LA FORÊT
Après deux heures de marche dans la forêt par un sentier qui, aux yeux de Silvia et de Clélie, paraissait n'avoir jamais vu le pas d'un homme, Orazio s'arrêta à rentrée d'une petite clairière.
Le ciel s'était éclairé, et bien que le vent continuât à souffler avec force et à agiter le sommet des grands arbres, il se faisait à peine sentir dans l'intérieur du bois. Les deux fugitives auraient même désiré une brise plus fraîche, fatiguées comme elles Tétaient par la marche pénible qu'elles venaient de faire dans des taillis inextricables. Jacques s'était donné beaucoup de peine pour écarter les branches sur leur passage, pour leur frayer un chemin dans ce fouillis de rameaux, et elles se demandaient ce qu'elles auraient fait sans lui.
— Signera, dit Orazio à Silvia en s'approcbant
d'une large dalle , asseyez-voas ici avec votre fiUe. Vous êtes fatiguées toutes les deux, je le vois. Je vais étendre mon manteau sur la pierre afin que vous puissiez vous reposer un peu, tandis que j'irai avec Jacques à la recherche de gibier.
Les deux femmes le remercièrent par un gracieux sourire, et s'établirent sur le si^ rustique.
Orazio disparut dans la foret suivi du jeune matelot.
Silvia éprouvait une lassitude extrême. Glélie, grâce à sa jeunesse, à sa bonne constitution, grâce aussi aux bonnes heures de sommeil qu'elle avait eues pendant la nuit, était moins accablée. Elle n'en ressentit pas moins une jouissance très-grande à se reposer dans cette jolie clairière, fraîche et riante, à voir danser les rayons du soleil matinal, filtrés au travers des arbres. Cette solitude lui semblait exquise.
Bientôt elle aperçut quelques fleurs des bois. Quelle bonne fortune ! Elle se leva avec vivacité et cueillit ici et là ces jolies fleurettes. Elle rapporta son bouquet à sa mère et se rassit à côté d'elle. Au même instant, le bruit d'un mousquet flt tressaillir Silvia énervée par une trop grande fatigue. Elle se prit à trembler et pâlit horriblement.
Clélie rassura sa mère, la serra avec tendresse contre elle, r«mbrassa.
— Ce n'est rien, mère chérie, rien d'effrayant. Ce n'est que le fusil de notre ami, il va revenir avec du gibier.
En effet, Orazio et Jacques ne tardèrent pas à pa-^ raltre, portant entre eux un jeune sanglier abattu par une balle de la carabine du proscrit romain.
150 LA DOMINATION DU MOINiS
Siivia se remettait de son émotion passagère et la couleur revenait à ses lèvres.
Jacques ne savait pas Titalien. Clélie, qui s'était familiarisée avec Tanglais, servait dlnterprète à Orazio pour les ordres qu'il voulait donner au jeune marin. Il lui fit chercher des branches mortes, arranger un feu, rallumer, tandis que lui dépeçait une partie de ranimai.
C'est une chose affreuse que l'état de boucher. Tuer de pauvres animaux innocents, tremper les mains dans leur sang, découper leur chair eii tranches, que peutil y avoir de plus révoltant ? Et peut-on dire que se nourrir de chair soit une nécessité absolue pour l'homme ? Plus d'un doute se glisse dans mon esprit à ce sujet, et je m'abstiendrais volontiers de toute nourriture animale. De plus en plus aussi je deviens ennemi de la chasse. Tuer ces innocentes bêtes me parait un véritable crime.
Autrefois ce plaisir m'attirait, aujourd'hui je ne puis même pas voir un oiseau blessé.'
Orazio cependant, forcé de vivre dans les forêts, n'avait pas le choix de sa nourriture. II lui fallait ou mourir de faim ou abattre du gibier.
Soir adresse était devenue grande. En un instant il eut découpé quelques belles tranches qu'il attacha à une brochette préparée par Jacques avec du bois vert. Lorsque le rôti fut cuit à point, .Orazio l'offrit aux voyageuses.
Ce repas sauvage ât un bien extrême à notre petite société. La gaieté même revint dès que la faim fut un peu apaisée, délie entreprit d'enseigner ritalien à
LA DOMINATION DU MOlNB 151
Jacques, et les foutes absurdes du jeune marin payaient les quatre amis.
Les marins ont en général un très-grand fonds de galté. Il leur faut peu de chose pour les mettre en train, surtout lorsqu'ils se retrouvent sur terre après bien des mois passés à bord. Jacques était évidemment le plus joyeux des quatre. Il avait oublié l'affi^eux danger de mort qu*il avait couru, il n*enviait nullement le sort de ses camarades, ballottés encore sur l'Océan; il se contentait de savourer le bonheur du moment. Il avait voué une gratitude sans bornes à Orazio, qui lui avait sauvé la vie, et aux deux dames italiennes qui étaient si bonnes pour lui. Il ignorait qui elles étaient et comment elles étaient sous la protection d*Orazio, et il ne cherchait pas à le savoir.
Le repas terminé, la petite caravane reprit sa route. Elle prenait de temps à autre un moment de repos, et vers le soir elle arriva en vue d'un ancien édifice situé sur la côte d'Ostie, et qui semblait avoir résisté aux attaques du temps.
Il se dressait à une petite distance de la mer, près d'une forât qui s'étendait sur une vaste plaine. Plusieurs chônes superbes entouraient ce castel, arbres séculaires plantés avec une régularité recherchée par les premiers possesseurs du manoir.
. Orazio pria les dames de s'asseoir sur un banc de mousse, et s'éloignant de quelques pas, sortit de sa poche un petit cor et en tira un son aigu et long.
A peine eut-il fini de sonner,qu'un second cor répondit de l'intérieur de l'ancien cl)âteai| fort| et, au bout
de quelques minutes, on vit apparaître un homme vêtu à peu de chose près comme Orazio ; il s'approcha de lui et le salua avec respect.
Orazio lui prit la main d'une &çoa amicale et tint avec lui un discours à voix basse. L'homme se retira. Orazio revint alors auprès des dames et leur demanda la permission de les conduire dans le château, où elles seraient en parfaite sûreté.