LES THERMES DE CARACALLA
On peut facilement se rendre compte de la consternation qui régnait dans Rome le lendemain de la mort tragique du cardinal Procopio et de ses deux satellites.
En quelques minutes, la nouvelle se répandit dans toute la ville et une foule immense s'assembla devant le palais Corsini.
De seconde en seconde, cette foule croissait, devenait plus dense, s'agitait à la vue des trois cadavres suspendus à une fenêtre haute de la façade.
Au premier moment de stupeur succéda un sentiment de délivrance. On respirait plus à l'aise mainte* nant que Procopio avait remis son âme au diable. Et les rires et les gais propos d'injurier les pendus.
Les prêtres renfermés dans la prison tremblèrent.
Que u*avai6nt-ils à craindre de la part d'une foule hostile et poussée à frapper par la vue du sang ?
Ils envoyèrent chercher la troupe étrangère, qui ne tarda pas à apparaître. Elle repoussa le peuple dans les rues adjacentes et s'établit autour du palais. Un détachement entra, et bientôt Ion vit des soldats occupés à retirer les cadavres de la fenêtre. La foule se rapprocha autant qu'elle put et accompagnait de ses lazzis la besogne de ces gardiens de Tordre.
— Laissez-le choir tête par-dessus pied, s'écria une voix, vous aurez plus vite flni I
— Attention I criait un autre, attention en tirant votre ligne, ou le poisson vous échappera l
Comme les soldats tiraient la corde qui soutenait le gros corps du prélat, elle se rompit, et le cadavre de Procopio alla s'écraser sur le pavé. Un hurlement de joie féroce accompagna cette chute.
Muzlo contemplait ce sinistre spectacle. Les cris sauvages de la foule le remplirent de dégoût.
— Partons, dit-il à Silvio, partons. Ces rires me sont odieux* Et à quoi servent-ils, maintenant que ces êtres infâmes ont payé leur dette f
Hélas ! de tous les vestiges de l'ancienne Rome, Pasquin est le plus vivant*
Plût à Dieu que le peuple reprit la gravité, la force qu'il avait alors que nos pères nommaient les grands diotateuTB, alors qu'ils achetaient ou vendaient, à des prix élevés» les terres sur lesquelles Annibal était campé (
Que de temps il &udra pour ei&cer dans le cœur de mes compatriotes toute trace de la corruption déri-
cale, et pour les rendre de nouveau dignes de leur ancien nom, de leur ancienne renommée l
— Il faut nous armer de patience, avait répondu Silvio. L'esclavage avilit l'homme au point de le mettre de niveau avec la bête.
Les deux amis se séparèrent dès qu'ils eurent traversé la foule et après s'être donné rendez-vous, pour la fin de la journée, à l'atelier d'Attilio.
A l'heure convenue — c'était le quinze — ils trouvèrent le jeune artiste chez lui et lui donnèrent tous les détails des scènes dont ils avaient été les témoins. Penda.nt ce récit, les trois jeunes gens se préparaient à aller à l'assemblée des Trois-Cents, convoquéo aux Thermes de Caracalla. Ils avaient encore quelques heures devant eux. Sans doute, ils auraient à agir, à frapper ; toutes leurs forces seraient requises ; il fallait pouvoir compter sur toute la lucidité de leur esprit, sur toute l'énergie de leur bras. Avoir le corps fatigué avant de commencer la lutte était faillir à leur devoir.
Ils se réconfortèrent par un léger sommeil.
Pendant qu'ils dorment, ces jeunes braves, nous irons faire connaissance avec le lieu du rendez-vous. \^'é
Les anciens Romains, maîtres du monde, enrichis au-delà de toute expression par les dépouilles des nations vaincues, étaient tombés, à la fin de la République, dans tous les excès du luxe le plus raffiné.
Les travaux de l'agriculture et do la guerre, travaux qui les avaient rendus durs et robustes avant leurs triomphes, leur étaient devenus odieux.
Leurs membres, rendus £iibl6s par leur amour do la vidupté, furent bientôt trop chétifo pour supporter le
poids des armes, et ils en étaient réduits à choisir les plus robustes d'entre leurs esclaves pour les faire servir comme soldats.
Les peuples étrangers observaient attentivement le changement qui s'opérait chez leurs maîtres. Ils attendirent le moment où lès Romains efféminés s'endormaient dans la luxure et la débauche pour secouer leur joug exécrable. Ils suivirent le Gk)th et TOstrogoth, et de tous côtés ils assaillirent la ville étemelle. Ils lui arrachèrent son diadème impérial et s'emparèrent de ses richesses.
Tel fut le sort de ce gigantesque empire. Il tomba comme doivent tomber tous les pouvoirs assis sur l'injustice et la violence.
Un des plus grands luxes de ces Romains d^énérés étaient les thermes, ou bains, vastes édifices, admirablement disposés, superbes de décorations. Des sommes folles étaient dépensées à les embellir. C'était le temple de la volupté.
Il y en avait de privés, il y en avait de publics.
Les empereurs rivalisaient d'efforts pour rendre leurs tliermes plus attrayants, plus magnifiques, plus célèbres que ceux de leurs prédécesseurs.
Caracalla, Tindigne fils de Sévère, l'un des plus vils descendants des Césars, construisit l'immense édifice qui porte encore ce nom maudit, et dont les ruines s'élèvent pour nous montrer l'ombre des splendeurs passées et la cause de l'effondrement de cet odieux système.
La plupart des thermes de Rome, monuments si remarquables et si en vue, ont des passages souter-
rains qui (X)mmuniquQi;it avec la campagne. Ces passages avaient dû être ménagés par les fondateurs pour cacher leur fuite à l'heure du danger, ou pour receler les produits de leurs rapines et de leurs violences.
Les Trois-Cents avaient choisi les passages souterrains des Thermes de Caracalla pour leur assembléj du 15 février.
A la nuit tombante, les avant-postes des conspirateurs vinrent en silence, comme des ombres mouvantes, se placer aux approches de ce désert de pierres antiques.
De temps à autre, ils échangeaient à voix basse le mot d'ordre avec d'autres ombres plus nombreuses qui, lentement, se dirigeaient vers le lieu indiqué.