne, écrase, anéantit les « autres (i) ».
Le spectacle de l'inégale répartition des biens et des maux de ce monde, n'est donc pas un argument contre la Providence: Dieu en a ainsi disposé pour nous apprendre à juger les uns et les autres à leur juste valeur, et surtout afin de faire soupirer notre âme après le lieu et le jour où lajustice suprême rendra à chacun selon ses œuvres.
La troisième objection peut se formuler ainsi : Dieu a créé l'homme libre, il lui a remis le soin de ses destinées et, comme parle l'Écriture, il Va laissé entre les mains de son conseil {t). Nous pouvons donc nous gouverner nous-mêmes par notre libre arbitre ; nous sommes à nous-mêmes notre Providence, et dès lors, celle de Dieu est inutile. Non, répond saint Thomas, le libre arbitre n^exclut pas la Providence, il prouve seulement que nous ne sommes pas fatalement déterminés comme les créatures privées de raison. Nous avons le choix des moyens qui peuvent nous faire parvenir à notre lin, mais nos actes libres se ramènent à Dieu C(jmme à leur cause dernière (3). Il est nécessaire que tout ce qui émane de notre liberté soit soumis à l'action divine; aussi, la Providence humaine est dominée par la Providence divine comme une cause particulière est soumise à la cause générale et universelle. Notre liberté ne nous affranchit donc pas de la Providence de Dieu, mais elle s'y ramène comme à son principe premier.
Reposons-nous maintenant dans la pensée de cette