CHAPITRE XVIII
l'exil
Lg soleil se leva radieux après cette nuit de vengeance. Ses premiers rayons vinrent frapper les vagabonds qui avaient cherché un asile dans le Forum. Leurs joues paies, émaciées, leurs haillons crasseux, parlaient trop clairement do faim et do misère. Ils se levaient de leur couche dure et secouaient la poussière de leurs lambeaux de vêtements, lorsque leur attention fut vivement attirée par un spectacle inaccoutumé, — une voiture occupée par quatre femmes.
Cette voiture sortait des faubourgs de la ville et s'éloignait avec rapidité vers les vastes plaines inhabitées. Rien n'excite ici la curiosité du voyageur, rien, si ce n'est de temps à autre une croix de bois qui marque le lieu des meurtres les plus récents. Souvenir peu agréable !
La voiture s'arrêta devant la petite maison que nous
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avons âéjà visitée deux fois. Clélie et sa mère en descendirent les premières et furent reçues dans les bras de Manlio. Julia et Aurélia contemplaient en silence et îLvec attendrissement cette touchante réunion. Manlio pleurait 'de joie en revoyant sa femme et sa fille chérie.
Camille aussi regardait, mais elle ne comprenait pas. La raison lui serait-elle revenue si on lui avait dit la fin du cardinal Procopio ?
Que de choses Manlio, Clélie et Silvia avaient à sé dire I Quel feu croisé de questions, de réponses, d'exclamations, d'indignation, de haine, d'enthousiasme ! Enfin le sculpteur se tourna vers Julia.
— L'exil, hélas I est tout ce qui nous reste, dit-il. Impossible de rentrer à Rome maintenant. Ce gouvernement ne peut durer , mais tant qu'il n'est pas renversé, nous devrons nous tenir éloignés de notre foyer et de nos amis.
— Oui, répondit Julia, oui, 11 faut fuir ! Sous peu, je l'espère, vous pourrez revenir à Rome, et vous la retrouverez arrachée à l'esclavage qui l'avilit, et sous le poids duquel elle gémit. Je puis vous offrir mon yacht. U est mouillé à Porto-d'Ango. Hâtons-nous ! Dans quelques heures j'espère nous voir embarqués hors de tout danger.
Un yacht ! mes lecteurs italiens se demanderont ce que c'est, et de quelle manière cela peut rentrer dans les biens d'une femme.
Ils ne connaissent pas ce ravissant petit navire sur ^equel les Anglais riches, amoureux de la mer, parcourent les océans, car ils ne craignent ni la tempête, ni
les bruyantes chaleurs de la zone torride, ni les glaces des pôles.
Les fils d'Albion, et même ses filles, quittent volontiers leurs habitations luxueuses pour aller demander la santé, la force, la vie, à l'air vivifiant de la mer, pour chercher en naviguant à bord de leur charmant bâtiment, et science et jouissance.
Ni la France, ni lltalie, ni l'Espagne, n'ont l'équivalent du mot ydcht. Ces nations paraissent ignorer ^ toute la jouissance qu'un homme libre éprouve à se laisser aller, un peu au gré des vents, porté sur les vagues de la mer, là où le conduisent ses désirs du moment. Elles préfèrent les amollissants plaisirs des grandes villes ; aussi ne voitron briller dans leur histoire ni le nom de Rodney ni celui de Nelson.
Britannia aime à régner sur les mers. Depuis des siècles, ses forteresses flottantes, aux murs de bois, ont été sa grande défense. Puissent ses remparts bardés de fer protéger toujours contre l'ennemi ses côtes hospitalières !
Il est étrange cependant de voir une femme posséder un yacht. Étrange, non, mais le lait est rare.
Dans son enfance Julia était délicate, languissante. Les médecins lui ordonnèrent un voyage sur mer, et ses parents équipèrent pour elle un délicieux petit navire. Depuis lors, Julia prit une passion telle pour les vagues bleues de l'Océan, que même après avoir recouvré, grâce au ciel de l'Italie, une santé robuste, elle continua à faire, dès que le cœur le lui dit, des voyages
dû découverto et d'agrément dans les belles eaux de la Méditerranée.
C'est ainsi qu'elle put, si à propos, oflfrir un refuge à la famille du sculpteur.