LA TOUR
Il est temps que nous retournions auprès de Ciélio, (Je sa mère et de son compagnon et que nous nous iiiormions de ce qui leur est arrivé.
A la nuit tombante, Orazio, suivant les instructions f u'il avait reçues de Julia, alluma un grand feu sur la plage, feu qui devait guider le navire.
Puis il se mit à la recherche d'un bateau qu'il pût louer pour conduire les deux femmes au yacht.
Il avait à paine terminé ces préparatifs, que lo y ni se leva et fit pressentir lorage qui allait éclater.
Orazio, prévoyant qu'il serait impossible de s'embarquer avant le matin, fit alors la reconnaissance des alentours, dans l'espoir de trouver un abri contre la nuit et la tempête.
Il découvrit bientôt les ruines d'une tour.
les côtes do la M(!diterraiiéL' wï\\ '.'UvcalLS de ruines
semblables, tours élevées sans doute par les pirates du raoyen-âge ; ils y établissaient des signaux qui les avertissaient au loin de l'état des côtes, dont ils ne s'approchaient qu'à bon escient.
Orazio amena ses deux protégées dans celte tour et les y installa aussi confortablement que les circonstances le permettaient ; il ât du feu et roula autour du brasier quelques grosses pierres en guise de sièges. Pais il laissa Silvia et Clélîe pour retourner sur la plage.
Insensible aux rafales de la tempête, il se promenait en long et en large, se fatiguant la vue à chercher sur la mer furieuse un point qui put être la Moiiette.
Pourrait-elle résister à cette attaque furieuse de tous les éléments ?
Orazio frémit en y pensant. Trempé par l'embrun, il continuait sa garde et redoutait de voir les vestiges d'un naufrage.
Après quelques heures de cette attente pénible, il aperçut un objet noir ballotté par les vagues; tantôt il avançait, tantôt il reculait, enfin il échoua sur la plage.
Orazio courut le relever.
Cet objet n'était autre que le corps d'un homme, apparemment privé de vie ; ses membres raides étaient encore cramponnés à une bouée.
Orazio le souleva dans ses bras vigoureux, le porta à la tour et rétendit près du feu.
lie naufragé portait les vêtements d'un matelot, et n'était autre que le malheureux homme d'équipe de la Mouette qui avait été balayé par la lame effroyable.
Les deux femmes s'efforçaient de ranimer co corps raidi déjà : elles lui enlevaient ses vêtements trempés, se dépouillaient de quelques-uns des leurs pour le couvrir, le frictionnaient longtemps, sans se lasser une seconde. Orazio attisait le feu, faisait sécher le» bardes du marin et aidait délie et sa mère dans les soins qu'elles prodiguaient à Tinfortuné.
Enfin, elles poussèrent un cri de joie, — le naufiragé avait fait un mouvement I Peu à. peu il revint à la vie. Mais que lui donner? Il lui aurait fallu quelques gouttes de ce wishJjiffy si apprécié des matelots anglais. Elles n'en avaient pas.
Orazio heureusement était muni d'un flacon de vin d'Orviéto. Silvia le prit et versa une partie du contenu dans le gosier du marin. Celui-ci, étendu les pieds vers le feu, la tète posée sur une pierre pour oreiller, s'endormit d'un sommeil si profond, que yacht, tempête, naufrage et môme gardes angéliques furent plongés dans l'oubli le plus complet. Son sommeil n'aurait pas été plus parfait si sa couche avait été de plume.
La jeune Clélie, épuisée j[>ar les émotions de la veille aussi bien que par celles de la nuit, ne tarda pas à suivre un si bel exemple ; la tête appuyée sur les genoux de sa mère, elle s'endormit profondément.
Orazio retourna à son poste d'observation. Toute la nuit, il marcha sur la côte, en proie aux plus grandes inquiétudes. Vers le matin, il revint à la tour pour sécher ses vêtements, qui dégouttaient d'eau de mer , et pour prendre une heure de repos après sa longue et triste veillée.
Silvia ne s'était pas endormie. Par moments, elle
sommeillait ; mais, loin de reposer, elle se réveillait do ses courts assoupissements plus rompue qu*aupara«vant.
Son imagination, toujours en travail, lui retraçait alors sous les plus sombres couleurs tous les dangers que sa famille et elle affrontaient. Elle tremblait sur le sort de Manlio arraché à la fureur des prêtres pour être exposé à la fureur de TOcéan. Elle pensait à son amie Aurélia exposée à tous les dangers par suite de sa nature généreuse, et Clélie, cette chère, cette précieuse enfant, persécutée déjà, pourrait-elle résister à tant de fatigues? Le cœur de la mère se contracta douloureusement. Elle regardait avec une tendresse ineffable son enfant appuyée sur elle.
Elle n'aurait pas fait pour un empire le moindre mouvement, dans la crainte d'éveiller cette fille chérie, qui pesait de tout son poids sur ses membres endoloris- et engourdis.
Le proscrit romain ne put fermer rœll.
Il se sentait trop près des prêtres rusés qui régnaient à Porto-d'Anzo. Pour lui, le péril était grand.
Il s'assit près du feu qu'il alimentait avec les branches promptement assemblées la veille, et il se sécha aussi bien qu'il put. Il s'était dépouillé de son manteau dès le soir, pour couvrir ses compagnes, que leurs robes garantissaient fort imparfaitement du froid de la nuit.
Le costume d'Orazio se composait d'un vêtement complet en velours noir orné de boutons d'argent. Des guêtres bouclées au-dessus du genou montraient une jambe admirablement tournée et couvraient un pied
140 l'A DOMINATION DU MOINE
Rien, heureusement, rien ne fut trouvé. Les deux femmes avançaient péniblement; la pluie avait cessé, mais le vent n'était pas tombé, et il lançait à la figure des voyageuses des gerbes d'embrun ; elles lui résistaient avec difficulté et leurs petits pieds s'enfonçaient dans le sable mouillé.
Enfin Orazio s'écria :
— Plus d'inquiétude! nos amis sont hors de danger, j'en réponds! Maintenant à notre tour, mesdames! Commençons notre voyage.
En disant ces mots, il tourna vers la droite et s'engagea dans un étroit sentier parfaitement connu do lui.
Les deux femmes confiées à sa garde marchaient après lui. Jacquc, le jeune matelot anglais, les suivait en silence.