‹ La domination du moineChapitre 31 sur 69 · LA SURPRISE · texte numérisé non relu

LA SURPRISE

Les hôtes d'OrazIo et d'Irène, Silvîa,Clélie et Jacques, passaient agréablement leur temps dans le château de LucuUus. Promenades, chasses, douces causeries, réunions du soir, se succédaient et faisaient paraître les journées courtes, malgré Tinquiétude que Glélie et sa mère éprouvaient au sujet de Manlio et d'Attîlio. Irène mettait tout en œuvre pour rassurer ses amies, puis elles, de leur côté, s'efforçaient de ne pas attrister leur aima,ble hôtesse.

Plusieurs jeunes gens de bonne famille avaient suivi Orazio. Leurs parents et leurs amis de Rome leur fai* saient régulièrement parvenir de fortes sommes, et c'est au moyen de ce revenu qu'ils alimentaient si grandement la table de leur chef. Ils rivalisaient aussi d'attentions et de galanterie pour « la perle du Transtevère. » Çlélie était flattée de tous les hommages qu'on

lui rendait ; mais loin de lui faire oublier Attilio, ces hommages, qu'elle eût voulu recevoir de lui seul, lui rendaient plus amer Téloignement de son amant.

Quant à Jacques, rien n'égalait son bonheur. Orazio remmenait à la chasse et même il lui avait fait cadeau d'une des carabines enlevées aux brigands qui avaient attaqué Manlio et sa famille.

Un jour Orazio, suivi du matelot, pénétra dans le plus épais de la forêt ; il espérait feire lever un cerf. Jacques devait faire la battue, pendant qu*Orazio se tiendrait en eïnbuscade.

Au bout d'une demi-heure, un cerf s'élançait du côté du Jeune chasseur; il tira et blessa l'animal; il tira une seconde fois et la pauvre bête tomba en poussant un cri.

Au même instant Orazio crut entendre un bruissement dans le fourré.

Il prêta l'oreille : une seconde lui suffit pour lui donner la ferme conviction que quelqu'un approchait avec précaution et en se tenant caché dans les broussailles.

Ce QA pouvait être Jacques, qui était allé trop loin pour avoir pu revenir si vite.

Qui cela pouvait-il être?

Un ennemi peut-être... Et il maudit l'imprudence extrême avec laquelle il avait déchargé les deux coups de sa carabine.

Il la posait précipitamment par terre pour la recharger quand une tête, qui offrait plus d'analogie avec celle d'une bête fauve qu'avec celle d'un être humain, avança subitement de derrière un buisson.

Orazio saisit son poignard et il allait se jeter sur cette effrayante apparition , quand un < Arrêtez ! » prononcé d'un ton de commandement, le fit reculer étonné.

L'étranger était armé de pied en cap, et sa personne n*ayait rien de rassurant. Sa tète, couverte d'une forêt de cheveux blancs mêlés, était surmontée d'un cbapeau calabrais, et sa barbe grise, raide, épaisse, envahissait presque toute sa figure. On n'apercevait que deux yeux d'un éclat extraordinaire..

Des années d'emprisonnement et de persécutions n'avaient pas courbé ce front audacieux ; cette tête se tenait droite et fiàre sur de splendides épaules.

Une veste de velours foncé couvrait sa large poitrine : elle était serrée à la taille par une ceinture qui retenait l'inséparable boite à cartouches. Des culottes de velours et des guêtres en cuir complétaient le costume.

— Je ne suis pas un ennemi, Orazio, dit Gasparo ; car c'était lui. Je ne suis pas votre ennemi. Je viens, au contraire, pour vous prévenir du danger qui vous menace et qui pourrait être fatal pour vous et pour vos amis.

— Que vous ne soyez pas mon ennemi, vous ne l'avez que .trop bien prouvé, répondit Orazio. Vous auriez pu, si vous Taviez voulu, me tuer avant qu'il m'eût été possible de me mettre sur la défensive. Je sais que Gasparo sait manier la carabine mieux que personne.

— Oui, répliqua le fiimeux brigand. Il ftit un temps où je n'avais jamais à tirer deux fois pour abattre

sangliers ou cer& » mais aujourd'hui ma rue commence à faiblir. Cependant, je ne resterai pas en arrière à rheure du combat contre nos ennemis communs. Et cette heure approche, Orazio. Asseyez- vous près de moi, et écoutez. J*ai d'importantes communications à vous faire.

Gasparo s'était assis sur le tronc d'un arbre, et dès qu'Orazio se fut placé à côté de lui, il lui dit la résolution du prince T..., l'appui que lui prêtait le gouvernement, l'approche du prince à la tête de son régiment, et comment lui, Gasparo, avait été tiré de prison pour servir de guide dans la forêt aux pontificaux ; comment, — brûlant de se venger , — il était parvenu à se sauver et venait offrir à Orazio ses services et ceux de ses adhérents, à la sâule condition d'être accepté par les < libéraux » comme uu des leurs.

— Mais, Gasparo, si ce qu'on dit est vrai, vous vous êtes rendu coupable de tant de crimes que nous ne pouvons réellement vous admettre dans notre compagnie.

— Des crimes ! répéta le brigand. Des crimes l Je n'en ai pas commis d'autre que celui de purger la société de quelques scélérats , puissants et sanguinaires. Est-ce là un crime ? Est-ce un crime de venir au secours des malheureux et des opprimés ? Et croyez -vous que si j'eusse été un simple criminel le gouvernement m'eût redouté autant, et le peuple autant adoré î Le gouvernement me craint parce que je n'ai d'autre péché à confesser qu'un profond ressentiment contre sa basse méchanceté, et aussi parce.

qu'il a conscience de m'avoir lâchement trahi, et qu'il n'ignore pas que si jamais je sais rendu à une vie libre je lui ferai payer cher ses ignobles mensonges.

Jacques approchait en ce moment • Orazio lui fit entendre par un signe que Tétranger était un ami.

Après les arrangements à fkire pour transporter le produit de leur chasse , ils se mirent tous les trois en route pour regagner le château et se préparera repousser l'attaque.

Page 1