CHAPITRE TROISIÈME
Ave, gratia plena!
« Je vous salue, vous qui êtes pleine de grâce. " Luc, i, 28.
La maternité divine considérée en elle-même et au point de vue de sa réalité nous fait voir Marie élevée à une union intime et à une parenté très étroite avec Dieu, par conséquent au degré le plus élevé de sublimité auquel puisse parvenir une créature. Mais cette considération ayant été jusqu'ici toute de théorie ne nous montre pas d'une manière complète tout ce qui est renfermé dans la dignité de la Mère de Dieu. La très sainte Vierge Marie n'est pas seulement la créature la plus élevée en dignité, mais elle est encore, après l'humanité sacrée du Seigneur, la créature la plus comblée des dong divins. Aussi, nous ne comprendrons dans toute son étendue et sa grandeur l'incomparable dignité de la Mère de Dieu qijie
lorsque nous l'aurons considérée dans sa réalité concrète, avec toutes les grâces surnaturelles, toutes les vertus et privilèges qu'elle a possédés, depuis le premier instant de sa conception jusqu'à sa glorieuse assomption dans le ciel.
§ 16. — Raisons pour lesquelles Marie a été comblée des grâces divines.
Si nous considérons en elle-même et au point de vue essentiel la dignité de la Mère de Dieu, nous verrons qu'elle ne se confond point avec la sainteté. En effet, en concevant dans notre esprit l'idée de la Mère de Dieu, nous nous représentons simplement que par sa coopération à la génération de son fils, sous l'influence du Saint-Esprit, la Yierge Marie a donné une partie de sa substance virginale qui est devenue la nature humaine de Jésus-Christ, Fils de Dieu. La maternité de Marie appartient donc en quelque sorte à l'union hypostatique ; car c'est à elle qu'elle aboutit, c'est avec elle qu'elle se trouve intimement liée. Au ■point de vue de la réalité concrète, elle rapproche Marie le plus près possible de Dieu, elle l'élève moralement à une gloire qui dépasse toutes les autres. Mais elle ne la sanctifie pas immédiatement par ellemême, si l'on fait abstraction des autres grâces; elle ne fait point de Marie une créature amie de Dieu, une fille adoptive de Dieu, car la dignité n'est pas par
elle-même la sainteté'. Mais si la maternité divine n'a point rendu Marie formellement sainte ; si elle n'est point une grâce sanctifiante, mais une grâce gratuite -, elle exige pourtant une sainteté qui corresponde à cette sublime dignité. C'est pour cette fin que Marie a été sanctifiée par la plénitude des grâces divines '\ Et voilà pourquoi, bien que la dignité de
1. Suarez ^ia III. disp. 1, s. 2, u. 4.) avec presque tous les théologiens, à l'exceplioa de Martinez de Ripalda {De ente supernalwali, tom. 11, disp. 79, sect. 1-16,) et de Vega qui soutient ici une opinion personnelle [TheoL Mar., pal. 26, c. 2, n. 1606 sqq,) envisage la maternité divine de Marie comme une dignité qui l'a formellement justifiée et sanctifiée. Il n'y -voit pas seulement une raison de convenance, mais il cite de nombreux passages tirés des Pères et des scolastiques à l'appui de cette opinion ainsi formulée : La dignité de la Mère de Dieu envisagée en elle-ni'^nie et abstraction faite des autres grâces surnaturelles a suffi à elle seule pour sanctifier Marie et pour donner à toutes ses actions une valeur et icn mérite surnaturels, ou encore : La dignité de mère de Dieu est formellement la grâce de l'adoptloQ (a. 3, 20, 77, et al.). Mais dans tous les passages qu'il cite, il n'est question de la maternité divine que comme étant le fondement et la racine d'une sainteté qui correspondent à cette haute dignité. Cfr. Beued. Plazza [Causa i/nmac. concept, ss. Matris Dei n. 104, pg. o6.) et Franzelin : De Verbo inc, pg. 383 sqq.
2. Gratia gratis data ordiuatur ad gratiam gratum facientem, sed beatissima Virgo habuit gratiam gratis datam super omnem creaturam in via vel in patria existentem in hoc quod meruit esse beatissima mater Dei : ergo et gratiam gratum facientem haljuit, gratiam omnis creaturaî excellenlem. Albertus M. super Missus qu. 40, n. 2.
3. Certe quidquid est in U. Maria laude et prœdicatioue diguum; quodcunque gratiae ac gloriae iuesl decus et ornamentum, totum id illa maternitati suae refert acceptum. Ab hoc enim ceu fonte et origine cuncla fluxerunt, quœ in ea mirilica et stupenda cougessit divina largilas, qiiBe nunquam alias se copiosius atque uberius effudit. Pelavius : T/tcul. d)gtn.: De inc, 1. XIV. cp. 8, u. 3. Cfr. Mislei :
Mère de Dieu et la qualité d'eufant d'adoption appartiennent à des ordres différents, et que l'une étant supérieure à l'autre,, rende toute comparaison impossible, il est pourtant vrai que ces deux qualités n'ont point été séparées en ^larie ; au contraire elles se sont trouvées unies l'une avec l'autre '. C'est cette dignité de Mère de Dieu d'une part, et cette qualité de fille adoptive de Dieu,M'autre part, qu'a eues en vue le bienheureux Albert le Grand, le maître de saint Thomas, lorsque dans son Mariale, ouvrage si riche en conceptions théologiques les plus fécondes, il met la dignité de la Mère de Dieu au-dessus de la qualité de fdle adoptive de Dieu. La première, dit-il, est fondée sur l'union naturelle qui joint Marie à Jésus-Christ, la seconde est fondée sur la grâce de l'adoption '. Marie est Mère de Dieu par une relation fondée sur
La Madré cli Dio, descritta dai sa?iti Padri e dottori délia chiesa. Torino 1867, cp. 2, pg. 19, sgg.
1. Suarez in III. disp. 1, sect. 2, u. o. Ce grand théologien envisage le lien qui rattache la dignité de mère de Dieu avec les grâces dont Marie a été comblée, selon la relation d'analogie qui unit l'essence avec les propriétés : Comparatur ergo baec dignitas malris Dei ad alias gratias creatas tanquam prima forma ad suas proprietatesî et e converso aliae gratiae comparantur ad ipsam sicut disposiliones ad formam ; est ergo haec dignitas matris excellentior, sicut forma perfectior est suis proprietatibus et dispositiouibus. Alias non recte ex minori dignitate coUigerent Sancti aliam multo majorem et excellentiorem. Ibid. n. 4, in f.
2. Quidquid claudit allerum in se, plus est eligendum qnam illud, quod non claudit alterum in se; sed esse matrem Dei par naturam necessario claudit in se esse filium Dei adoptivum. Albertus M. 1. e. qu. 141, in resp. 4m. Cfr. Franzelin : De Verbo inc, 1. c. pg. 384.
la nature; elle est fille de Dieu par une adoption fondée sur la grâce. Selon sa concision habituelle, le Docteur angélique n'a fait qu'indiquer les principes sur lesquels repose l'édifice immense de la sainteté de la Mère de Dieu. 11 leur a donné une certitude inébranlable et il a tracé des règles sûres et infaillibles au moyen desquelles nous pouvons apprécier la plénitude des grâces dont elle a été comblée. Ces principes se déduisent du rôle que la sainte Vierge a rempli par rapport à la personne et ù l'œuvre du Rédempteur \ Ils se ramènent à ces trois principaux : 1° Marie fut intimement unie avec Jésus- Christ; 2° Marie est Mère de Dieu; 3° elle est médiatrice entre Dieu et les hommes pour la distribution des grâces divines. Examinons sous ce triple rapport la doctrine de saint Thomas.
§17. — Union intime de Marie avec Jésus, auteur de la grâce.
1. La plénitude des grâces dont Marie a été comblée se fonde tout d'abord sur celte proposition axiomatique : En toute chose plus un objet se rapproche de son principe, plus.il participe aux effets qui dérivent de ce principe. Or le Christ est le principe de la grâce ; comme Dieu, il en est fauteur ; comme homme, il en est l'instrument. Mais entre toutes les créatures,