CHAPITRE XXX
IR&NB
Sur le seuil du château se tenait une jeune femme, belle et syelte ; sa beauté rappelait celle des matrones romaines, mais à ce type noble s*^joutait une exquise délicatesse de traits.
Elle pouvait avoir vingt ans.
Ce qui frappait le plus en elle, ce n'était pas sa Jeu- MtMi oè n'était ni la finesse de ses traits, ni la beauté de ses grands yeux, ni sa cbevelure luxuriante, «» o'était son port noble, nu^estueux.
Irèna parut ignorer la présence d'étrangmit «Uo courut à Orazio qui la reçut dans ses bras. Il Vembraasa tiudfimwi Is teint mimA» Tosll ardent» pliln de bonheur» ili r«stArwnt w {mommt enlacés, n'ayant de i<«garâa que pour euxi Puli le digageantde oette oha^ leureuia étrtlntf» Iran* se tourna ^era lei deux dames •t l«ur fit un gmoUiux aotutU.
— Irène, dit Orazio, je te présente la femme et la fille de Manlio, le sculpteur renommé à Rome.
Irène leur prit la main et les conduisit dans Tintérieur du castel.
Jacques demeurait ahuri à la vue dô tant de beauté, de noblesse, de grandeur, là où il ne comptait trouver que solitude, désert sauvage.
Son étonnement fut encore plus grand lorsqu'il suivit ses hôtes dans le château et qu'il entra dans une vaste et belle salle à manger où était préparée une table couverte d'une profusion de plats excellents, et de tous les objets usités par une société civilisée.
— Ainsi tu m'attendais, carissima, dit Orazio en entrant dans la salle.
— Oui, oh I oui. Mon cœur me disait que tu ne passerais pas une autre nuit au loin I
Et les deux époux échangèrent un * regard d'une tendresse passionnée.
Clélie surprit ce regard, et sa pensée, qui ne quittait pas Attilio, reçut un douloureux choc.
Quant à Jacques, il n'éprouvait aucune des ardeurs de l'amour, mais bien plutôt celles de la faim, comme tout enfant après une longue marche.
Une nouvelle scène qui tenait à l'enchantement surprit nos trois convives plus encore que tout ce qu'ils avaient vu.
Orazio sonna de nouveau son cor, et aussitôt quinze hommes, vêtus et armés comme leur chef, entrèrent sans bruit dans la salle. Le crépuscule donnait à ces hommes l'aspect d'ombres. C'était d'un véritable effet mélodramatique. Mais dès que la lueur d'une lampe
éclaira ces apparitions, tout ce qu^elles avaient de sombre disparut, et les mâles visages de ces hôtes nouveaux n'inspiraient que confiance et admiration. Ils slnclinèrent devant Irène et les deux étrangères.
Orazio plaça Silvia à sa droite et Clélie à sa gauche. Lorsqu'il vit Irène assise à côté de Clélie, il s'assit lui-même et s'écria :
— A table, mes amis.
Les quinze hommes, sans proférer une parole, se placèrent autour de la table. Jacques vit un couvert vacant à côté de Silvia. Il s'installa devant [avec une calme béatitude.
On commença le repas par un toast porté à la liberté de Rome, puis on fit circuler les mets.
Le dîner fut assez long ; le meilleur ton présidait à cette table de brigands.
Aussitôt, qu'on eut terminé le dessert, Irène se leva et invita Silvia et Clélie à la suivre. Elle les conduisit aune chambre haute, où elle leur fit préparer des lits par une servante.
Une sympathie instinctive attirait les deux jeunes femmes l'une vers l'autre. Bientôt elles se contèrent leur histoire respective. Nous connaissons celle de Clélie. Voici celle d'Irène :
— Vous serez peut-être étonnées, dit-elle, en apprenant que je suis la fille du prince T..., — que vous avez vu à Rome, car sa richesse le flaisait beaucoup remarquer.
Mon père m'a donné une éducation libérale. Les arts que l'on enseigne aux femmes, la musique et la danse,
m'attiraient peu, je préférais des études plus sérieuses.
L'histoire fidsait mon bonheur.
Lorsque je commençai celle de Rome, je fus fiuK^inée : l'histoire de la République, remplie à chaque page des traits dliérolsme et de vertu, m'exalta et m'affecta à tel point que je tas honteuse de mon titre et de l'époque où je vivais.
En comparant ces temps héroïques avec l'empire si avilissant, et plus encore avec Tétat actuel de Rome qui gémit sous la domination de la papauté , je fiis prise d'une douleur extrême : je pleurai la chute de ce grand gouvernement , et je conçus une haine implacable contre tous ceux qui sont les véritables instruments de l'abaissement, de la servitude de notre peuple.
Vous pensez si de semblables dispositions, si de semblables sentiments me rendaient haïssables les amusements princiers, les occupations aristocratiques de la maison de mon père.
Les hommages que me rendaient les nobles de Rome — créatures des prêtres — et la présence de l'étranger dans nos murailles me remplissaient de dégoût.
Dîners, bals, fêtes de tout genre ne me causaient pas le moindre plaisir. Je n'aimais que les ruines de notrd aneieiine Rom«i Soit à cheval, loit à pied, j'allais tDus les jours pasaei» pluiteurs heures au miUw dee VisttgM de notre hércllque passé*
A quinze ans, j'étais plus fSeuniliarisée avee toutes nos splendldei antiquités qu^avao lUgutlIe, le erodhet Qiilea modes.
Je faisais souvent de grandes excursions à cheval, accompagnée d'un vieux et fidèle serviteur de notre maison.
Un soir, je revenais d'une exploration et je traversais le Transtevère, lorsque des soldats étrangers, ivres, qui s*étaient querellés dans une aubei^e, sortirent en courant et Tarme levée , se poursuivant les uns les autres. Mon cheval, effrayé, prit le mors aux dents. Il partit comme un trait, sautant par-dessus tous les obstacles. Impossible de le retenir. Je suis bonne cavalière et je me tins bien en selle, à Tadmiration de tous ceux qui voyaient cette course furieuse.
Cependant mes forces commençaient à faiblir, j'allais tomber, et j'eusse été indubitablement tuée dans ma chute, quand un courageux jeune homme se jeta à la tête de mon cheval, saisit la bride de sa main gauche, et tandis que l'animal se cabrait, entoura ma taille de son bras droit.
L'étreinte subite, vigoureuse, de mon sauveur, fit tourner brusquement ma pauvre monture, sa tête alla fhtpper contre un mur et elle tomba.
J'étais sauvée, mais je m'étais évanouie, et lorsque je revios à moi, je me trouvai chez moi, dans ipon lit. entourée de mes propres serviteurs.
Qui m'avait sauvé la vie? Qui pourrait me le dire t
J'envoyai chercher mon vieux groom, mais il savait fort peu de chose. Il m'avait suivie le mieux qu*il avait pu, et arrivait sur le théâtre de la catastrophe au moment où l'on me portait dans une maison. Tout ce qu'il avait pu voir, c'est que mon sauveur
était un tout jeune homme. Il s*était retiré dès qu'il m'avait confiée à mon vieux serviteur et à la mai* tresse de la maison ; celle-ci fut pleine de soins et da prévenances en apprenant qui j'étais.
Je m'aperçus que, même dans ce moment terrible, mon imagination ardente avait sa distinguer, mieux que ne le firent les autres, les nobles traits du jeune homme qui avait risqué sa vie pour sauver la mienne. Ses yeux n*avaient rencontré les miens que l'espace d'une seconde, et cependant ce regard de feu restait empreint au fond de mon âme. Jamais je n'aurais pu oublier cette figure, en laquelle je retrouvais enfin l'idéal que je m'étais fait des héros de l'antiquité. Je le retrouverais, j'en étais certaine. C'est un Romain, je n'en pouvais douter, et il appartenait à la noble race des Quirites ! Peuple idéal ! objet de mon culte 1
Vous connaissez l'usage qui existe à Rome de visiter le Golysée la nuit, lorsque la lune, l'éclairant de sa douce lumière, ajoute à la grandeur du monument l'idéal de la poésie.
Par une belle nuit, je m'aventurai jusque-là, toujours escortée de mon vieux serviteur.
Je revenais tranquillement et j'étais arrivée au tournant de la route qui mène de la Roche Tarpélenne à Campidoglio, lorsque mon serviteur reçut un affreux coup de bâton sur la tète qui retendit à mes pieds, et deux hommes se ruèrent sur moi, me. saisirent et m'entraînèrent dans la direction de l'Arche de Sévère.
J'étais paralysée par la frayeur. Mais le ciel me Tint en ^ide. J'entendis un cri de fureur, et l^ientôt
un homme nous rejoignit. — Je reconnus mon sauveur I
Il se jeta sur mes ravisseurs, et, après un combat héroi'que, les coucha tous les deux dans la poussière. Le jeune athlète s'approcha alors de moi ; mais voyant revenir mon serviteur, qui n'avait été qu'étourdi du coup qu'il avait reçu, il prit ma main, la baisa respectueusement, et partit avant que j'aie pu me remettre de rémotion causée par cette attaque imprévue, avant que j'aie pu articuler une seule parole de reconnaissance.
Je n'ai gardé aucun souvenir de ma mère. Elle mourut lorsque j'étais encore au berceau. Mon père, qui avait pour moi une tendresse extrême, me conduisait tous les ans à Porto-d'Anzo, où je prenais les bains de mer. Il savait, ce bon père, combien j 'étais heureuse d'échapper à la société aristocratique de Rome, et il me faisait le sacrifice de l'abandonner lui-même chaque année pendant quelques mois. II avait acheté au nord de Porto-d'Anzo et non loin de la mer une petite villa d'où j'avais une vue superbe sur la Méditerranée que J'adore.
J'étais plus heureuse dans cette retraite qu'à Rome, et cependant je sentais un ^ide dans mon existence : un désir ardent, inconnu jusque-là, me rongent le cœur; j'étais triste et je ne trouvais de repos, de satisfaction nulle part. Bref, j'étais amoureuse de celui qui deux fois m'avait sauvé la vie.
Et j'ignorais son nomi
Je passais des heures à mon balcon, interrogeant la figure de tous les passants, espérant çn vain voir ap-
paraître celui dont Timage était si profondément gravée dans mon cœur. Armée de ma longue-vue j'examinais la mer, je ne laissais pas entrer un bateau dans le port sans avoir pris connaissance de toutes les pen^sonnes qu*il portait.
Un soir enfin
J*étais assise ce soir-là, comme de coutume, sur mon balcon. Plongée dans mes sombres pensées, je contemplais machinalement la lune qui se levait au-dessus des Marais-Pontins. Tout d'un coup je fus réveillée de ma torpeur par le bruit d'un corps qui tombait du mur d'enceinte de notre propriété. Mon cœur battait avec violence ; mais ce n'était pas de peur.
Je mlmaginai voir une ombre sortir du taillis et s'avancer.
Cette ombre fit quelques pas. Subitement éclairée par un rayon de la lune, elle m'apparut sous les traits de mon idole... Je ne pus réprimer un cri de surprise et de joie. Il fallut toute la force de la modestie féminine pour retenir mes pas. J'aurais voulu me précipiter dans ses bras.
Mon amour de la solitude, mon dédain pour les plaisirs de la'capitale m'avaient tenue dans l'ignorance des usages du monde. J'étais restée une fille de la nature simple et franche.
— Irène, dit une voix qui vibre encore au plus profond de mon âme, — Irène, me permettrez-vous de vous parler ? Me permettrez-vous de monter vers vous, ou daignerez-vous descendre jusqu'à moi ?
Descendre me paraissait plus convenable que de le laisser entrer dans mon appartement. Je descendis.
LÀ DOMINATION DU MOINE l65
Lui, oubliant tous ses discours, me prit les mains et les couvrit de baisers brûlants.
Puis il me condaisit sous les arbres, où nous nous assîmes Tun à côté de l'autre sur un banc de bois.
Il aurait pu me conduire à Tautre bout du monde
je ne m'appartenais plus.
Pendant un instant il garda le silence ; puis, d*une YOix émue :
— Puis-je vous demander de pardonner à ma hardiesse, dit-il, Irène, ma bien-aimée, me pardonnezvous?
Je ne pouvais répondre... De nouveau il appuya ses lèvres brillantes sur ma main.
— Je ne suis qu'un plébéien, Irène, contlnua-t-il, et je suis orphelin. Mes parents périrent dans la défense de Rome contre l'étranger. Je ne possède rien sur la terre, rien que mes armes, rien que l'amour qui me dévore pour vous, et qui m*a poussé à suivre vos pas.
Je l'aimais avant de Tentendre. Et maintenant que sa voix si pénétrante, si harmonieuse, m'enveloppait comme d'un charme, j'éprouvais une volupté étrange, je sentais que j'étais à lui... et cependant je ne pouvais prononcer un soûl mot.
— Irène, poursuivit-il, je ne suis pas seulement un orphelin sans nom, sans fortune ; je suis un proscrit condamné à mort ; je suis poursuivi comme une bête fauve par les limiers du gouvernement. Et cependant, j'ai osé espérer... Je me suis confié à voire nature généreuse, à la bonté de votre âme, et je n'ai pas craint de parler... Je vous ai observée, j ai vu votro trisLctfse, votre mélancolie, votre regard enfant, et je suis venu...
iOô LA DOMtNATÎOh DU MOINK
Je suis venu, Irène, pour yous dire que votre douce bonté inonde mon cœur de joie, — mais nous ne pourrons jamais être Tun à Tautre. Je n'ai d*autre droit, d'autre titre que mon amour ardent pour vous. J'ai été si heureux, si fier de pouvoir vous rendre de petits services, que vous ne me devrez aucune reconnaissance. Si j*avai3 la joie de sacrifier ma vie pour vous, rien ne manquerait à mon bonheur... Adieu, Irène, adieu I
Il se leva, pressa ma main sur son cœur, et il allait s'éloigner.
J'étais jusque-là en extase I J'avais oublié le monde ^ tout, — tout, excepté lui I
Le mot adieu me fit tressaillir.
— Restez ! m'écriai-je, restez !
Et le retenant par le bras, je le forçai à se rasseoir auprès de moi.
Et alors ma joie ne connut plus de bornes. J'étais dans un océan d'amour.
— Tu es à moi I lui dis-je avec transport, — et moi, je suis à toi, mon bien--aimé ; -^ à toi pour la vie, à toi pour toujours.
Il me dit toute son histoire ; il me fit connaître le but, l'espoir de sa vie. Son amour pour l'Italie — sa haine pour nos tyrans m'affermirent encore dans ma résolution. Je voulus être sa femme, partager sa vie avec tous ses dangers. Et je n'éprouvais aucun regret... si ce n'est au sujet de mon père.
Nous engageâmes alors notre foi l'un à Tautre, et il
LA bOMI^ATIOil bù kOlNE lôt
fut convenu que nous habiterions ensemble ce vieux château.
Quelques jours suffirent pour tout préparer. Nous fûmes mariés secrètement et je suivis Orazio dans cette forêt, où depuis lors j'ai vécu avec lui.
Mon bonheur serait parfait si le souvenir de la mort de mon père, accélérée peut-être par ma disparition, ne venait me remplir de tristesse.
Irène se tut. Les larmes coulaient au souvenir qu'elle venait d'évoquer.
Silvia, fatiguée comme elle l'était, écouta cependant avec le plus grand intérêt Thistoire de la patricienne, heureuse épouse d'un brigand. Clélie, aussi, ne perdait pas un mot. Souvent, un soupir s'échappait de sa poitrine. — Ahl pourquoi Attilio, si jeune, si beau, si vaillant, si digne d'amour, — de son amour, n'était-il pas avec elle ?
Irène, après avoir embrassé ses nouvelles amies et leur avoir souhaité une bonne nuit, prit congé d'elles.