CHAPITRE DEUXIÈME
NUdl est œqicaleMari^; niliil nisi Dcus majtts Maria.
Riea n'est égal à Marie; il u'y a que Dieu qui soit plus grand que Marie.
(S. Anselme, or. 31.)
Les saints Évangiles parlent rarement de la trbs sainte Vierge, et quand ils le font, ils parlent d'elle brièvement selon la belle expression du Docteur angélique, Marie semble se retirer à l'arrière-plan, pour que tous portent leur attention sur le Christ, id omnes Christo intendcrent. Mais les auteurs sacrés en disent assez pour nous faire connaître Marie comme la créature la plus excellente qui soit sortie des mains du Tout-puissant. Ils nomment Marie la Mère de Jésus, et c'est en cela que consiste toute sa grandeur. Marie, la Mère du Seigneur! Devant ce titre seul, tout autre éloge est superflu. Ce seul mot exprime tout
ce que l'on peut dire de grand et de glorieux sur une simple créature K Marie, la Mère de Dieu! Cette idée est si sublime, si féconde, qu'aucune intelligence créée ne peut parfaitement la comprendre. La sagesse éternelle de Dieu qui l'a conçue peut seule en mesurer la profondeur -. Les pères ont célébré avec enthousiasme et dans d'éloquents discours cette sublime
1. Mater cjiis i. e. Dei. Ilic oslendilur cjus diij?nta>:. Niilli eiiim creaturœ hoc concessum est, ucc homini nec Angelo, ut esset pater aut mater Dei, sed hoc fait privilegium gratiœ siugularis, ut nou solum hominis, sed Dei mater fieret, et ideo in Apoc. 12, 1, dicitur : « Mulier amicta sole, » quasi tola replela diviuiiate. S. Th. E.rp. in Matth., 1. 18. (Ed. Vives, voh 19). — Hoc unum de Maria dicere, quod Mater Dei est, superat omnia, quœ ah angelo vel ab homine dici possunt. Pelrus Damianus, Serm. 1, de Nal. Vira. — Hoc solnm de s. Yirgine praidicare, quod Dei mater est, excedit omuem allitudinem, quae post Deum dici vel cogitari potest. Cadmerus : De excell. Virg. M., c. 1. — Quicquid igitur de Yirgiue scire aut intelligere cupis, lotum hoc clauditur hreviloquio : de qua naliis est Jésus, liane loaga et pleuissima historia ejus est. S. Thom. a Villauova couc. 2, de Nat. Virg.
2. 'Sii yâp ÈCTTiv euxoXov, vostv te xai tppâî^eiv ôjôv, [j.5'X)vOV Se y.a6a-7cot| àSûvatov ôvTtoç t6 [>-éj<x Tf|<; ôsotôxo'j jj.'jffTT,piov xat ôiavotaç xai y'XaiTXTiÇ £5tIv àvo'jTcpwv Basilius : (orat. 33 m s. Deiparam). (B. Virgo) omnium encomiorum legem excedit. Joann. Damasc. (Or. de Nat. Virg.) Beatam Virginem pro dignilate laudare nemo potest nisi soins Deus. Amhr. (Lib. I. de Virg.) Ces Pères sont suivis par une foule d'autres docteurs, qui ont fait, à travers tous les siècles, l'éloge de la Mère de Dieu jusqu'à saint Bernardin de Sienne qui a célébré ses gloires avec une véritable inspiration. « Tanla fuit perfeclio Virgiuis, ut soli Deo cognoscenda reservelur juxta iilud Eccl. : Ipse creavil illam in Spiritu sancto et vidit et dinumeravit et niensus est. » Serm. 51. a. 3, c. 1. — Cfr. Martinez de Ripalda : De ente snpcrnaturali. Libr. IV. disp. 79, sect. 7, n, 50. (Ed. Palmé. Parisiis 1870, t. II. p. 68.)
dignité do la très sainte Vierge '. Quant au Docteur angélique, il l'explique par les déductions savantes de son incomparable dialectique. Nous allons rassembler ici les rayons épars de sa doctrine, et les concentrer en un faisceau de lumière.
§ 13. — De la source d'où dérive la dignité de la Mère de Dieu.
Dieu est la source première de toul honneur, de toute dignité, de toute grandeur. Car lui seul est grand et glorieux. Magnus Dominus et laudabilis nimis (Ps. 144). Plus une créature est rapprochée de Dieu, plus sa dignité est grande, plus sa supériorité sur les autres est incontestable "'. Or ce qui est le plus rapproché de Dieu, ce qui lui est le plus étroitement uni, c'est la nature humaine de Jésus-Christ, puisqu'elle est la propriété personnelle, la propre nature du Fils de Dieu lui-même '. Par conséquent,
1. Cfi*. Petaviiis : Theol. Dogm. de incam., 1. XIV. c. 8, n. 2 sqq. ; Passaglia : De immaculato Deiparœ Conceptu, sect. 6, cl, u. 1160 sqq.; Ripalda: 1. c disp. 79, sect. 1, et 7, n. 48 sqq.; B. Plazza : Chrislianomm devotio vindicata, p. II, c. 2, a. 5 sqq. p. 243 ; Meadez : Doze libros de la dignidad de la Virgen madré de Bios.
2. E.K hoc sunt in rébus nliqua siiperiora, quod suul uui primo, quod est Deus, proplcquiora et similiora. I. qii. 55, a. 3,c. — Quanto aliquid niagis appropiuqnat priucipio in quolibet génère, tanto magiâ participât elTeclum illius principii. III. qu. 27, a. 5, c.
3. NiiUus autem modus esse aut excogilari polest, quo aliqua créa-
cette nature possède la dignité la plus élevée à laquelle puisse être promu un être créé '. Le Christ, l'Homme-Dieu est donc l'idéal, le principe suprême de toute grandeur, de toute dignité Plus les liens par lesquels une autre créature est unie à lui sont étroits, plus aussi est élevée la dignité de cette créature. Or, parmi toutes les créatures, laquelle fut plus étroitement unie au Fils de Dieu fait homme que Marie de qui est 7ié Jc'sus qui est appelé le Christ (Matth., i, 16)? Cette union est celle de la mère avec l'enfant, c'est-àdire une union physique et substantielle, la plus intime possible ^ Le Christ est le fruit béni de son corps virginal. C'est dans son sein immaculé qu'il a été conçu comme une partie d'elle-même; il est la chair de sa chair \ Celui qui est la nourriture des anges et des Bienheureux a été nourri de la substance
tiira propinquius Deo adhœreat, quam quod ei in unitate personae coDJiingatur. Comp. tfieoL, op. 1, c. 214.
1. Natura humana, quam Christus assumpsit, est multo nobilior, quam quaelibel creatura, sed hoc habet ex unione Diviaitatis, et non ex principiis essentialibus. II. dist. qu. 16, a. 3, a">.
2. Beata autem Virgo Maria propinquissima Christo fuit secundum humauitatem, quia ex ea accepit liumanam naturaui. III. qu. 27, a. 5, e. Saint Pierre Damien, mettant eu parallèle les diverses manières selon lesquelles Dieu est uni avec les créatures, dit ce qui suit de l'union de Dieu avec Marie : « Quarto modo inest uni creaturse, "videlicet Mariœ virgini, identitatc, quia idem est, quod illa. Hic taceat et coulremiscat onmis creatura et vix audeat aspicere tautae dignitalis et dignationis immen?itatem. » Serm. 1 in Deiparœ nativ.
3. Caro Jesu caro est Mariœ et multo specialius quam Joseph Judae ceterorunique fratrum ejus, quibus dicebat (Gex., xxxvii, 27) : Frater enim et caro nostra est. Lib. de Assumptione B. Mariœ Virg., inter opp. Augustini.
de Marie \ En outre, l'union de cette Mère avec son enfant béni a été d'autant plus intime et plus merveilleuse que sa substance virginale n'a été partagée par aucun autre, et que la vertu par laquelle elle a conçu est aussi divine que le fruit de son sein luimême. L'Ange de l'Ecole a défini cette [merveilleuse union, en disant que la très sainte Vierge a contracté avec le Christ, comme homme, des liens de consanguinité, et avec Jésus-Christ, comme Dieu, des liens d'affinité; et qu'ainsi^ par son action maternelle, elle a touché aux confins de la divinité, sola ad fines deitatis attigil -.
Si le degré d'union avec Jésus-Christ, dont la gloire est véritablement infinie à cause de la divinité de sa personne, est la mesure de la grandeur et de la dignité d'une créature quelconque, et si de toutes les
1. Ubera B. Virgiois dicuntur beata propter tria. Primo, quia lactabant eum, qui est cibns et potus Angelorum et Sanclorum, unde illud : Ipsum refjem Angelorum sola Virrjo lactavil ubevc de cœlo pleno, etc. S. Th. op. 4, serm. 4G (Ed. Vives, vol. 29).
2. Maxima enim reverenlia debetur liomini ex affinitate, quam habet ad Deum (sicut Beatre Virgini, ia quantum est mater Dei). 2. II. qu. 103, a. 4, 2"". Cajétan fait cette remarque : Nota, quoJ juuclio secundum carnalem coasanguinitatem ad hnmanitatem assumptam a Verbo Dei, vocatur in littera nffniilas ad Deum, ita quod cousanguinci Chrisli, iu quantum homo, sunt affines Dei ea ratione, qua Deus deiialis est nomen. quae nuUi est coasanguiuea : sed natura humana ab extra ad deitalis fîues attigit, quasi uxor ab extra adveniens lu thalamo uteri virginalis, et ideo genitrix illius afiinis Deo constituta dicitur. Non omnibus tamen hujusmodi aflinil»us hyperdulia debetur... sed soli Bealœ Virgini, quœ sola ad fines deitatis propria operalione naturali alligit, eum Deum concepit, peperit, genuit et lacté proprio pavit.
créatures aucune n'est aussi intimement unie avec le Sauveur que la très sainte Vierge, son auguste mère, celle-ci doit nécessairement avoir part à la gloire du Christ. La gloire et la dignité de Marie seront en quelque sorte infinies, puisque la gloire et la dignité de la mère sont inséparables des prérogatives du fils. Jésus-Christ est le plus élevé parmi les fils, puisqu'il est le Fils de Dieu, et Marie est la plus élevée parmi les mères, puisqu'elle est la Mère de Dieu.
Cependant, quoique Marie ait atteint par son union avec Dieu le sommet des plus grands honneurs auxquels une créature puisse parvenir, en sorte que dans l'univers entier il n'y ait point de dignité qui puisse être comparée'à la sienne, elle est pourtant toujours une créature, et comme telle, elle se trouve à une distance infinie de Dieu, et il est même possible de concevoir quelque chose qui lui soit supérieur \ En efTet, toutes les créatures, par conséquent aussi la très sainte Vierge, et même la sainte humanité de Notre Seigneur, considérées en elles-mêmes, peuvent être conçues plus parfaites qu'elles ne le sont. La raison de cette assertion se tire du caractère limité et fini de toute nature créée, placée en face de l'infinité de Dieu, qui est la perfection de l'être et qu'il est impossible de supposer plus parfaite. Si donc on considère qu'une créature, dans son rapport avec l'infini, augmente en dignité,
1. Quamvis B. Yirgo sit exaltata super Angeles, quia tamen non usque ad Eequalitatem Dei, manet adhuc iufinila distantia et potest adhuc aliquid melius esse. I. dist. 44, qu. 1, a. 3, 4°'.
d'après le degré où elle se rapproche de Dieu, il faut couclure que la sainte humanité de Jésus-Christ unie personnellement au Verbe de Dieu, a atteint une espèce d'infinité'. Par conséquent, la très sainte Yierge, dans le sein de laquelle le Verbe s'est fait chair, touche avec son fils à une espèce d'infinité, ce qui rend en quelque sorte infiaie la dignité de la mère de Dieu -.
§ 14. — Prééminence de Marie sur toutes les créatures,
La Vierge de Nazareth est comme Mère de Dieu la créature la plus élevée que la toute-puissance de
1. Bonitas creaturœ diipliciter considerari potest. Aut quœ est ifsius in se absolute, et sic quœlibet creatura potest esse aliquid rneliiis, aiit per comparationem ad bouum iucreatum, et sic dignitas creaturx recipit quandam infinitatem ex mfinilo, cui comparatur, si-
■cut humana natura, in quantum est unita Deo, et Beata Virgo, in quantum est mater Dei... Sed tamen in istis comparalionibiisest ctiam ordo duplex : primo, quia quanto nobiliori comparatione in Deum refertur, nobilius est; et sic humana natura in Christo nobilissinia est, quia per unionem conipai'atur ad Deum, et post Beata Virgo, de cujus utero caro Divinitati U7iita, assumpta est, et sic deinceps : secundo quia quaedam istariim coniparationum est secunduni respectuni tantara, sicut universi ad finem et nialris ad illiuiu : et ideo ex dignitate comparationis non potest sumi judiciuni de re absoliite, ut dioatur, qiiod Beata Virgine non potest aliquid melius esse, sed secuudum quid, ut dicalur, quod non potest esse mêlions mater, ncc ad majus bonum ordinatur universum. I. dist. 44, qu. 1, a. 3, c.
2. Ilumanitas Cliristi ex hoc quod est uuila Deo, et bealitudo creata ex hoc quod est fraitio Dei, et B. Virgo ex hoc quod est mater Dei, habet quandam dignitatem infi)utam ex bono infinité, quod est Deus
74 LA. l)OCTRI^E SUR LA VIERGE MARIE.
Dieu ait appelée à l'existence, puisqu'il lui était impossible de créer une mère plus parfaite ou, plus exactement, la mère d'un fils plus parfait. Sans nul doute l'ange, qui est un pur esprit, est supérieur à la sainte Vierge, selon la nature, et la très sainte humanité du Seigneur la dépasse par l'abondance des grâces concentrées en elle. Mais comme mère de Dieu, la Vierge incomparable est au-dessus de toutes les créatures ', au-dessus des anges et des saints -, en
et ex hac parte non potest aliqiiid melius esse Deo. I. qu. 26, a. 6, 4'n. — De la même manière Albert le Grand, le maître du saint Docteur (in Mariali super Missus est qu. 197, t. 20, p. 139) : Filiiis infinitat nmtris bonilalein, infmita bonitas in fructu iufmitam quamdam adhuc ostendit in arbore bonitatem.
1. Tolet explique la pensée du saint Docteur de la manière suivante (Enarr. in I. qu. 23, a. 6, 4"') : Rursus de B. Yirgine, quantum ad naturam aliquid est melius, scilicet angélus; quantum ad gratiam aliquid est melius, scil. Christi humanitas, tamen quantum ad hoc, quod Dei est mater, nihil potuit esse melius, scil. non potuit effici mater melioris filii quam sit facta. Cf. Bonaventura, III. dist. 44, et Spec. B. Virg., lect. 10.
2. Mater Dei superior erat angelis quantum ad dignitatem, ad quam divinitus eligebatur. III. qu. 30, a. 2, !■". Dans le même sens saint Bonaventura, III. dist. 9, a. 1, qu. 3, avec les saints Pères : S. Epiphanius (hom. 5 in laudem s. Mar.) : Solo Deo exceplo cunctis superior existit. — S. Proclus (Or. 2 in s. Virg.) : Nihil ejusmodi est, ut cum Dei génitrice Maria comparari possit. S. Germanus (epist. ad Joan. Synadae) :'Ut proprie et veraciter raatrem Dei colimus eam et magnificanuis et omni visibili ac invisi/jili creatura superiorem arhitrainiir. — Petrus Damiatius (serm. 1 m Deip. nat.) : Quid grandius virgine Maria?... Attende Seraphim et in illius superioris natura? supervola dignitatem, et videltis, quiilquid majus est, minus Virgine, solunique opificem opus istnd supergredi. — L'auteur de l'écrit intitulé de Conceptionc, n. 14 (inter op[). S. Anselmi) dit de même : Nihil tibi, Domina, œquale, nihil comparabile est : omne enim quod est,
LA DIGNITÉ DE LA MÈRE DE DIEU 7o
possession d'une dignité qu'elle ne partage qu'avec Dieu, et que nulle créature n'a en commun avec elle, puisqu'elle est la mère d'un fils qui n'a pour père que Dieu seul. Il ne convenait pas que Dieu partageât avec un autre l'honneur de la paternité. Mais il a conféré à une mère la sublime dignité d'engendrer selon la nature humaine Celui qu'il engendre luimême éternellement selon la nature divine '.
Puisque Marie a été élevée à la sublime dignité de Mère de Dieu, elle est, ainsi que son nom l'indique, la Dame, la Reine devant la grandeur et la gloire de laquelle les anges eux-mêmes s'inclinent avec respect '. C'est dans ce sens que saint Thomas, suivant
aut supra le, aut subtus te est : quod supra te est, solus Deus est; quod infra te, omne quod Deus non est. — Inter esse Filium Dei per naturam et esse Deum, et esse filium Dei per adoptionem et non esse Deum, médium est esse Dei matrem per naturam et non esse Deum : ergo iuimediaLe post esse Deum est esse matrem Dei. Albertus M. super Missus qu. 141 (t. 20, p. 9o). It. Sophronius serm. i?i Deip. Annunt., apud Ballerini : Sylloge Monum. II. p. 68 sq. n. 18.
1. Cum enim Christus sit verus et naturalis Dei filius, non fuit conveniens, quod alium patrcm haberet quam Deum, ut dignitas Dei Pa- Iris transferretur ad alium. III. qu. 28, a 1, c. Avec encore plus de précision saint Bonaventure : Chrislus enim secundum geuerationem œleruam habebat Patrem, et cum istc plene sibi sufficeret in cœli:', non venit in terris patrem quœrere, sed solum matrem, ne duobus patribus filius existens, neulrius esset filius plene, et sic injuria primo patri quodam modo fieret. III. dist. 12, a. 3, qu. 2. — Ipsaest Virginis nostrae gloria singalaris et excellens prgcrogntiva Maria», quod Filium unum eundemque cum Deo Paire meruit habere communem. S. Bernardus : Serm. de Aimunt.
2. Pour les litres de » Domina ac regina omnium » (xjpia /a! -rivTwv ■ATiajidtTuv Seff-TrdÇouua, Joan. Damasc. De ftde orth., 4, 15) que saiul
l'exemple des pères ', explique les paroles que l'ange lui adressa en la saluant et en lui annonçant qu'elle serait mère de Dieu. L'ange, dit-il, rend hommage à Marie comme à sa Dame et à sa Reine. Auparavant, les anges apparaissant aux hommes avaient été honorés par eux. Ces sortes d'apparitions avaient toujours semblé quelque chose de grand. Mais voilà que des esprits célestes viennent saluer une créature inférieure à eux par la nature et par la grâce ; un prince de la milice céleste, l'ange Gabriel, chose inouïe jusque-là, vient adresser une salutation à Marie -. Jusque-là aucun être humain n'avait dépassé en dignité une créature angélique. Mais au moment solennel de l'incarnation, à cet instant que les anges et les hommes avaient impatiemment attendu depuis des siècles, une Reine fut donnée aux anges, et la majesté de cette Reine dépasse tout l'éclat et
Thomas emprunte aux Pères, pour les appliquer à la Mère de Dieu, voyez B. Plazza : Cliristianorum dcvotio, p. II, c. 3, p. 25osqq. ;Passaglia : De immac. Conc, III. p. G97 sqq. n. 11G6-11G9; surtout Salazar in Prov., viii, 16, ii. 122-148, qui cite un grand nombre de passages tirés des Pères et des auteurs ecclésiastiques, pour prouver que la sainte Vierge possède en vertu de sou droit maternel, le même empire sur les choses créées que son Fils le possède par sa nature. — L'expression de cet hommage des créatures à la sainte Vierge est consigné dans cette belle antienne de l'Église :
Ave, Regina cœlorum, Ave, Domina angeloruni!
1. Les commentaires des Pères dans Passaglia 1. c. IL sect. V, a. 1, 3 sqq. et Ripalda, 1. c. sect. 2,
2. Satis est credibile, quod (Gabriel) sit summus in ordine archangelorum. III. qu. 30, a. 2, 2m. III. dist. 3, qu. 3, a. 2, sol. 2, et 1"^ Cf. Greg. M. Ilomil. 34 in Evang.
LA DIGNITE DE LA MERE DE DIEU. i l
toute la majesté de la nature angélique ^ En trois paroles expressives, le messager céleste nous donne la raison des hommages si profonds et des honneurs si extraordinaires qu'il rend à Marie. Il lui dit : « Yous êtes pleine de grâce ; le Seigneur est avec vous ; vous êtes bénie entre toutes les femmes. » La seconde de ces propositions est le lien des deux autres et renferme la raison de chacune d'elles, en même temps qu'elle fait connaître toute la grandeur de la sainte Yierge.
Le Seigneur est avec vous ! Sans doute le Seigneur est aussi avec les anges; mais il est avec eux comme leur maître, tandis qu'il est avec Marie comme un fils, et qu'il contracte avec elle l'union la plus intime possible, celle qui n'existe qu'entre la mère et son enfant.
Le Seigneur est avec vous! Le Seigneur, c'est-ùdire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, la Trinité tout entière. En effet, par l'union substantielle que Marie contracte avec le Christ, le Dieu fait homme,
1. Antiquitus erat valde magnum, quod angeli apparerent hominibus : vel quod liomines facerent eis reverentiam, liabebant pro maxima laude... Quod autem angélus faceret bomini reverentiam, nunquam fuit auditum, nisi postquam saUitavitB. Virginem, reverenter dicens : Ave. Quod autem autiquitus non reverebatur hominem angehis, sed bomo angelum, ratio est, quia angélus erat major bomine... Non ergo decens erat, ut bomini reverentiam exbiberet, quousque aliquis inveniretur in bumana natura, qui... excederet angelos; et bœc fuit Beata Virgo... Merito ergo angélus reveretur B. Virginem, quia mater Domini et ideo Domina est. Unde convenit ei hoc uomen Maria, quod syra lingua interprelatur Domina. E.rp. in Sal. Ang. (Opusc. 6, Ed. Vives, vol. 27).
la Vierge entre dans une relation intime et singulière avec la très sainte Trinité. Car, ainsi que nous l'avons fait observer plus haut, quoique le Fils seul se soit fait homme, le Père, et le Saint-Esprit, grâce à la pénétration réciproque des personnes divines, demeurent en Jésus-Christ. Voilà pourquoi la très sainte Vierge, qui est Mère de Jésus, est intimement unie à Dieu le Père, qui engendre éternellement ce Fils qu'elle a enfanté dans le temps. Elle est aussi intimement unie avec Dieu le Saint-Esprit, qui procède selon sa divinité du Père et du Fils, de ce Fils qui est le fils de Marie, et qui a été formé selon son humanité dans son chaste sein, par l'opération du Saint-Esprit'. Fécondée par la vertu di-
1. (B. Virgo) excellit Angeles in familiarilate divina, et ideo hoc designaus Angélus dixit : « Dominus tecum, » quasi dicat: ideo exhibée tibi revereutiam, quia tu familiarior es Deoquam ego, nam « Dominus est tecum. » « Dominus, » inquit, Pater cum eodem Filio, quod nullus Angélus nec aliqua creatura habuit. Luc, i, 33 : « Quod euim nascelur ex te Sanclum, vocabilur Filins Dei. » Dominus Filius in utero : Is., xii, 6 : « Exulta et lauda habitatio Sion, quia maguus in medio lui Sanctus Israël. » Aliter est ergo Dominus cum Beala Virgine quam cum Angelo : quia cum ea ut lilius, cum Angelo ut Dominus. Dominus Spiritus Sanctus, sicut in templo, unde dicitur : « Templum Domini, sacrarium Spiritus Sancti, » quia concepit ex Spiritu Sancto : Luc, i, 33 : « Spiritus Sanctus superveniet in te. » Sic ergo familiarior cum Deo est D. Virgo quam Angélus : quia cum ipsa Dominus Pater, Dominus Filius, Dominus Spiritus Sa7ictus, scil. tota Trinitas. Et ideo cantalur de ea : « Totius Trinitatis nobile triclinium. » Hoc autem verbum « Dominus tecum » est nobilius verbum, quod sibi dici possit. Exp. in Salut. Ang., 1. c. Id. opusc. 4, Serm. domiu. : Serm. 46 (vol. 15, p. 148, col. 1) et Serm. fest. : Serm. 23 (ibid. p. 2ù8), Dans le même sens s'exprime saint Bernard,
vine ', l'humble servante devient l'épouse obéissante du Saint-Esprit, et son sein virginal est comme le tabernacle mystique où le Verbe, selon l'expression de saint Thomas qui reproduit ici le langage des Pères, a célébré ses fiançailles avec la nature humaine, et en elle a épousé tout le genre humain, thalamus in quo sibi Vei^bum carncm despoiisavit -. C'est dans le
dans sa magnifique homélie (bom. 3 sup. Missus est n. 4) : Nec tantum Dominus Filius tecum, quem carne tua induis, sed et Dominas Spù'itus Sandus, de quo concipis, et Dominus Pater, qui genuit quem concipis. Pâte); inquam, tecum, qui Filium suum facit et tuum. Filius tecum, qui ad condendum in te mirabile sacramentum, rairo modo et tibi reserat génitale secretum et tibi servat virginale signaculum. Spiritus Sanctus tecum, qui cum Pâtre et FUio tuum sanctificckt uterum. Dominus ergo tecum. Cf. sur le Dominus tecum, les deux plus illustres commentateurs de la Salutation angélique : S. Bonaventure : Spechl. B. Virg., c. 8, et Richard de S. Laurent : De laud. Marix, lib. 1, c. o, ainsi que Franzelin : De Verbo inc., p. 381 sqq.