UNE PRÉCIEUSE ACQUISITION
Le progrès accompli en ce siècle est immense.
Ce fait est admis par les réformateurs les plus zélés, même par ceux qui sont dévorés de la soif d'avancer.
En parlant de progrès nous n'avons pas uniquement en vue ceux des arts mécaniques et des sciences pures qui sont merveilleux assurément, mais bien plutôt ceux de la politique et des sciences morales.
Certes, les nations sont encore loin d'avoir secoué le joug de la superstition , mais la génération présente marche à grands pas vers ce but glorieux.
Et ce progrès si éclatant a quelque chose de mer« veilleux,de surnaturel, lorsqu'on se rend bien compte que cette destruction est l'œuvre des prêtres euxmêmes.
Si Pie IX avait persévéré dans la voie qu'il avait choisie au commencement de son règne, s'il avait continué ses réformes et s'il s'était identifié avec la nation italienne, quelle consolidation la papauté n'aurait-elle pas reçue I
Mais la Providence, qui régit toutes choses, a rendu aveugle ce moine d'humeur vacillante, elle l'a abandonné sur la route suivie par ses prédécesseurs : comme eux , il a trafiqué de l'honneur romain pour le profit de l'étranger, vendant le sang de ses compatriotes.
La nation italienne, qui aurait pu être déçue longtemps tant sa nature est généreuse, a enfin eu les yeux ouverts. Car elle a vu ces imposteurs marcher crosse en main à la tête des troupes étrangères opposées à celles des patriotes italiens.
J'ai vu moi-même, de mes propres yeux, et plus d'une fois, des prêtres conduire les Autrichiens contre les libéraux.
Pour servir la papauté, ils ont maintenu, favorisé le ^brigandage ; ils ont permis dans les provinces du sud les crimes les plus horribles ; ils ont travaillé de tout leur pouvoir à la dissolution de l'unification italienne, — unification à peine constituée et déjà puissante et résistante.
Un autre signe certain du progrès qui s'accomplît de nos jours, est le lien qui unit de plus en plus Taristocratie et le peuple.
11 existe encore, cela va sans dire, des oligarques endurcis, insolents, qui aflectent une arrogance, une
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autorité dignes des siècles où la féodalité régnait sans partage et faisait valoir ses droits outrageants.
Mais leur nombre est très-petit et décroit tous les jours.
La plupart des nobles, ceux qui sont nobles de cœur aussi bien que de naissance, s'associent avec nous et partagent nos aspirations.
C*est à cette dernière catégorie qu'appartenait le frère d'Irène, le prince qui avait fait la déplorable expédition relatée dans le précédent chapitre, et cela uniquement en vue d*arraclier des mains des brigands sa sœur, leur victime, pensait-il.
LorsquMl apprit que ses ennemis étaient des Romaius nobles de cœur et d*esprit, et nullement les assassins qu'il s'imaginait trouver, il félicita ses compatriotes de leur valeur.
Et lorsqu'il sut qu'Orazio-a qui il devait la vie, avait légalement épousé sa sœur, et que sa sœur aimait tendrement son mari, il changea complètement de manière de voir, Orazio devint pour lui un frère.
Dès qu'Irène avait vu son frère, elle s'était précipitée vers lui les bras tendus pour l'embrasser. Mais les traits du prince lui rappelaient tellement ceux de son père bien-airaé, de ce père qu'elle n'avait plus revu depuis son mariage, qu'elle éclata en sanglots, et de douleur s'affaissa aux pieds de son frère et serra convulsivement ses genoux.
Le prince, ému jusqu'aux larmes, releva doucement Irène et la tint pressée sur son cœur.
Orazio lui-même sentait vibrer toutes les fibres de
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son Ame : rémotion le gagnait. U prit Fépée du prince par la lame et la lui tendit :
— Un soldat aussi noble, aussi courageux, ditril» ne devrait jamais être privé de son arme» même par accident.
Le prince accepta son épée avec joie et serra amicalement la main bronzée de Tenfant de la forêt.
Mais Clélie 1 Pourquoi a-t-elle fui cette touchante scène ! QuVt-elle donc entendu parmi le groupe des combattants ?...
C'était la voix d'Attilio.
Elle Tavait reconnue au moment de l'assaut, au plus fort du combat, alors que du sommet de la tour on saluait par des cris de joie l'arrivée d'une troupe amie..
Tout ce bruit, tout ce tumulte ne l'avait pas empêchée de distinguer clairement la voix aimée. Elle jela un fusil qu'elle était en train de charger et courut à un balcon d'où elle pouvait voir toute l'action. La fumée de la i)oudre enveloppait d'un voile impénétrable les combattants, cependant une éclaircie d'une seconde lui permit d'entrevoir les traits si profondément gravés dans son âme , et un tressaillement indédnissable ébranla tout son être.
C'était bien Attilio. Il était venu avec Silvîo et Muzio, et quelques autres de leurs frères, et Ils avaient porté un dernier coup à la troupe papaline. .
Silvio connaissait parfaitement la forêt, il lui était
même souvent arrivé d'être ITiôte d'Orazio au château
de Lucullus, et de l'accompagner dans ses expéditions,
soit guerrières, soit de cliasse.
C'est lui qui servait de lieu entre les libéraux de la
ville et ceux de la forêt. Et lorsqu*il résolut de quit* ter Rome, il ]s'était décidé à rejoindre Orazio et à se placer sous son drapeau. Ses amis le suivirent avec Joie et nous avons vu comme ils sont venus inopiné* ment.
Il est plus facile d'imaginer que de décrire la Joie de la petite garnison lorsque après la victoire elle embrassa ceux qui avaient si puissamment contribué au salut des proscrits. Que de questions ! Que de serrements de mains ! Que d'exclamations de reconnaissance, de tendresse, de bonheur ! Avec quelle avidité on s'informait des frères, des parents, des amis qui étaient restés à Rome ! Comme on s'oubliait vite dans des rêves de paix, de repos, de douce tranquillité, splendides illusions de la Jeunesse !
Attilio avait reçu Clélie dans ses bras et ses lèvres avaient imprimé un baiser sur le front pur de la jeune fille émue, tremblante, exaltée par le bonheur et aussi par le combat qu'elle avait vu, auquel elle avait pris part. L'odeur de la poudre semblait l'avoir enivrée. Elle ne sentait plus qu'une chose, c'est qu'elle vivait, qu'elle était dans les bras de celui qu'elle aimait» que son haleine chaude lui caressait le front. Elle entoura son cou de ses deux bras, et levant ses beaux yeux sur lui, murmura :
— ' Attilio 1 mon ami, mon bien-aimé l Ah ! tu es à moi, et je suis à toi, malgré les prêtres, malgré le monde entier !
Qu'il est grand et sublime cet amour qui se débarrasse de tous les préjugés, de toutes les coquetteries ; qui dans sa splendide simplicité devient la vie tout
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entière, te mobile de tout ce qui est noble, Tàme de riiumanité !
Ce fut une glorieuse acquisition pour les libéraux que celle qu*ils firent en la personne du prince T....
Il avait été entièrement converti par les scènes dont il avait été témoin, par les paroles qu'il avait entendues. Sa nature brave, généreuse, franche, souffrait de rimmiliation de son pays : il aurait voulu le voir affranchi du gouvernement du prêtre et de l'étranger ; mais, élevé loin de Rome et placé dans un milieu bien différent de celui des patriotes qui tenaient en leurs mains la trame des complots révolutionnaires, il ignorait nombre de faits, et il avait même accédé au désir de son père en acceptant un grade dans l'armée pontificale, grade qui l'avait de plus en plus éloigné de l'influence immédiate de nos amis.
L'écaillé venait enfin de tomber de ses yeux et il eut une vision de la grandeur future de son pays, de cette belle Italie, si divisée aujourd'hui, si méprisée par les nations! 11 la vit unifiée, relevée, respectée comme aux plus [beaux jours de sa grandeur passée. Et cette vision est celle des patriotes italiens de toutes les époques. C'est le sujet de toutes leurs prières.
Le prince fut enchanté de ses nouveaux quartiers et de ses nouveaux compagnons. Il fit le vœu de vivre et de mourir pour la cause sacrée de son pays.
Riche, généreux, influent, il devint le plus ferme appui des proscrits. Jamais ils ne se repentirent d'avoir placé leur confiance et leur espérance dans ce noble compatriote.