LA TEMPÊTE
Nos lecteurs se s<jUviendrout que Ibii entrait à peine dans la froisième semaine de février, — ce moi.; terrible pour ceux qui tont en mer, — le i»ire des mois dans la Méditerranée.
Il est un proverbe italien Irès-significatif :
Long décembre vaut mieux que court février.
Lien que le capitaine Thompi>oa eût obéi avec prccipitaiion aux débirs de sa jeune maîtresse, il n'avait pas négligé de consulter le baromètre et, l'ayant vu baisser considérablement, il éprouva une certaine inquiétude. Il prévoyait qu'un vent violent du sud-ouest ne tarderait pas à les envelopper. Sur cette côte couverte de récifo, aucune bourrasque n est plus à crain'lre.
Cependant la MoucUe, p u^séo [lar um: l'grr Ij; i^jc,
l30 LA DOMINATION DU MÔINË
sortait gracieusement du port. Gracieusement aux yeux du capitaine Thompson et de Julia, mais nullement à ceux d'Aurélia et de Manlio, qui, ne s*étant jamais auparavant confiés à l'Océan, ressentaient un malaise extrême causé par le roulis du yacht.
Julia désirait croiser le long de la côte et amarrer à un petit village de pêcheurs situé à quelques milles de Porto d'Anzo et où Ton trouverait Silvia et Clélie.
Le capitaine se serait jeté dans le. feu et dans Teau pour satisfaire aux dé:sirs de sa jeune maîtresse, — désirs qui étaient des ordres pour lui ; — mais les éléments furent plus puissants que sa bonne volonté.
Au doux zéphir succédèrent de violentes rafales, et des nuages noirs paraissaient à Thorizon et, poussés par rimpétueux vent, s'amoncelaient eu tourbillonnant.
La tempête s'élevait, et chaque minute augmentait le danger d'être brisé contre les rochers si^l'on restait irès de la côte.
La nuit tombait, les écueils battus par les vagues disparaissaient à la vue.
La seule chance do salut était de jeter Tancre.
Thompson s'approcha de Julia ; enveloppée d'un châiej elle était sur le pont et observait. Il lui commu« nlqua sa. détermination, à laquelle elle acquiesça.
Les matelots s'apprêtaient à obéir à l'ordre de leur maître^ mais Julia se levant subitement s'écria :
— Arrêtez !
Elle venait de sentir le vent tourner, jc(er rahcre n'était plus sur. Il fallait gagner le largo et affronter la tempête.
La Domination t)U moine 131
Les voiles se gonflèrent' et la Mouetle^ obéissante au gouvernail, s'éloigna, laissant le ressac derrière elle.
Le vent soufflait par bourrasques, parfois furieuses. Les mâts craquaient, les voiles, les cordages gémissaient, le balancement du yacht devenait effrayant.
Le capitaine Thompson commandait du ton énergique et calme habituel aux marins anglais :
— Attention \ Soutenez les drisses ! Soyez prêts à lâcher ? Ne retenez rien I
Après avoir loffé un instant encore, ils vainquirent le péril imminent.
Les bourrasques cependant augmentaient de force, et l'on n'osa plus déployer toutes les voiles. Thompson ordonna de prendre trois ris à la voile principale, d'enlever le foc et la voile de l'avant.
Tout fut prêt pour parer les épouvantables coups de vent qui battaient les flancs du. frêle navire, le couvraient d'écume et menaçaient de le submerger.
Présentement la Mouette vira de bord, et, tout en continuant de s'éloigner de la côte, elle luttait vaillamment contre la tempête, qui augmentait de minute en minute.
Tous les éléments semblaient déchaînés.
Une vague, véritable montagne, passa par-dessus le frêle esquif, renversant tout sur le pont. — Un matelot penché sur le bord du navire fut emporté par l'onde en fureur et disparut dans son sein.
Dès que Julia put se relever, elle courut du côté où le malheureux avait été englouti ; elle-même lui jeta une corde. Tout fut tenté pour le sauver, inutilement, hélas !
Thompson supplia Julia do descendre ; il redoutait l)0ur elle le sort de Tinfortuné matelot.
Elle obéit à regret, forcée en quelque sorte par l'assaut d'une nouvelle va^uo qui renversa les pilotes contre le gouvernail, lança le capitaine sous le hauban du grand mât et força les hommes d'équipage à se tenir partout où ils pouvaient.
Dans sa cabine, Julia trouva un spectacle tellement comique qu'elle no put retenir son sérieux, malgré le danger du moment, et malgré le chagrin réel qu'elle éprouvait de la perte du pauvre matelot.
La vague qui avait balaj'é ce malheureux, avait imprimé au navire un mouvement si violent qu'Aurélia avait été lancée comme un paquet dans le coin où Manlio s'était réfugié. La pauvre femme, folle de terreur, croyant sa dernière heure venue, se cramponnait à l'artiste comme un naufragé à sa planche de salut. Manlio la conjurait de le lâcher, elle l'étoufTait, mais plus il priait, plus ellel'étreignait. Le sculpteur, habitué à mouvoir des blocs de marbre, demeurait sans force vis-A-vis de la matrone affolée. Cependant, grâce au roulirî, il put dcsserror tant soit peu la prise crAurclia et c'vi'er la strangulation.
Julia kvs aperçut u ce nicmerit tragique. A|rès avoii' ri de tout cœur, die appela u:i domc>:tiqii3 qui l'ailla à calmer Aurélia.
Toute la nuit, la Moueiie eut à lutter contre la tempête. N'eussent été sa construction parfaite, l'habileté de son caiiitaine, le courage do ses matelots, cUo eût sombré immêtliat raent.
Vers le matin, lo calme se rétablit, le vent tourna au iud-sufl-ouest.
On put alors constater sur le petit navire toutes les avaries causées par lorage : les deux chaloupes avaient été enlevées ainsi que tout ce qui était sur I3 pont, et le mât de Tavant était fendu.
Le capitaine dit à Julia qu'il serait urgent de mouiller à Porto-Ferrajo ou à Longone pour réparer le 3 acht. Julia, sachant toute Tirapossibilité de faire aucune réparation en pleine mer, adhéra complètement à la proposition de Thompson. Celui-ci fit voile pour Longone, où nous prendrons congé do la belle Anglaise pour quelque temps.