CHAPITRE XXXVII
L*ANTIQUAIRB
On était à la veille de Pâques.
Dans Tantique castel tout était prêt pour la défense, et ceux qui n'étaient pas de service étaient réunis dans la salle à manger avec Orazio et les dames.
Le souper fut homérique. On porta divers toasts, et au dessert Tantiquaire Emilie, ^voulant préparer ses amis à tous les contre-temps possibles et fâcheux qui pourraient survenir, demanda la parole â son chef. Celui-ci la lui accorda et il parla en ces termes :
— Comme nous allons dans très-peu d^heures nous réfugier dans les souterrains, je voudrais, par mesure de précaution, vous raconter ce qui m'est arrivé, il y a quelques années, dans les environs de Rome.
Vous connaissez tous le superbe mausolée de Cécilia Métella, élevé par un patricien â la mémoire de sa fille, morte â l'âge de douze ans.
Vous savez aussi toute la beauté de ce monument, le mieux conservé après le Panthéon.
Mais ce que vous ne savez peut-être pas, c'est qu'au-dessous du mausolée s'ouvre un passage souterrain qui conduit Dieu sait où.
Un jour, je voulus reconnaître ces noirs sentiers, et je pensai, dans ma folie insouciante, qu'il n'y aurait pas grand mérite à le faire si j'étais accompagné par un ami. Je résolus donc d'y aller seul.
Je me munis d'un immense paquet de âcelle, — je pouvais à peine le tenir, — de bougies, de pain et d'un flacon de vin ; je partis de très-grand matin, j'arrivai au tombeau, j'attachai le bout de ma âcelle à l'entrée du tunnel et je commençai bravement ce voyage de découverte.
Je marchai longtemps, longtemps sous les sombres voûtes, et plus j'avançais, plus ma curiosité était éveillée. J'étais saisi d'étonnement, de stupéfaction à la pensée que des êtres destinés par Dieu à vivre sur la surface de la terre, à jouir de la douce lumière du soleil, aient pu se condamner à v^éter dans de perpétuelles ténèbres, et même aient pu travailler comme des taupes à se creuser une habitation aussi sûre et cependant aussi redoutable.
Que de malheurs, que de terreurs ont dû éprouver ceux qui ont fouillé les entrailles de la terre pour y préparer ces immenses lieux de retraite !
Tout en réfléchissant, je continuais à marcher, à dérouler mon peloton de ficelle, et je m'efforçais de suivre à la lumière de ma bougie la direction du premier sentie r. Mais ce sentier étroit allait s'élargissant
toujours, des colonnes d'argile s^élevaient à droite et à gauche, et de nouvelles allées s'ouvraient dans toutes les directions ; elles se croisaient en tous sens, véritable labyrinthe où il devenait impossible de se reconnaître.
Je me sentis troublé, et, je dois l'avouer, mon courage faiblissait. Plusieurs fois je fus sur le point de rebrousser chemin, et ma vanité m'arrêta.
A quoi bon tous tes préparatifs, me criait-elle, si ton expédition n'aboutit à rien ?
J'eus honte de ma peur. D'ailleurs, n'avais-je pas entre les mains le fll qui me ramènerait très-sûrement sur la'surface de la terre ?
Je repris donc ma marche. J'allais toujours déroulant mon fil, toujours renouvelant mes bougies à mesure qu'elles se consumaient.
Enfin, j'arrivai au bout de mon peloton. Je n'avais rencontré partout qu'une solitude profonde. Je m'arrêtai interdit. J'étais fatigué et découragé. Je regardais vaciller la flamme de mon dernier bout de bougie et je tenais avec force l'extrémité du fil, tant je craignais de le perdre.
Tout à coup j'entendis un frôlement comme celui de la robe d'une femme. Je me retournai vivement, mais au même moment ma lumière fut éteinte. Mon fll me fiit arraché violemment des doigts, mes deux bras furent saisis avec une telle force que mes os semblaient être broyés, tandis qu'on me jetait un manteau sur la tête.
Le pressentiment d'un danger est souvent plus pénible que le danger lui-même.
La terreur que j'avais éprouvée au bruit des pas
avait complètement disparu maintenant que j*étai$ pris et lié. Je marchai bravement où Ton me conduisait.
Bien que j'eusse la tête couverte d'un voile épais, j*eus conscience qu'une lumière avait été rallumée et que les pas qui m'accompagnaient, les mains qui me touchaient, étaient bien ceux d'êtres humains, et nullement d'esprits ou de revenants.
Au bout de quelques minutes de marche le manteau qui couvrait ma tête fut enlevé et, à ma surprise extrême, je me trouvai dans une salle merveilleusement éclairée : au centre, se trouvait une table autour de laquelle vingt joyeux convives faisaient bonne chère.
Pendant le récit de l'antiquaire, on vit un sourire illuminer de temps à autre la figure de Gasparo, et quand il fit mention du festin, le vieux chef se leva, étendit la main du côté d'Émilio et d'une voix émue :
— Ah ! mon ami, dit-il, vous étiez donc cet explorateur imprudent ?
J'habitais les catacombes alors avec toute ma bande, et les émissaires de Rome ne s'aventuraient jamais dans ces souterrains sans avoir fait leur testament. La femme qui éteignit votre lumière, et qui, peu après, vous témoigna tant de bonté, n'était autre que ma chère Alba. Elle est morte il y a peu de tamps, morte de chagrin de mon long emprisonnement et de toutes les souffrances que j'avais à endurer.
— Vraiment, s'écria l'antiquaire, c'est vous qui étiez assis au haut bout de la table ! Jamais souverain n'a reçu plus d'hommages que vous n'en receviez de vos hommes.
— Oui, o*était moi, répondit Oasparo avec tristesse, car il avait remarqué l*étonnement qu*exprimait le visage d'Ëmilio.
C'était bien moi : les années et les fers ont courbé mon firent et blanchi mes cheveux. Mais ma conscience est pure. J'ai traité avec bonté toute créature malheureuse^ et vous savez vous-même que vous n'avez pas souffert le moindre outrage chez nous ; vous pouvez certifier que pas un seul de vos cheveux n*a été touché. Mon seul désir était d'humilier ces hommes voluptueux et orgueilleux qui vivent dans la luxure, dans le vice, aux dépens de l'humanité soufflante. •
Quoique je sois vieux, j*espère encore voir, par l'aide de Dieu et le vôtre, mon pays délivré de ce monstrueux joug.
— C'est bien vrai, reprit Tantiquaire avec douceur, je n'ai reçu de vous et de votre femme que les soins les plus tendres. Jamais je ne l'oublierai , dussé-je vivre un siècle.
Et reprenant son récit :
— Je fus si éprouvé par ma longue marche dans ces couloirs dés6rts,si oppressé par cette solitude effhiyante, si ébranle par cette rencontre inopinée que je tombai malade. Pendant deux jours je ftis la proie de la fièvre. Il est impossible d'être mieux soigné que je ne l'ai été. L'aimable Alba ne quittait pas mon chevet et me pro« diguait les soins les plus intelligents, les attentions les plus délicates.
Après ces deux jours je pus me remettre en route. On me conduisit, par un chemin beaucoup plus direct que celui que j'avais suivi, à l'entrée des catacombes.
LA DOIlIKAtlOK DU MOINE 201
Une joie indéfinissable inonda mon cœur lorsque je revis la lumière du soleil que je croyais avoir perdue à tout jamais. Mes deux guides, après m'avoir fait solennellement promettre de ne jamais révéler le lieu de leur demeure, m'indiquèrent la route de Rome et me quittèrent.