‹ La doctrine sur la Vierge MArie, ou marialogie de saint Thomas d'AquinChapitre 56 sur 71 · Bulla et Const. cit · texte numérisé non relu

Bulla et Const. cit

16 i LA nOCTRl.NE SUR LA VIERGE MARIE.

dont il s'agit un sens différent de celui qui leur a été attribué, pendant la durée de la controverse sur l'Immaculée Conception, et que les décisions de l'autorité doctrinale de l'Eglise ont définitivement fixé '.

1" Examinons d'abord la notion de conception.

Selon l'usage reçu dans les écoles de son temps, saint Thomas désigne par ce terme l'union des principes générateurs "'. Or la définition dogmatique exprime par ce mot de conception le moment précis de la création de l'âme et de son union avec le corps. C'est un fait connu , que les écoles du moyen âge distinguaient dans l'évolution d'une génération humaine deux termes : le point de départ, terminus a qiio, qui est la conception elle-même^ c'est à-dire la fécondation, résultat de l'union des principes générateurs, et le terme final, teimimis ad quem, c'est-àdire, l'animation du produit de la génération par la création de l'âme et son union avec le corps déjà organisé. L'École ne séparait pas seulement ces deux notions par l'analyse rationnelle, mais elle les distinguait encore par des temps différents ^

1. C'est ce que démontre le P. Cornoldi de la manière la plus décisive dans l'ouvrage que nous avons déjà souvent cité, intitulé : Sententia sancti Tliomae Aqu. etc.

2. Alexandre de Halès définit ainsi la conception : (III. qu. 9. m. 2, a. 2, 3) : Couceptio dicit commixtionem, quao est in priucipiis seminalibus viri et mulieris, quse commixtio fit per naturam.

3. In ipso conceptu, Pierre Lombard donne cette, explicatioa (IL dist. 32.), ubi dicitur transmitli peccatum, propagatur caro, nec tamen infunditur anima secundum physicen, sed jam effigialis corporibus. — Anima intellectiva creatur a Deo in fine gencrationis Itu-

DES PRIVILÈGES DE LA MÈRE DE DIEU. 16o

Ce fut une opinion dominante dans les écoles de. ce temps, et qui régna jusqu'au xvii" siècle, à peu près universellement, qu'une génération humaine fe'accomplit en plusieurs périodes distinctes; que dans l'embryon produit par les puissances génératrices se développe d'abord une vie végétative, en vertu d'un principe formel; puis apparaît la vie sensitive, et enfin, lorsque l'organisation du corps est à peu près complète, est créée l'àme raisonnable. Cependant on n'affirmait point que ces différents principes de vie végétative, sensitive, raisonnable, subsistassent, les uns à côté des autres, ni que le moins parfait fût absorbé par un plus parfait. On pensait au contraire

vianse (= terminus ad quetn), qaae simul est et sensitiva et riiUriLiva, corruptis formis praeexistentibu?. I. qn. 118, a. 2, 2"». — D"accord avec le Maître des sentences, l'Ecole dislingue plus tard entre une conceplio «c<(i'fl (sive fœtus per acluni marilalem) et une couceptio passera (sivepersonaî percreationem eiinfusioneai aniuup). Conceptio dupliciter accipi potest: vel enini e5t«d/i;«, in qua sanctiB. Virginis parentes opère maritali iuvicem convenienles praestiterunt ca, quee maxime spectabant ad ipsius corporis formationem, organizalionem et disposilionem ad recipiendam auimam rationalem a Deo infundendam; vel Q?,i passija, cum rationalis aninifi cum corpore copulatur. Ipsa anima? infusio et unio cum corpore débite organizato vulgo tnominatur conceptio passiva, quse scil. fit illo ipso instanti, quo rationalis anima corpori omnibus membris ac suis organis constanti unitur. Benedictus XIV (de feslis B. Mar. Virg. n. 18o). Ce n'est que dans le premier sens que saint Tliomas emploie le terme de conceptio. Ainsi, en parlant de la conception du Clirist, il la définit ainsi //>.«(7 foruinlio coi-poris, in qua prinoiprUiter ratio conceptioms co)isixtit, fuit in instanti.. III. qu. 33, a. 1, c. Pour lui le « primum instans conceptionis » comprend le terminus a quo de la génération : oportuit, quod in primo instanti conceptionis cori)U3 Christi esset^animatum anima rationali. Ibid. a. 2, c. (Cfr. II. Reg. xi, 4 sq. ; .Job. ur, 3.

UiG J.A DOCTIUNE SLH I.A VIERGE MARIE.

qu'un principe plus parfait, en apparaissant, se substituait au moins parfait qui était détruit, et, outre sa fonction propre, accomplissait celle du principe qui n'existait plus '.

A cette loi générale il n'y avait eu d'exception que pour le corps de l'IIomme-Dieu qui, dans le premier moment de sa foimation par le Saint-Esprit, fut à la fois organisé, animé et uni au Yerbe éternel. C'était là une exigence de la puissance infinie de l'Esprit- Saint, qui dans ce cas avait fait la fonction de principe générateur; c'était aussi un hommage rendu à la dignité du Fils de Dieu qui ne pouvait, ne fût-ce qu'un

I. Ouanto igitur aliqiia forma est nobilior et magis distans a forma elementi, lanto oportet este jiliires formas intermedias, quibus gradatim, ad formam ultimam veuiatur, et per consequens plures generationes médias; et ideo in geueratione animalis et hominis, in quibus est forma perfectissima, sont pliirimae formce et generationes intermediae, et per consequens corruptiones, quia generalio unius est corriiptio alleriiis. Anima igitur vegetabilis, quae primo inest, quum embryo vivil vila plantai, corrumpitur et succedit anima perfeclior, ( use est nutritiva et sersitiva simul, et tune embryo vivit vita animalis; bac autem corru['ta, succedit anima rationalis ab extriuseco immisi^a, licet praecedentes fuerint virtule seminis. S. c. g. II. cp, 89. It. I. qu. 118, a. 2; quœst. disp. de pot. qu. .3, a. 0, 9™.; de anima a. 11, 1™. et al. Nous n'avons pas à examiner la valeur de cette tbéorie de la succession. Voyez Zigliara : Summa pliil.. Rompe 1876, vol. II, pg. 1G6. Remarquons toutefois qu'elle a encore aujourd'hui des partisans parmi les autorités les plus imposantes en physiologie et en philosophie, Liberatore : Del Composto ummio. Ed. 2, Roma 1874, vol. I, cp. 6, a. 7, pg. 30t sgg.; vol. II, cp. 7, a. 3. et 4, pg. 261 sgg., et la Revue philosophico-médicale « La scienza italiana. » 1876. II. pg. 391 sgg.; 1877, I. pg. 434 sgg.; 1878. I. pg* 341 sgg.)

instant, être uni à un corps humain en voie de formation '.

Concluons donc d'abord que le terme de conception a été pris par saint Thomas dans un sens différent de celui que lui ont donné les définitions doctrinales de ces derniers temps.

2° Considérons maintenant ce que l'on désigne par le sujet du péché originel.

Il est évident, d'après ce que nous venons de dire, que ce sujet n'est pas le même dans le sens de saint Thomas et dans la définition de l'Eglise. Eu effet, d'après l'enseignement des scolastiques, le produit de la conception n'est point tout d'abord un être composé d'une âme et d'un corps, mais une matière organisable en voie do s'organiser, caro, fœtus. Tel est pour eux le sujet du péché originel, dont la transmission est opérée par la génération et la conception. Ainsi, ce n'est point l'àme raisonnable, l'homme, la personne, qui est tout d'abord produite par la conception, mais cette formation corporelle dont nous venons de parler. Or comme c'est l'àme seule qui peut être à

1. la generatione alionim hominum locuni habet quod 'dicit Philosophus (1. 2, de gêner, anitualium cp. 3.), propter hoc quod successive corpus fortnatur, et disponitur ad auimam; uade primo lanquam imperfecte dispositum recipil aniuiam imperfectam, et poslinodum, quaudo perfecte est dispositum, recipit animam perfectam. Sed corpus Gliristi propter lutiiiilam virtutem]ageiilis fuit perfecte dispositum ia iastanli ; unde slalim iu primo insta'.ili recepit formam perfectam, Id est animam rationalem. III. qn. :{3, a. 2, 3™. Cfr. III. dist. 3, qu. 5, a. 2; Comp. theol , c. 22G; S. c. g. IV. c. U et E.ri». in Joan., c. 2, lect. 3. (Ed.|Vivès, vol. 19.).

1G8 LA DOCTRhXF. SUR LA VIERGE MARIE.

proprement parler le siijet du péché originel, il s'ensuit qu'il y a encore ici une différence totale entre le sujet du péché originel, selon le sens de saint Thomas, et selon le sens des textes dogmatiques.

3° Examinons enfln la notion du péché originel. Il est évident que ce terme a un autre sens, si l'on dit que ce péché est dans une àme ou dans une matière organique non encore unie à une àme. Saint Thomas s'est prononcé sur ce point avec la plus grande clarté. Une chose, dit-il, peut être dans une autre de deux manières : comme dans sa cause principale ou instrumentale, puis, comme dans son sujet propre. Or le péché originel de toute la race a été dans Adam comme dans sa cause principale, puisqu'il est le père de la race. Il est dans le principe séminal comme dans sa cause instrumentale, puisque c'est par la virtualité de ce principe qu'il se transmet de race en race à travers la nature humaine \ Or ce n'est ni d'elle-même

1. Aliquid potest esse in aliquo duplicHrr : Uno modo, sicut in causa vel principali vel instramenlali : Alio modo, sicut in subjecto. Peccatum ergo originale omnium fuit quidem in ipso Adam, sicut in prima causa principali, secunduiu illud Apost. Roii., v. in quo omnes peccaverunt. In semine autem corporaU est peccatum originale, sicut in causa instrumentali ; eo quod per virtutem activam seminis traducitur peccatum originale in prolem simul cinn natura humana. Sed sicut in subjecto peccatum originale nullo modo potcst esse in caime, sed solum in anima... Sic igitiir, cum anima possit esse subjectum culpae, caro antem de se non habeat, quod sit subjectum culpœ, quicquid perveuit de corruptione prinii peccali ad animam, babet rationem culpee : quod autem perveuit ad carnem, non haljet ratiouem culpiE, sed pœnte. S/c igitw anima est subjectum peccali originalis, non autem caro. 1. IL qu. 83, a. 1, c. Aliquid dupliciter

DES PRIVILÈGES DE LA MÈRE DE DIEU. i 69

ni de Dieu que l'àme tire le péché originel, mais elle le contracte en vertu de son union avec la chair et en devenant ainsi une partie de cette nature humaine qui est déchue en Adam \ Voilà pourquoi ce péché

dicitur esse in aliqiio : uno moJo sicut ia proprio snbjecto, alio modo sicut in causa... Causa auteCû est duplex, scilicet instrumeuta- 11s et principalis. la principal! quidem causa est aliquid secundum similitudineni formai, vel ejusdem spécial, si sit causa univoca; puta, cum homo générât homluem, vel ignls igneoi ; vel secundum allquam excellenllorem formam, si sit agens non univocum; sicut sol générât hominem. In causa autem iustrumentall est allquis effectus secundum virlutem quam reciplt iustrumentum a causa principal!, in quantum movetur ab ea : aliter enim est forma domus In lapidlbus et ligols, tanquam ia proprio suhjecto; ei aliter lu anima artlflcis tanquam in causa prinvipali ; et ailler in serra et securi tanquam in causa instrumentali. « .Maalfeslum est au'.em quod esse susceptivum peccati est proprium bomlnis. Uude oportet quod proprium subjeclum peccali cujuscuuque sit id quod est proprium hominis, scilicet anima rationalls, secundum quam homo est homo : et sic peccalum originale est in anima rallonali sicut in proprio subjecto. Semen aulem carnale sicut est iustrumenlalis causa traductlonis humanœ naturce in prolem, ita est instrumenlalis causa traductionis peccati originalis; et ita peccatum originale est in carne, id est in carnaii semine, virtute, sicut in causa instrumental!. » Qu. dlsp. De Malo, qu. 4, a. 3, c.

1. Anima rationalls non habet immunditiam peccati originalis, nec a se ncc a Deo, sed ex unlone ad carnem : sic enim fit pars hiimanœ naturae derivatœ ab Adam. Qu. disp. 1. c. i^. Infectio originalis peccati nullo modo causatur a Deo, sed ex solo peccato prliui parentls per carnalem generationem. Et ideo, cum creatlo imporlet respeclum animai ad solum Deiim, non potest dlcl, quod anima ex sua creatione Inqulnetiir. Sed infuslo importât respectum el ad Deiim iufundentem et ad carnem, eu! infundltur anima. El ideo, haltilo respectu ad Deum infundentem, non potest dici, quod anima per infusionem maculelur, sed solum habito respectu ad corpus, eu! infundltur. 1. II. 1. c. 4". Le saint Docteur s'exprime deJa même ma-

réside tout d'abord, dans un sens impropre et d'une manière purement virtuelle, ordine rjcncratlonis et temijoi^is, dans sa cause instrumentale qui est la chair, avant de subsister dans l'àme, d'une manière fornielle, comme dans son sujet propre, et le premier selon la nature, in ordine naturae \ Cette doc-

nière et avec plus de précision daus la troisième partie du traité de VluraUlule formarum, décnuvert par Uccelli. Peccatuni originale aiiiiiia contraint per hoc quod uiiilur corpori iufecto. Corpus autem infectiim est per hoc, quod derivatur a parentibus infectis. Per poteutiam namque geuerativam patris infectam descendit virtus formativa fœtus cum seujine; et ideo corpus prolis defective est productum per virtutem quae est in semine, in quo est peccatum originale sicut in causa iustrumenlali. Anima igitur rationalis maculatur per unionem ad taie corpus, cujus organizatio est per virtutem infectam. Licet enim corpus sit id quod est substautialiter per auimam a Deo creatam, tanieu dicitur traductum via naturae propter organizationem; quae est a natura, quee quia infecta est, ideo et caro producta ab ea infecta est : et sic anima carni unita maculatur. Non tamen intelligendum est quod peccatum originale sit in carne ut in siibjecto. Non enim caro est subjerAum culpx, sed srAa anima, sed in carne est tanqnam instrumento. (La Scienza Italiana. 1877, 1 p. o03 sg. ; voyez le commentaire du P. Cornoldi p. 513 sg.)

1. Duplex est ordo, scilicet naturae et temporis. Ordine quidem naturce perfectum est prius imperfecto, et actus poteutia; ordine vero geuerationis et temporis, e converso imperfectum est prius perfecto et polenlia aclu. Sic ergo in ordine naturae per prius est peccatum originale in anima, in qua est sicut in proprio subjecto quam in carne, in qua est sicut in causa instrumentali; sed in carne esl per prius ordine generationis et temporis. Qu. disp. (/'' Malo, qu. 4, a, 3, c. — Originale peccatum est in anima in quantum pertiuet ad bumanam uaturam. Humana autem natura traduciLur a parente in fllium per traductionem carnis, cui poslmodum anima infuuditur; et ex hoc infectionem iucunit, quod fit cum carne traducta uun natura. De pot. qu. 3, a. 9, Sm. — Semen non est actu subjectum culpae, sed virtute tantum ; hoc modo enim se habet semen ad

trine de la priorité du péché originel dans le produit non encore animé était à peu près générale ' parmi

peccatum originale sicut ad naturam liumanam ; unde sicut in semine non est natura humana nisi in virtute; ita eliam nec originalis culpa : quia per virtulem, qnoe est in semine, generalio ad naturam liumanam terminatur iufectam originali peccato. II. dist. 31, qu. 1, a. 1, 2"^ Que celte « infectio carnis, » considérée eu elle même n'ait pas le caraclère du péché, c'est ce que saint Thomas proclame à plusieurs reprises : lUa infectio, qiiae est in semine, sic non habet rationem culpœ, proprie loquendo, ante iufusiouem animae... Unde quia per peccatum primi hominis ista infectio consecuta est in tota natura humana, ideo ubi invenit suhjedum susceptivuni ctdpre, habet rationem culpse in actu, sicut ia puero jam nato : ubi vero hoc non invenit, manet in tali infectioue virtits ciilpic, ut sic causa culpx esse possit. Ib. 4™.

1. In ipso conceptu, selon l'explication de Pierre Lombard (II. dist. 31}, cum caro propagatur, nondum infundilur anima. Quomodo ergo ibi peccatum transmiltilur, cum peccatum non possit esse, ubi anima non est? Ad quod dici potest, quia in illo conceptu dicitur peccatum transmitti, non quia peccatum originale ibi sit, sed quia caro i/ji coyitrahit id, ex quo peccatum fil in anima cum iufunditur, Semblablement Alexandre de Halès (I. qu. H, m. 3): Peccatum non dicitur esse in ca^rne formai iter, sed caiisaliter: quia in carne est, unde poslea contrahit anima peccatum, et Hugues de Saint-Victor Summa sentent., tr. 3, c. 13) : Quodsi in ipsa propngatione transmittitur a parentibus peccatum originale, videtur quod in eo sit peccatum originale, quod propagatum est. Sed illud adhuc inanimatum est, et omue peccatum auimœ est: quomodo ergo in illo semine peccatum poterit esse? Sicut enim virtus in anima, ita et omne peccatum. Ad quod potest dici, quod non solum anima obnoxia est vinculo originalis peccati, sed eliam caro; non quod sit in carne illa peccatum, sed ex corruplione carnis illud coulraxil anima; nisi enim caro in concupiscentia traduceretur, illo peccato non tenerelur. Unde invenitur quod Chrislus non habuit carnem peccalricem, sed similem carni peccali'(UoM., vuf.), quia illa caro non ex concui)iscenlia fuit propagala, sed operatione Spiritus Sancti. Céleri habenl

les scolastiqiies et clic leur servait principalement à expliquer la transmission du péché originel '.

Le résultai de notre analyse est donc celui-ci : dans les passages que nous avons cités et où saint Thomas sem')le nier l'Immaculée Conception de la Mère de Dieu, la terminologie de la doctrine relative à ce mystère présente im sens complètement différent de celui que l'Eglise a adopté plus tard. Par conséquent, la divergence est tout entière dans les mots et non dans les choses. L'Eglise déclare que la conception de la Vierge Marie a été immaculée; saint Thomas dit que la Yierge a été conçue dans le péché originel. Mais ces deux propositions ne se contredisent nullement. La première affirme que la très sainte Vierge a été exempte du péché originel considéré formellement, et en tant qu'il est une souillure de l'àme ; elle le place dans la personne comme dans son sujet propre. La proposition de saint Thomas considère le péché originel comme subsistant dans sa cause instrumentale, avec la virtualité seule de communiquer une souillure à l'àme. Saint Thomas ne nie donc pas ce que l'Eglise affirme, à savoir l'exemption de tout péché, même originel, dès le premier instant de la conception de

carnem peccalricem, non quo 1 iu carne sit peccatum, sed causa peccali. Cfr. ejusdem Ir. de sacramentis. 1. 1, c. 33.

1. Peccatum originale habet dnplicem processum : ununi quidem a carne ad aniinam : aVvyim. vero ab es?entia animae ad potentias. Primus quidem processus est secundum ordinem generationis, secundus aulem secundum ordinem perfectiouis. 1. II. qu. 83, a. 2"'. Cfr. Spada : Esume crit., n. 9, 40 et IG, p. 8 sg.' — Thys : De peccato orifjinali., p. III. c. 3-5, p. 295 sqq.

Marie. La contradiction n'est donc qu'apparente et non point réelle.

§ 36. Nécessité pour Marie tlavoii' part aux mérites de la Rédemption.

Le Docteur angélique a donc pu sans blesser la croyance de l'Eglise qui est aujourd'hui un dogme de foi, énoncer cette proposition : La bienheureuse Vierge a été conçue dans le péché originel, Beata Virgo in originali sive in peccato originali concepta fuit.

En effet, 1" il ne parle pas de la conception de Ma rie selon l'àme, mais seulement selon le corpsi-^" il ne parle pas do la personne, mais seulement d'une partie constitutive de la personne, c'est-à-dire du corps, qui n'est le corps de Marie qu'après qu'il a été uni ù l'àme ; 3*^ il ne parle pas du péché originel au point de vue formel de la culpabilité, mais seulement du péché considéré au point de vue matériel, virtuel, en tant qu'il peut entraîner la souillure morale de l'àme, de la personne, et lui faire contracter ainsi le péché originel proprement dit '.

Que telle ait été la pensée du Docteur angélique, c'est ce qui ressort clairement, non seulement de l'ensemble du passage que nous avons cité, mais encore du titre même que le saint Docteur a inscrit en tête de

I. III. dist. 3, qu. 1, a. 1, soi. 1, 1'". — Cfr. Spada 1. c. u. lOi-106. p. 121 sgg. ; Coraoldi 1. c. ii. 14, p. 23 sg.

17i LA bOCTRINE SIR LA VIERGE MARIE.

l'article et qui estlaqucstion suivante : La Vierge Marie a-t-elle été sanctifiée avant l'achèvement de sa conception? La conception est censée achevée au moment do la création de l'àme et de son union avec le corps. Or ce n'est point de celle-là qu'il est question dans saint Thomas, mais de ce qui lui sert de préliminaire et qu'il appelle cnnceptlo seminalis. Il est facile de s'en convaincre, si l'on se reporte aux autres passages du saint Docteur, dans lesquels il affirme que le sujet de la conception et du péché originel est le corps ou la chair; et voilà pourquoi il dit {Somme théol. III p., q. 1 i, a. 3) : La chair de la Vierge a été conçue dans le péché originel ; caro Virgbiis conccpta fuitin originalipcccato ; de même (q. 31 , a. 7, in contr.): le corps de la bienheureuse Vierge fut tout entier conçu dans le péché originel; corpus B. Virginls totum fuit in originali peccato co)icpptu?n.Dans ces passages, comme dans tous les autres où le saint Docteur dit que Marie a été conçue dans le péché originel, il n'entend parler que de la souillure matérielle de la chair, du peccalutn originale materialc, mais nullement du péché formel qui est dans l'àme, dn pcccalum originale formale \

1. Cum (•aro luuuaua peccato (se. vudcri allier uimplu) ipficialur ex hoc quod est per co7icupisve7itiam concepta, sicat tota caro alicujiis houiinis per conciipiscentiaui concipitur, ita eliam tota peccato inquinatur. III. qii. 31, a. 7, c. — Sic autem processit ab Adam B. Virgo, quia nata (se. in utero = concepta) fuit per commixtionem spxuun., sicut et cœteri. Et ideo coîicepta^fuit in peccato orif/inali. Ouodl. G, a. 7.

Conséquemment cette proposition: La très sainte Yierge a été conçue dans le péché originel, ne signifie rien autre chose, dans la pensée du saint Docteur que ceci : Marie a été conçue dans la souillure de la chair et cette souillure se serait nécessairement communiquée à son àme au moment où cette âme se serait unie au corps. Sans doute la souillure de la chair, infectio caniis, diffère en réalité du péché originel. Néanmoins ces deux éléments sont dans la relation intime de la cause à l'efTet ; en sorte que l'àme unie à un corps engendré par la voie naturelle contracte "nécessairement le péché, si Lieu n'y met obstacle par un privilège spécial. La souillure de la chair provenant de la génération naturelle ne contient donc pas encore la culpabilité réelle, mais seulement la nécessité de l'encourir, c'est-à-dire la dette du péché, deôitum proximum. Cette distinction importante est parfaitement établie par l'Ange de l'École dans différents passages '. Ainsi donc quand il affirme que Marie a

4. Siaiililer ex actu uatunt», qui est carois propagalio (:= conceptoi activa), relinquitur quaedam dispositio inclinans ad malum ('= debitum proximum peccati) in ipsa natura generati, quœ concupiscentia et fomes dicitur. Et ex hoc, quod iila ualurae (= carnis) corruptio in se virtutem peccati, ex quo causala est, coutiuens (=: dehitum rcmotum), persoaam atlingit, ipsaui iiidiguam Dei gratia efficit. Unde relinquitur macula et defectas gratioi in anima (=: pcccatum formale.) II. dist. 32, qu. 1, a. 1, c. — Saint Anselme avait déjà dit de même: Non quod in semiae sit immunditia peccali aut peccatum sive iniquilas; sed quia ab ipso semine et ipsa conceptione, ex qua incipit homo esse, accipit ne ws/<«<t'/«, ut cum habebit auiiiiam rationalem, liabeat peccati immundiliam, (juai non est aliud (juam peccatum et iniquilas. De cow:. ii>'i/., c. 7.

été soumise au péché originel, c'est-à-dire à la souillure de la chair, infectio catmis; quand il dit: La bienheureuse Yierge a contracté le péché originel : Beata Virgo peccalnm originale contraxit, ces diverses propositions, d'après ses principes ne peuvent, signifier que ceci : En vertu du lien naturel qui la rattache à la race déchue, la sainte Vierge aurait dû, comme les autres hommes, encourir la souillure du péché originel commun à toute l'humanité ; c'était une dette de nature, debitum naturge; elle l'eût contractée, si par une grâce singulière, elle n'eût été préservée de cette fatale nécessité, Beata Virgo originale peccatwn contraxit. scilicet debitum peccati, non

VERO PECCATL'M L\ ACTU '.

1. Le leime « cuntraliere » désigne, d'après l'explicatiou du Docteur aiigélique, une relalion nécessaire comme celle qui existe entre l'effet et la cause. In verbo » conlraheudi » intelligitur ordo effectus ad causam, ut scilicet illud dicatur contrait/, quod simul cum sua causa ex necessitate trabitur. III. qu. 14, a. 3. Illud euim coutrahitur, quod cum alio e.x necessitate trabitur. Op. 1, c. 228. Appliqué à Marie, ce terme ne désigne autre chose que la relation nécessaire existant entre sa génération et le péché originel : Uuusquisque peccatum originale contraliit ex hoc, quod fuit in Adam secundura seminalem ratiouem. Omnes aulem illi in Adam fiieruut secundum semiualem ratiouem, qui non solum ab eo carnem acceperunt, sed etiam secundum naturalem modum origiuis ab eo sunt propagati. Sic autem proceseit ab Adam B. Virgo, quia nata fuit per commixliouem se.xuum, sicut et cœleri. Et ideo concepta fuit in peccato originali et includitur in universitate illorum, de quibus Apostolus dicit ad Rom., v : In quo omnes peccaverimt. Quodl. 6, a. 7. Comme fille d'Adam, engendrée selon la voie naturelle, Marie est soumise à la nécessité du péché qui pèse sur tous. Or, de toules les paroles du Docteur angélique, on ne peut conclure autre chose que cette

Qu'il y ait une différence profonde entre la dette du péché et la réalité actuelle de ce péché, c'est ce qui nous est démontré parla relation établie entre la culpabilité et la pénalité du péché originel. Ainsi la mort est pour tous, une peine du péché ; elle est une dette, une loi générale pour toute l'humanité ; mais l'application de la peine, la réalité de la mort a pu très bien ne point avoir lieu pour certains hommes par un effet de la toute-puissance et de la bonté de Dieu *.

nécessité, mais nonpointlefaitdupécliédaDssa personne. Cette différence est très bien expliquée par Cornélius a Lapide. Cum ergo ait Paulus : in quo, se. Adanio, omnes peccaverunt, sensus est, quod actus ille Adauii, quo ipse peccavit, omnibus imputeUir et censeatur omnium fuisse proprius, indeque fit, ut quilibet Adae lllins, neces<itatem peccati hujus ex Adamo, una cum natura sua trahat ; et nccessario cum nascitur, peccator nascatur, nisi a Dei gratia et misericordia prœveniatur. Sic Beata Virgo in Adamo peccavit et hanc uecessitatem contrahendi peccatum origiuale iucurrit ; sed peccatum ipsum originale de facto in se non contraxit nec habnit: quia a gratia Dei fuit prteventa primo conceptionis suse instanti, quic peccatum omne ab ea exclusit. In Epist. ad Rom., c. 12, 12, in fin. IL in II. CoR., V, 14, in fin. Cfr. Suarez in III. qu. 27, a. 2, disp. 3, secf. 2, n. 4. : Beatissima Virgo ex vi suse conceptionis fuit obnoxia original! peccato, seu debitum babuit coutrabeiidi illud, nisi diviua gralia fuisset impeditum.

1. Pœna propria originalis peccati est nécessitas moriendi, secundura illud Apostoli Rosi., viii: Corpus quidem mortuum est proplev peccatum, i. e. necessitati mortis addictum;... potest autem contingere, quod aliqui necessitatem moriendi babeant, qui tamen nunquam moriuntur, divina virtute morleni probibenle. De Malo, qu. 4, a. 6, 2". It. 1, II. qu. 81, a. 3, l'".; IV. dist. 13, qu. 1, a. 4, sul. 1, 3™. Cfr. Card. Cajet. : Kpist. ad Leonem X, c. 3. C'est de la même manière que l'accomplissement dans Marie du péché originel qu'elle devait contracter comme toute la race, en raison de son origine, a été empêché par l'intervention de la grâce divine.

C'est (latis le même sens que le Docteur angélique pouvait considérer la Conception Immaculée comme le privilège unique de l'IIomme-Dieu. Lui seul, disait-il, ayant été conçu par l'opération du Saint-Esprit, sine viri semble, n'a été assujetti ni à la réalité du péché originel, ni à la dette fatale de toute la race. Quant à Marie, sa très sainte Mère, elle était, en sa qualité de fille d'Adam, assujettie à la dette générale du péché. Mais, en réalité, elle n'a jamais été pécheresse, pas même dans le premier instant de sa vie ; non point, il est vrai, en vertu de sa nature, vi siiœ nalurœ, comme le Christ, mais par une grâce singulière qui a reflué jusqu'à elle en vue des mérites infinis du Rédempteur '.

Pour Marie comme pour tout le reste des hommes Jésus-Christ a été un rédempteur nécessaire, d'où il suit qu'elle a dû contracter la dette du péché. En effet, si ]a sainte Vierge avait été soustraite à la dette uni-

\ . Ex hoc quod Christus fait conceptiis ex Virgine sine virili seniine, babiiit qiiod non contrahcrct originale peccatum. Ib. a. 7, G™. Chrislus a sua origine uullam maciilani peccati coutraxit. Conip. theoL, c. 226. Solus autem Christus sic fuit in Abraham, ut ab eo derivaretur non secundum rationem semiualem, sed secunduni corpuleutam subslanliam. Et ideo non fuit in Abraham sicid ciirationc indigens, sed magis sicut vulneris medicina. III. qu. 31, a. 8, c. — Christus nuUo modo contraxit originale peccatum, sed in ipsa sui conceptione fuit sanctus, secundum illud Luc, i : Quod ex te nascetiir sandum, vocahltw Filius Dei. Sed B. Virgo contraxit originale peccatum (se. aliquo modo i. e. in debito et iiecessitate, quia in ipsa corporis conceptione non fuit sancta.) It. Exp. in Ps., 13. (Ed. Vives, vol. 18.). Ps.,XLV. (ib. p. 328); Ps., l. (p. 346): cfr. Vega : Theol. Mur., pal. 3, cert. 4, u. 250.

verselle, comme elle a été exempte de la réalité du péché, elle n'eût pas eu besoin de rédemption, et Jésus-Christ ne serait pas le Rédempteur de tous les hommes *. Or, si, d'un côté, il est vrai de dire qu'il n'y aurait pas eu de rédemption pour Marie sans la dette du péché, debitum pcccati, il est vrai aussi que cette dette suffisait seule pour que Marie eut besoin d'une rédemption. Car il n'entre nullement dans le concept de rédemption que l'acte du péché soit d'abord posé, afin que le péché soit effacé plus tard ^. En effet, la rédemption est une disposition préventive, une préservation du mal, et à cette femme plus élevée et plus parfaite % le Christ l'a appliquée singulièrement puisqu'elle l'avait fait le Sauveur des hommes, en lui communiquant la nature humaine. Comme tous les

1. Voir Slrozzi : Controversia... sur cette opinion soutenue dans l'École de Tolède, environ l'an 1600, qui séparait le privilège de la Mère de Dieu des mérites de Jésus-Christ et le faisait dépendre de décrets éternels de Dieu antérieurs à la création, Tomra. Strozzi : Controversia délia concezione délia SS. Vergine Maria descrilta istoricame)ite, {2 &à. Palermo 1703, p. 337), dans Malou 1. c. t. \, p. 9 sq.

2. Liberari autem a malo vel a débite absolvi non potest, nisi qui debitum incurrit, vel in malum dejectus fuit; et ita non possent omnes fructum dominicœ redemptionis in seipsis percipere, nisi omnes debitores nascerentur et malo subjecli ; unde dimissio debitorum et liberalio a malo non potest intelligi, quod aliqiiis sine debito vel immuuis a malo nascalur; ?ed quia cum debito natus postea per gratiam Christi liberatur. IV. dist. 43, qu. 1, a. 4, sol. 1, 3'". Cfr. Spada: Esame crit., n. 75-78, pg. 83 sgg. et : Animadversiones, etc. pg. 85 sqq. Voyez aussi Schaezlcr : Le dogme de l Incarnation, pages 323 et suiv.

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