LE YACHT
liO cœur de la jeune Anglaise frémit de joie à la vue de son petit navire mollement bercé par les eaux de la Méditerranée.
— Danse! gracieusa naïade! s'écria-t-elle. Étends tes ailes pour porter mes amis jusque sur une côte hospitalière. Je faime comme la plus tendre des amies.
Que de beaux jours je te dois I Ne m'as-tu pas fait éprouver les joies les plus grandes, ne m*as-tu pas inspiré les idées les plus pures, n'as-tu pas fait naitre en moi les aspirations les plus élevées, ne m'as-tu pas iait rêver à Tinâni ? Je t'aime lorsque les eaux calmes reflètent ta beauté dans leur sein transparent comme dans un miroir, et que, paresseuse, tu te laisses bercer amoureusement par le léger souffle du vent du soir qui enfle mollement tes voiles. Je t'aime encore mieux lorsque tu plonges, comme un vaillant coursier de
12ô LA DOMINATION DU MOINE
Neptune , dans les ondes blanches d'écume, et que, poussée par Torage et nullement eiSleurée par la tem-i pète, tu te frayes une route à travers les vagues furieuses. Étends tes ailes, Mouette chérie, étends-les pour ta maîtresse I Emmàne-la avec ses amis loin de cette traîtresse plage !
Les compagnons de Julia s'associaient à l'enthousiasme, à la joie de la jeune fille, et leurs r^ards se portaient sur le petit vaisseau.
Julia cependant craignait de traverser Porto-d*Anzo avec toute sa suite ; elle redoutait d'éveiller les soupçons des gardiens du port. Il fut donc résolu que Silvia et Clélie resteraient sous la protection d'Orazio, qui se serait tait tailler en pièces plutôt que de tolérer la moindre familiarité vis-à-vis de ses protégées.
Tous les trois descendirent avant d'entrer dans la ville, et ils devaient attendre dans un petit bois peu éloigné du port que Julia pût venir les chercher. Elle poursuivit sa route avec Manlio comme cocher, Monna Aurélia pouvait passer pour être la femme de chambre, et, mettant pied à terre sur le port, elle monta avec ses compagnons sur son yacht.
Capo d'Anzo forme la limite du sud, Civita-Yecchia celle du nord de cette périlleuse et inhospitalière côte romaine.
Le pilote pointe avec précaution lorsqu'il s'éloigne en hiver de ces parages, qui sont constamment visités par la tempête. Le vent du sud-ouest est particulièrement dangereux. Que de navires il a brisés près de Capo d'Anzo l
L'embouchure du Tibre n'est navigable que pour les
embarcations qui ne tirent pas plu9 de quatre ou cinq pieds, et encore ne peut-on s'y aventurer qu'au printemps. La rive gauche est couverte de marais. AutrefoiSyCes marais servaient de refuge à la batailleuse peuplade des Yolsques. Les I^omains, longtemps harcelés par eux, eurent de la peine à les soumettre.
Des ruines de Tancienne capitale des Yolsques, Ardea , s'élèvent encore grandes et sont un témoin de Tancienne prospérité de ce peuple.
Le promontoire d'Anzo ferme le port au nord et lui donne son nom. Le yacht de notre héroïne est amarré près de la jetée.
L'arrivée de Julla, vue d'un œil jaloux par les prêtres qu'elle rencontre, car ils ont tous voué une haine profonde aux Anglais, qui sont à la fois « héré^ tiques et libéraux », cause la joie la plus grande au petit équipage de la Motœtte. Les matelots la reçoivent avec des transports d'allégresse, car elle s'était toujours montrée bonne et affable pour eux.
Le marin, exposé toute sa vie à des dangers immenses, est bien digne de l'estime de la femme. Jamais elle ne trouvera dévouement plus grand, plus vrai que dans ces rudes mais généreux loups de mer.
Après avoir répondu affectueusement à l'accueil de ses compatriotes et serviteurs, la belle Anglaise descend à sa cabine pour s'entendre avec son capitaine Thompson, un vieux marin, sur le moyen de faire embarquer les deux autres fugitives.
— Bon quart I bon quart I s'écrie-t-il joyeusement, n est enchanté d'échapper à une paresse forcée. Laissez-moi fttire, mademoiselle. Je trouverai bien
moyen d'embarquer ces pauvres femmes et do les emporter loin de ce diable de trou !
En moins d'une heure, le capitaine, fidèle à sa parole, levait Tancre. Le yacht, toutes voiles étendues, sortait fièrement du port, emportant nos exilés. Leur cœur débordait de reconnaissance pour avoir échappé aussi heureusement aux serres de leurs Xiorsécuteurs et cependant leurs yeux se mouillaient en voyant fuir la côte.