LA RETRAITE
La position d'Attilio et do ses compagnons fut extrêmement compromise par révénement des Thermes de Caracalla.
Bien que le traître eût payé de sa vie son infâme action, et que les mercenaires du pape eussent été mis en déroute, la police était maintenant en éveil, et si elle ne connaissait pas positivement le nom des chefs de la conspiration, elle avait des soupçons qu*un mot suffirait à confirmer.
Et cependant, si au dehors les amis de la liberté avaient été aussi décidés, aussi bien préparés à tout risquer que nos amis de Rome Tétaient, les conspirateurs eussent pu, même le 15 février, tenter un grand coup.
Hélas ! les « modérés, » toujours enchaînés au char de régoïsme,n'ont pas voulu entendrele cri : Aux armes !
Ils préfèrent attendre, peu importe au prix de quelles humiliations, que la manne de la liberté leur tombe du ciel ou que l'étranger vienne délivrer leur pays, les lâches !
Que leur importe la dignité nationale? Que leur importe le sourire de mépris des peuples de l'Europe qui assistent comme spectateurs à la vente et à l'achat de provinces ?
Ils ne pensent qu'au gain et aux charges rémunératrices I Ils sont sourds à toutes propositions généreuses qui compromettraient en quoi que ce soit leur Eldorado de gains, bien que ces propositions puissent donner au pays, si elles sont exécutées avec énergie, et prospérité et unité nationales.
Cette bassesse de la classe moyenne est la cause de la dégradation actuelle de Tltalie. Sans cette lâcheté^ baiser la pantoufle du pape serait une folie des siècles passés !
Elle est aussi cause que le sol de lltalie est souvent trempé par le sang de ses âls les plus nobles et les plus braves, et que ceux qui échappent à Tépée errent dans les forêts pour fuir la vengeance des robes noires et des robes rouges.
Elle est cause encore que les pauvres demeurent plongés dans une misère abjecte t
Tel était le sort de Rome au commencement de Tannée 1867.
Et pourtant elle aurait pu se relever, se r^nérer, être Ixj^ureuse, puissante; elle aurait pu obtenir le diadème de l'indépendance et de la liberté, si l'étranger n'était encore venu au secours du € Père de
tous les peuples! » Aujourd'hui, encbafnéô par la France, elle ploie sous la servitude !
Un soir, au commencement de mars, Attilio, Muzio et Silvio se réunirent à Tatelier de Manlio, Ils voulaient s'entendre sur ce qui pourrait être tenté à l'avenir.
Ils étaient restés dans Rome, espérant accomplir quelque chose. Mais le labyrinthe devenait de plus en plus inextricable. Nos héros si jeunes, si inexpérimentés ne savaient comment se tirer d'aflkire, et les trois cents ne savaient comment dégager leurs compatriotes.
Attilio parlait avec amertume.
— n est inutile, disait-il, complètement inutile de consacrer sa vie au bien du pays, aujourdliui que les modérés paralysent tous nos efforts et se réconcilient lâchement avec les ennemis de l'Italie * .
Comment des Romains peuvent-ils agir ainsi ? Coni-
1. Le lieutenaat'Coionel Chambers écrie ea 1S64 dans son ouvrage : Garihaldi et Vunitc italienne : « Oa a tout récemment essayé de donner au sowliaant parti modéré Thonueur d'avoir rôvé, d'avoir projeté une Italie une. Voici ce que répond à ce sujet M. Stansfeld, lord de l'Amirauté, qui, par ses effort? constants, laborieux pour réformer son département, s'est acquis la gratitude de tout un peuple : a L'Italie a déjà si bien accompli a s^n unification qu'il est impossible do rêver ou de suggérer ance cune politique autre que celle d'un achèvement absolu. Cs « succès, l'honneur qui en revient et les fruits pratiques qui ca « découlent ont tant contribué de par le monde îl servir les intéa rôts du parti modéré, que l'on est naturellement porté ù croire a que ce parti a dû avoir en vue depuis longtemps l'unilication « de ritalie, et qu'il n'a diiféré avec le parti national que dans la o politique à suivre pour arriver à ce but commun. »
« Quant ;\ moi, je crois que l'acceptation, pai* les chefs du parti mo;léi-é, du principe de l'Italie unifiée cjmme piinci]>o d*un'> politiqu'3 pratiqu'^, esc de date t lU? r.?ce:ite.
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ment peuvent-ils vivre en bonne harmonie avec ceux qui les ont vendus, eux et les leurs, tant de f4>is? Avec ceux qui nous ont précipités du sommet au dernier échelon de l'échelle des nations ! Avec ceux qui ont corrompu et souillé notre ville ! Avec ceux qui ont torturé nos pères et violé nos vierges 1
«t Remontona jusqu'à Giob. r *?, le fondateur de ce parti. — Le 10 février 1849, à la veille de la courte campagne terminée par la bataille de Novara, Gioberti dit aux Chambres sardes : < L'ua nification de l'Italie est pour moi une chimère : nous devc a nous contenter de l'union des peuples. >
« Et si l'on parcourt les écrits, les discours, les actes de tous loo chefs du parti modéré depuis son origine jusqu'à nos jours, on sera frappé de trouver que tous, sans exception, loin de revendiquer l'unité de Pltalie, exposent des théories diamétralement opposées à cette solution. On trouvera la preuve de ce que j'avance dans l'ouvrage de Balbo : — Espérances de l'Italie ; — dans celui de Durando : — Essai sur la nationalité italienne ; — il y parle de trois Italies : celle du Nord, celle du Centre, celle du Sud ; dans le volume de Bianchi Oiovini : Mazzini et ses utopies ; et dans les Re'oolutions d'Italie de Gualterio.
a Minghetti, Ricasoli, Farini ont tous plaidé la cause d'une confédération de princes et nullement de Tltalie unifiée.
a Mais arrivons à Cavour.
a Tout récemment, on a essayé de réclamer pour lui l'honneitr d'avoir^ dès son adolescence, conçu l'idée d'une Italie une et puissante, dont il serait le ministre. On cite à l'appui de cettô thèse une lettre écrits vers 1829 ou 1830. Il avait été arrêté et renfermé au fort de Bard, à cause de ses opinions politiques qu'il exprimait trop hautement. De la prison, il répond à une damô qui lui avait écrit une lettre de condoléances :
« Je vous remercie, madame la ma-*quise, pour l'intérêt que « vous continuez à me porter malgré ma disgrâce. Mais, croyeza moi, quels que soient les obstacles, je ferai mon chemin. J'ai a beaucoup d'ambition, une ambition énorme, et j'espère justifier a cette ambition lorsque je deviendrai ministio, car, dans tous a mes rêves, je me vois ministre du royaume d'Italie. »
« Cette lettre est des plus rema''quahle3 en ce qu'elle monUe toute la foi que le grand homme d'Ktat avait en lui-mèmo lor.squ'jl sortait à peine de Tadolesceiice. Maio aucune personne tant sxt
iisft.a- ^ ^ colère, Attillo avait élevé la voix. Elle tektr J -clatante, furieuse,
[jgj^^ Parle plus bas, frère, dit Silvio avec calme, tu stlj^ ae nous sommes poursuivis. Un maudit espion fe?ïr . ^t-étre là à écouter tes paroles. Ayons un peu do :îs; * .ce , quittons aujourd'hui cette ville. Regola
,. mliôre avec Thistoire de Tltalie et la phraséologie adoptée
^<i:^ ra dans cette lettre la prophétie de TuaiÔcation qui s'ac- ?K^| t en ce moment.
'i\^ î royaume d'Italie est une phrase bien connue empruntée
"^^ ips de Napoléon I". Le royaume d'Italie a toujours voulu
^^ Italie du Nord... toujours, jusqu'à ce que les faits accomplis <
1^^ itendu sa signification. Le précèdent de ce royaume a existé
,- . Napoléon ; il a été le but de la politique piémontaise de 4iJ
*^^ et il a été un des articles les plus explicites du traité de
^^ »ier en 1857.
% /article en question fourn t, par ses phrases contradictoires, j^ ireuve convaincante que Tuniôcation de l'Italie n'est jamais ^ e dans le programme pratique du parti modéré : « Cavour, V ist-il dit, a fondé en 1847 le Risorgimento ; il s'était associé ur cette œuvre ses amis Cesare Balbo, Santa Uosa, Buonconi* l gni, Castelli et plusieuis autres, connus pour leurs vues corin tutionnelles et modérées. Les principes soutenus par le nout! :au journal sont l'indépendance d l'Italie, union entre ses rinces, progrès du peuple dans le sentier de la réforme, ligue atre les Etats italiens. » Et après avoir dit que Ricasoli et les ifs du parti constitutionnel ont rappelé en Toscane la famille md-ducale (en 1847) et que Gioberti a proposé le retour du .pe à Rome, l'écrivain ajoute : « Être rappel-i par les plus intelligents et les plus modérés de leu.s sujets a été un avantage immense pour les princes. »
« Tout ce que demandaient les hommes les plus influents de l'Iilie était l'union fédérale d«s divers États de la Péninsule assise ur une base libérale et constitutionnelle, union qui n'exclueiait aème pas la maison d'Autriche. »
A la conférence tenue à Paris en 1855, après la guerre de Crimée, le Piémont fut représenté par Cavour. Il exposa aux hommes d'État réunis alors la condition de l'Italie ; mais, incapable d'entrer au cœur do la question italienne, il adressa t, lord
14Ô La domiNâîIon dû moine
prendra la charge de nos affaires. Partons ! Nous avons dans la Campanie et au-delà de bons, de courageux amis. Ne revenons à Rome que lorsqu'elle sera libre.
Nos généreux compatriotes nous appelleront brigands, aventuriers, comme ils ont appelé les « Mille »,
Clarendon deux papierg dans lesquels il soumettait son plan ft Tappréciation du représentant de TAngUterre.
Ce plan était une confédération des États d'Italie avec des insti* tutions constitutionnelles, la garantie d'une indépendance complète yis-à-vis de rAutriche, la sécularisation des légations avec un Wcaire laïque placé sous la suzeraineté du Pape. Il aurait môme alors acquiescé à l'occupation de la Lombardie par l'Autriche, si elle avait voulu demeurer dans les limites fixées par le traité de 1815.
Il est impossible de ne pas être frappé par la contradiction qui existe entre les louanges accordées à la soi-disant modération de Cavour et sa présomption, ainsi que celle de son parti, à s'attribuer tout l'honneur de l'unification italienne et à faire admettre comme théorie que tout autre parti n'a commis que fautes et excès et n'a apporté que des obstacles ft l'accomplissement du grand œuvre.
De telles idées sont aussi injustes et peu généreuses qu'elles sont évidemment contradictoires. L'histoire, si elle admet la bonne foi en elles, les accusera quand même de partialité ; elles sont sans aucun doute superficielles et incapables de servir d'explication au mode de développement du grand problème de la nationalité italienne.
Interrogeons un autre témoin, Farina, qui a été premier ministre d'Italie :
Le 12 septembre 1861, le correspondant du Times, à Turin, écrit : « Vous n'avez pas oublié que dans VJEmilia, Farina se plaignait avec amertume de la bassesse du parti modéré dans les moments d'épreuve et de lutte. » Cavour écrivait, en 1856, de Paris à M. Rattazzi : a J'ai vu M. Manin. C'est un homme excellent, mais il parle toujours de l'unité de l'Italie et d'autres radotages. »
Et, en 1860, La Farina, agent de Cavour en Italie, expliquait ainsi les divergences qui existaient entre son maître et le général
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pendant la glorieuse expédition do Marsala, qui n'a pas laissé que d étonner le monde entier. Que nous importe? Demain comme aujourd'hui nous travaillerons à rémancipation de notre malheureux pays. Nous attendrons Theure propice. Quand l'Italie voudra, nous volerons à son secours.
Garibaldi : « Je crois et j'ai toujours cru qu'il n'y a de salut pour la Sicile que dans le gouvernement constitutionnel de Victor- Emmanuel. a> Cette assertion fut publiée avant le retour de Sicile de Garibaldi, et si Cavour avait gagné son dire et obtenu l'an-^ nezion, le royaume de Naplei serait aujourd'hui entre les mains des Bourbons.