LA FUITE
Nous avons quitte nos amis Attilio et Muzio, Siivio et Manlio à la porte Salaria.
Manlio aurait voulu retourner immédiatement chez lui. Comment pouvait-il volontairement rester éloigné de sa femme, de sa fille chérie ? ^
Attilio en avait décidé autrement. Son esprit juste lui avait fait embrasser en une seconde toute l'étendue du danger que courait Manlio, s'il ne réussissait à le cacher parfaitement.
L'habitation du pauvre Marcello, tenue maintenant par Camille, lui sembla offrir toutes les garanties de sûreté qu'on pouvait désirer. Elle était située à plusieurs heures de marche de la ville et dans le voisinage des Marais-Pontins. Il est rare qu'on s'aventure jusque-là.
Ils marchaient pénibliiLC-it (0.1? les quatroj tous les
Oô La t>OMlNATION DU MOINB*
quatre ils étaient absorbés par leurs pensées. Pendant longtemps aucun d'eux ne rompit le silence.
Altilio repassait à part lui tous les événements des derniers jours; il était sûr de tenir les fils d'un odieux complot tramé contre la belle Glélie. Mais comment la protéger, elle, contre les outrages du puissant cardinal ? Les quelques paroles prononcées par le sergent Dentato lui montraient toute la gravité du danger que courait la < Perle du Transtévère. » Voler vers elle, la sauver des serres du vautour, au prix de son sang, si c'était nécessaire, n'était-ce pas son devoir ?
Mais ne fallait-il pas auparavant avertir Manlio ? Ne fallait-il pas en tout point agir de concert avec le père de Clélie ? Fallait-il risquer de tout compromettre pour épargner au sculpteur les inquiétudes qui dévoreraient son cœur aimant au récit des embûches qu'on dressait devant son enfant unique ?
Attilio n'hésita qu'un moment.
Il dit à Manlio tout ce qu'il avait vu, tout ce qu'il avait entendu, et les conclusions qu'il devait naturellement tirer de toutes ses observations.
La surprise, l'indignation firent bondir Manlio. Son enfant! Outrager son enfant! Mort à rinfàrae! Luimême il courrait à Rome, il la sauverait! Personne, non personne ne toucherait à sa fille.
Attilio eut peine à le retenir, à lui \ rouvcr qu'il allait tout simplement se jeter dans la gueule clu loup, et que sa présence chez lui, après Têc'at de sa fuite, conipliquorait le danger et même ferait presque certainement tomber sa fim'lle entier.^ entre les mains des sbires.
Muzio Yiiit au secours de son ami, et les deux jeunes gens parvinrent à calmer Manlio.
Il fut décidé que tous les deux ils retourneraient à Rome pour avertir Clélie et sa mère des dangers qui les environnaient, se mettre à leur service et leur faire connaître la retraite de Manlio, pendant que celui-ci continuerait sa route sous l'escorte de Silvio.
Un jugement aussi sûr, une pénétration aussi grande se trouvent rarement, surtout chez un homme de 1 âge d'Attilio, et ces qualités le faisaient respecter de tous ceux qui rapprochaient, jeunes ou vieux.
Involontairement on subissait son influence.
Manlio reconnut la justesse des arguments du jeune artiste, il approuva son plan de conduite et prit congé de lui.
Il s'éloigna avec une tranquillité relative ; il sentait qu'il avait agi sagement en remettant à ce cœur g(jiicreux le soin de protéger son enfant.
Nos deux voyageurs arrivèrent au lover tl;i jour à la chaumière que nous connaissons déjà si bien.
Fido ftit encore le premier à annoncer leur venue, et Marcellino les reçut à la porte.
Silvio demanda Camille.
— Elle est sortie, fit Tenlant d*un î.ir mystérieux.
— A cette heure? où peut-elle être ?
— Tout près d*ici. Je vais vous montre r. Elle y pabî.^o toutes ses journées, depuis l'aube jusqu'au coucher tUi soleil, et elle ne fait que pleurer, prier et se lamenter.
Le chasseur suivit Marcellino, qui lui indiqua bicn^'ôt (\\x doigt un polit monticule ra. :lC trouvait un chiielière.
02 LA hOUtÛA'tîÙti DU MÔfNff
— Elle est là, dit-il.
Silvio hâta le pas. Au bout d'un instant, il aperçut Camille accroupie auprès d'une tombe nouvelle ; riierbe n'avait pas encore recouvert cette terre fraîchement remuée. La jeune femme était tellement absorbée par sa douleur qu'elle demeura insensible au bruit de pas de ceux qui approchaient.
Profondément ému, Silvio s'arrêta. Sa gorge seserrait, il n'aurait pu parler.
Bien des minutes s'écoulèrent ainsi.
Enfin Camille se leva, en proie à un paroxysme de? douleur.
— Mon pèrel mon pèrel s'éciia-t-elle en se tordant les mains, c'est moi qui suis la cause de ta mort ! pourras-tu jamais me pardonner, à moi qui t'ai tué? Grâce, grâce, ne me maudis pas r
Et ses bras retombèrent inertes* Silvio s'élança vers elle.
— Camille, ma Camille, ne reste i^as ici, vieiih^, rentrons.
Il voulut Tentraîner.
Mais elle lui lança un regard étrange ot pourtant doux. Cette voix, elle l'avait entendue déjà, elle l'aimait, mais à qui appartenait-elle^? Elle se dégagea etso dirigea rapidement vers sa chaumière.
Son fiancé la rejoignit bientôt; il prit sa main, et tout en marchant il lui parlait; il cherchait à ramener dans ce pauvre cerveau quelques lueurs de raison.
Peu à peu elle prêta plus d'attention à ses paroles, et quand il la vit plus calme, il lui présenta Manlio.
— Vois, Camille, lui dit-il, je t*ai amené un visi-
teur. Soîgiie-le bien. Et si quelqu'un nient àUemandcr qui il est, tu répondras que c'est un antiquaire et. qu'il habite momentanément avec toi pour étudier les ruines qui avoisinent Rome.
Il répéta plusieurs fois la leçon à Camille et A Marcellino, s'occupa d'installer Manlio le plus conrortablement passible, et après avoir donné toutes les instructions nécessaires, après avoir indiqué toutes les précautions à prendre, il quitta cette maison désolée par un prêtre impur et revint à Rome afin de se tenir prêt à voler au secours d'A-ttiiio, si celui ci avait besoin de son bras.
CIJAPITRE XII
h X su ri'LTQUE
Deux jours s'éiaient écoulés depuis l'arrestation do Manlio, et sa femme et sa fille étaient encore on proio à la plus cruelle des incertitudes. Attilio, qui avait promis d'agir, n'était pas revenu.
— Que peut-on avoir fait à ton père ? s'écriait constamment Silvia en versant des torrents de larmes. Où est-il ? On ne peut Tavoir arrêté pour cause politique ! Bien qu'il soit libéral, jamais il ne s'est rattache ouvertement à aucun parti, et il n'est lié avec personne qui puisse le compromettre. Jamais aussi il n'a (ait part à d'autres qu'à moi de sa haine pour les prêtres. Que lui est-il arrivé?
Clélie ne pleurait pas.
Ce n'est pas que sa douleur fût moins profonde. Mais aile cherchait un moyen de découvrir le lieu de détention de son père. Elle voulait conserver ses forces pour
le moment de l'action. L'âme de Tantique Clelie s'éveillait en elle.
Attristée par les lamentations de sa mère, elle lui dit enfin avec une énergie singulière :
— Cessez de pleurer, mère. Les larmes nous rendront-elles mon père ? Il nous faut agir. Il nous faut absolument découvrir où il est, puis nous verrons ce que nous aurons à faire pour obtenir sa grâce. Vous savez que c'est Tavis de Monna Aurélij. Je suis persuadée aussi qu'Attilio poursuit ses recherches. Il ne s'arrêtera que lorsqu'il aura servi et mon père et nous. Peut-être même a-t-il déjà réussi.
Clélie fut interrompue par un coup frappé à la porte. Elle courut ouvrir et revint avec Monna Aurélia elle-même, leur voisine et ancienne amie.
— Bonjour, ma bonne, dit-elle d'un air joyeux. Silvia eut peine à sourire. Elle s'essuya cependant
les yeux et accueillit gracieusement sa vieille amie.
— Je vous apporte quelque chose aujourd'hui, ma voisine. Notre ami Cassio, que j'ai été consulter au sujet de votre mari, vous conseille d'adresser une pétition au cardinal ministre, suppliant Son Éminence de faire mettre Manlio en liberté. A ma demande, Cassio a écrit la pétition sur papier timbré. La voici. Vous n'avez plus qu'à la signer, et il vous conseille de la porter vous-même, vous et Clélie.
Silvia prit le papier, et le parcourut avec défiance presque avec dégoût.
Il lui répugnait de faire cette démarche.
Aller se jeter, sa fille et elle, aux pieds de cet aommei Solliciter sa pitié!
ce LA DOMINATION DU MOINE
Elle, oui, mais sa flllc !
Hélas I la Tio de son mari n'était-elle pas en danger? Quello raison avait-elle de croire qu'il ne souffrait pas? A riicurj même, pendant qu'elle se laissait aller, elle, à son indécision, il endurait les privations, les outrages... la torture peut-être ?...
Cette idée lui transperça le cœur comme une épée.
Elle se leva et d'une voix ferme dit :
— J'irai, je porterai cette pétition à présent même. Aurélia offrit de l'accompagner.
Une demi-heure après, les trois femmes se dirigeaient vers le palais Corsini.
Son Éralnence le cardinal Procopio, ministre d'État, avait reçu à son réveil une nouvelle fort désagréable. Dès neuf heures du matin, un questeur du Quirinal était venu lui annoncer l'évasion de Manlio.
La fureur du doux prélat ne connut aucune borne.
Il ordonna l'arrestation immédiate du directeur de la prison, des officiers de la garde, des dragons, de tous ceux, en un mot, qui auraient dû veiller à la sûreté des prisonniers.
Ayant renvoyé le questeur chargé de cet ordre évangélique, il sonna Gianni.
— Pourquoi, au nom du diable, a-t-on renfermé ce maudit sculpteur au Quirinal, au lieu de l'envoyer au château Saint-Ange t
— Votre Éminence aurait dû me confier cette importante affaire, répondit Gianni avec suffisance, au lieu de la donner à un tas d'idiots et de coquins toujours prêls à se laisser corrompre.
— Ah ! tu viens m'ennuyer de tes réflexions^ mau-
dite langue ! Mille tonnerres ! si tu ne trouves dans ta cervelle de navet les moyens de m'amener la fllle de l'artiste, je te ferai chanter tes propres louanges sur l'air des pinces et de la corde !
Qianni avait ses raisons pour comprendre que les menaces de Son Éminence n'étaient pas vaines, il n'ignorait pas que le palais recélaitdes caveaux dont les voûtœ résonnaient souvent aux cris des malheureux auxquels on faisait subir des tortures trop affreuses pour qu'on ose les décrire.
Le sopraniste recula devant l'orage. Il courba la tète et creusa son pauvre cerveau dans l'espoir d'en faire Jaillir une étincelle, une idée nouvelle.
— Lève la tête, morbleu! et dis-moi, vil coquin, si après tout l'argent que tu m'as fait dépenser A cette affaire, tu conserves encore quelque chance de réussite.
Gianni tremblait. 11 eut peine à regarder son maître et à articuler les mois :
— J'espère réussir...
Heureusement pour lui, un mouvement inaccoutumé se faisait dans l'antichambre, et un valut en livrée vint demander à Son Éminence si elle daignerait recevoir trois femmes qui avaient UÈie supplique à lui remettre.
Son Éminence fit un signe afflrmatif au valet, congédia ûianni et prit une expression do béatitude angéliquepour recevoir les trois ft-mmes qu'on introduisait en sa sainte présence.