‹ La doctrine spirituelle de St. Thomas d'AquinChapitre 82 sur 297 · Luc. XV · texte numérisé non relu

Luc. XV

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C'est l'amour de Dieu en Jésus-Christ qui a enfanté Téloquence des Apôtres, le courage des martyrs, le zèle des pasteurs, la pureté des vierges, la science des docteurs, et toutes les merveilles racontées dans la page qu'on va lire :

« Il y a un homme dont la cendre, après dix-huit • siècles, n'est pas refroidie ; qui chaque jour renaît dans « la pensée d'une multitude innombrable d'hommes ; qui « est visité dans son berceau par les bergers et par les rois, lui apportant à Tenvi et For et l'encens et la - myrrhe. Il y a un homme dont une portion considé- « rable de Thumanité reprend les pas sans se lasser ja- « mais, et qui, tout disparu qu'il est, se voit suivi par « cette foule dans tous les lieux de son antique péleri- « nage, sur les genoux de sa mère, au bord des lacs, au « haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous « l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts. Il y a un « homme mort et enseveli, dont on épie le sommeil et le M réveil, dont chaque mot qu'il a dit vibre encore et proluit plus que l'amour, produit des vertus fructifiant « dans l'amour. Il y a un homme atiaché depuis des « siècles à un gibet, et cet homme, des millions d'adora- « teurs le détachent chaque jour de ce trône de son sup- « plice, se mettent à genoux devant lui, se prosternent au « plus bas qu'ils peuvent sans en rougir, el là, par terre, « lui baisent avec une indicible ardeur les pieds sanglants. « Il y a un homme flagellé, tué, crucifié, qu'une iiiénar- « rable passion ressuscite de la mort et de l'infamie^ pour « le placer dans la gloire d'un amour qui ne défaille ja- « mais et qui trouve en lui la paix, l'honneur, la joie et « jusqu'à l'extase. Il y a un homme poursuivi dans son « supplice et sa tombe par une inextinguible haine, et

« qui demandant des apôtres et des martyrs à foute pos- « térité qui se lève, trouve des apôtres et des martyrs au « sein de toutes les générations. 11 y a un homme enfin. « et le seul, qui a fondé son amour sur la terre, et cet « homme c'est vous, ô Jésus ! vous qui avez bien voulu « me baptiser, me oindre, me sacrer dans vofre amour et « dont le nom seul, en ce moment, ouvre mes entrailles « et m'arrache cet accent qui me trouble moi-même et « que je ne connaissais pas (1). »

L'Incarnation nous a donc affermis dons la pratique des trois vertus fondamentales : la Foi, l'Espérance, la Charité, et c'est ainsi qu'elle était moralement nécessaire pour le salut du monde.

Mais là ne se bornent pas les bienfaits du mystère. Pour être parfait, autant du moins que le permet sa faiblesse, l'homme doit avoir un modèle qui réalisera toute la perfection imaginable et dont l'imitation devra être la constante préoccupation de sa vie. Dieu nous a donné une âme capable d'un perfectionnement indéfini, et de mêmaC qu'un artiste qui fouille un bloc de marbre ou qui incarne sa pensée sur une toile, a un idéal dont il s'efforce de reproduire la beauté, de même l'homme, dans le travail incessant de sa perfection morale, doit avoir aussi un modèle qui ravira son imagination et son cœur et dont il tâchera de faire revivre l'image sacrée. Quel sera donc ce modèle? L'homme? Mais l'homme nous offre le spectacle de queV ques vertus mêlées à beaucoup de défauts, et, selon la pente malheureuse de notre nature, nous serons bien plus portés à l'imitation des défauts que des vertus. Notre modèle ne peut-être que Dieu : mais Dieu, nous ne le voyors

i. H. V. Lacordciire. Gonf. de N.-D., 37" conf.

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pas, comment donc pouvons-nous l'imiter? Avant l'Incarnation, cette imitation élait à peu près impossible ; mais depuis que le Verbe a apparu parmi nous, depuis qu'un Dieu a vécu notre vie, il dépend de nous, avec le secours de la grâce, de devenirs parfaits, puisque nous avons sous les yeux le type achevé do toute perfection. La divine ligure de Notre-Seigneur plane, en effet, au-dessus de l'humanité comme un idéal radieux qui défie toute comparaison et elle nous invite à marihcr toujours de vertus en vertus, sans que nous puissions espérer jamais il'atteindre à sa sublime hauteur.

Vous qui rêvez la perfection humaine absolue, la beauté s ins ombres, la lumière éclatante qu'aucun nuage ne peut obscurcir, levez les yeux et regardez Jésus-Christ, nonseulement lorsque sur le Thabor ses vêtements deviennent blancs comme la neige et son visage étincelant comme le soleil, non-seulement lorsque son éloquence ravit les foules et que ses ennemis eux-mêmes avouent que jamais un homme n'a parlé comme cet homme, lorsque, dans la tempête, les Ilots s'apaisent à sa voix ou que le peuple de Jérusalem lui fait ce doux et magnifique triomphe en chantant : « Hosanna filio David » ; mais suivez-le dans les circonstances les plus inaperçues de sa vie, s'il peut y en avoir dans une telle existence, et reconnaissez que Thumanité s'est élevée en Jésus-Christ aune telle hauteur (jue c'est la perfection divine elle-même qui nous est proposée comme le type à réaliser.

C'est précisément le triomphe de l'Incarnation, d'avoir mis les perfections de Dieu à la portée de Thomme, car, dit saint Augustin, Dieu a voulu vivre de la vie de l'homme, alin que l'homme apprit à vivre de la vie de

Si l'incarnation du Verbe est nécessaire à la rédemption du monde, pourquoi Dieu a-i-il différé si longtemps de venir en aide à l'humanité et de la retirer de l'abime dans lequel elle était tombée? Pendant de lon^s siècles, l'humanité, accablée sous le poids du péché, exilée loin du ciel, chassée du jardin de délices dont l'ange gardait la porte, ne cessait d'offrir des victimes incapables délaver ses souillures; ou désespérant d'elle-même, selon l'énergique expression de saint Paul, (1) elle cherchait l'oubh de ses destinées divines dans des jouissances coupables et demandait à la terre un bonheur que le ciel lui faisait trop attendre. Gomment Dieu ne s'est-il pas laissé toucher de ce triste état, d'autant plus que l'Incarnation est l'effet de l'immense amour de Dieu, et le besoin de l'amour est de voler au secours de celui qu'on aime et de se hâter de guérir ses plaies ? Dieu semblait être sourd aux désirs des patriarches, aux plaintes des prophètes qui soupiraient après le jour « où les deux feraient descendre leur rosée et où la terre enfanterait son Sauveur (2). *

Quelles étaient donc les raisons de Dieu? C'est ce que nous allons chercher avec saint Thomas (3).

Le but que Dieu a'est proposé dans l'incarnation est la rédemption du monde par la destruction du péché ; il est donc évident que Dieu ne devait pas incarner son Verbe avant la chute, car Jcsus-Ghrist est venu pour « les pécheurs et non pour les justes (4). )»

Saint Thomas résout ici une question fort grave et fort débattue : nous y reviendrons tout à l'heure.

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