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LA CONSPIRATION

L'esclave n'a qu'un droit, conspirer contre son oppresseur.

La liberté vient du ciel ; elle est Théritage commun. Tous y doivent prétendre.

Aussi les Italiens, ces éternels opprimés, sont-ils les étemels conspirateurs; aussi le despotisme de la tiaro, le plus dégradant et le plus haïssable de tous les despotismes, est-il celui qui a suscité le plus de conspirations. '

On vante la douceur du gouvernement pontifical, le bonheur des Romains.

Comment se fait-il alors que, depuis l'établissement du pouvoir temporel, les représentants du Christ, de ce Christ qui a déclaré que son royaume n'est pas de ce monde, aient dû recourir seize fois à l'intervention française, quinze fois à Tintervention de TAllemagne,

sept fois à rintervention de l'Autriche, trois fois à celle de FEspagne ? Comment se fait-il qu'aujourd'hui encore il faille les baïonnettes étrangères pour soutenir ce trône élevé par l'amour et la foi ?

Les révoltes incessantes de la conscience Italienne répondent à cette question.

Cette nuit du 8 février qui tombait sur la trace de Gianni sortant de chez Manlio, et qui cachait Attilio poursuivant Gianni, devait servir de complice à une réunion de conspirateurs.

Les gladiateurs libres de la liberté avaient pris pour rendez-vous l'antique Colysée.

Comme toute douleur secrète à Rome réveille vite la douleur patriotique ; Attilio n'avait pas été longtemps, au milieu même de ses préoccupations amoureuses, à se rappeler le devoir qui l'attendait. Il fit un effort, refoula ses sombres pressentiments, et prit le chemin du Campo Vaccino.

La nuit était propice aux pensées orageuses. Le ciel était noir comme un drap funéraire, et sur ce fond obscur on devinait le passage rapide des bataillons de nuées prêtes à s'entr'ouvrir pour laisser tomber la foudre. Un violent sirocco soufflait sur Rome.

Les mendiants se hâtaient, en soutenant leurs guenilles, d'aller chercher leur domicile naturel sous les porches des églises ou sous les portiques en ruines.

C'est l'heure où les prêtres qui se respectent rentrent chez eux et prennent place devant une table chargée de bons plats et de bons vins.

Les mendiants prient, les prêtres dinent. Ces deux moitiés de Rome sont à leur besogne; mais, ià^bas,

dans les débris immortels du Cirque, des cœurs vaillants qui espèrent et que rien ne décourage, attendent et préparent l'heure où l'on ne parlera plus que comme des mauvais [souvenirs du passé, de cette nation de prêtres et de mendiants.

Attilio ne veut pas être le dernier au rendez-vous ; bientôt il distingue dans la nuit la masse imposante des plus grandes ruines du monde.

Ces murs restent debout comme les témoins de tous les esclavages et le défi permanent aux libertés éphémères. Ils ont vu disparaître cent générations; ils dominent tous les monuments pour exhorter les Romains à s'affranchir et à dominer encore une fois dans leur élan les nations qu'ils ont régénérées et civilisées.

Comme elles sont imposantes ces arènes, quand la lune, cette banale consolatrice, les enveloppe de sa caressante lumière ! Comme elles sont plus sublimes, plus terribles, plus véritablement éloquentes , lorsque réclair rapide les illumine par intervalles, lorsque le tonnerre passe en grondant comme la colère du ciel sur les gradins en ' Unes où tonnait le peuple romain!

C'est ainsi qu'elles se révélaient cette nuit-là à Attilio et à ses amis, lorsqu'entrant par groupes isolés, ils se cherchaient et se r^oignaient dans l'immense amphithéâtre.

Dans les 'milliers de compartiments que le peuple souYenOa eoiplimdt aux.jourskdes représentations, il «l'en trouve d^ b^ucoupi plus grands destinés» sans doute, & Mrnr de logeB aux feailles patrloienneB. Les pierres, aux arêtes adoucies par le temps, restent

seules ; les boudoirs sont devenus mornes comme des cachots.

C'est dans une de ces grandes loges que les conspirateurs s'assemblent en silence.

Ils arrivent, ou plutôt ils surgissent ; on dirait les premiers martyrs de l'empire romain soulevant la terre des arènes et venant tenir le concile de la liberté.

Ils s'approchent et se reconnaissent en jetant réciproquement les uns sur les autres la lueur rapide d'une lanterne sourde.

Un serrement de main franc-maçonnique les aide à se reconnaître quand ils entrent dans la loggîone.

Lorsqu'ils furent à peu près au complet, une voix s'éleva :

— Les sentinelles sont-elles à leur poste?

Du fond d'une galerie une voix répondit:

— Tout va bien.

Aussitôt, une torche fut allumée et dressée, répandant et fiisant osciller sa clarté sur les mâles et intelligentes figuroi qui étaient réunies au nombre de trois cents environ. Tous ceux qui étaient là n'avaient pas dépassé la trentaine; c'était la dernière moisson de l'Italie.

Quelle ardeur, quel désir, dans ces regards concentrés sur la torche, comme si celle-ci dût donner le signal de l'incendie général !

Aussitôt les lumières se multiplient ; chacun allume son flambeau au foyer commun. Un cercle de feu se promène au-dessus de ces fronts jeunes et rayonnants, luttant, sans parvenir à la vaincre, contre la pesante obscurité du ciel de Rome.

Peut-être ces conspirateurs du dix-neuvième siècle fc ront-ils sourire ? Peut-être les trouvera-t-on imprudents et naïfs ? Quoi î se réunir ainsi, en pareil nombre, dans un pareil endroit? Les espions ont-ils jamais manqué aux prêtres, et les prêtres ont-ils jamais laissé incomplète l'armée des espions ?

Rassurez-vous ; les ruines sont des complices, et les déserts des sentinelles. Il faudrait un peuple entier de sbires pour occuper toutes les issues de tous ces monuments, et les ruines de l'Europe occidentale ass:embléos tiendraient à Taise dans la solitudedu Campo Vaccvw.

D'ailleurs, que peut redouter le courage dos embûches de la lâcheté ! Ceux qui agissent pour de Tor seront à jamis impuissants contre ceux qui agisfsent par devoir, par patriotisme.

Et puis enfin, les ruines ont leurs légendes et toutes les polices leurs poltrons. Le récit d'apparitions fantastiques paralyse les gens superstitieux.

On raconte qu'une fois, par une nuit semblable à celle qui couvre nos amis, deux espions, plus hardis que leurs camarades, ayant aperçu une lumière dans les ruines, osèrent s'avancer pour découvrir la cause de cette clarté.

Mais à peine furent-ils sous les arches qu'ils s'enfuirent ''pouvantes, précisément à la vue de ceux qu'ils venaient espionner et qu'ils prirent pour des fantômes horribles. On trouva leurs bonnets, leurs manteaux et leurs armes semés sur la route.

Quand les conspirateurs, en se retirant, marclièrent sur les dépouilles des fugitifs, ils rirent et s'amusèrent de cette panique restée traditionnelle. Les sentinelles

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avaient entendu les espions décrire, en haletant et en C(airant, l'aspect des revenants duColysée,

Les conspirateurs , toutefois étaient bien nommés : ce sont des revenants de la Rome antique.

Les ruiner du Colysée hantées par les esprits sont donc restées l'asile le plu» sûr pour des conspirateurs.

Asile sûr de toutes les façons ; car un honnête hrnnnie peut s'y risquer avec moins de péril que dans la i)liis fré(juentée des rues de Rome, au milieu de la ]mii.

riTAIMTRE IV

j.'assfmbikk hv.r^ (oxs^pin a t kt'r s

La première \oix qui so fit entoiiilre dans ce cowMl tlo minuit fut la voix d'Attilio.

Son courage, ses grandes qualités morales l'avaieiît fait remarquer par ses compagnons qui, à l'unanimité, lavaient élu pour chef, malgré son extrême jeunesse.

Le charme de sa personne, la grâce hautaine de ses manières, la beauté de son àniequi s'épanouissait dans la beauté de son visage, avaient aidé beaucoup à sa popularité chez un peuple artiste, qui tient compte en toutes choses de la forme et de la couleur.

Chaque conspirateur porte, attaclui au bras gauche, un ruban noir, signe de ralliement et marque de deuil, marque timide d'un deuil timide. Combien parmi ceuxlà qui n'osent compter sur eux-mêmes et qui attendent des autres l'œuvre de la délivrance? Comme si la liberté ne devait pas toujours être rachetée par ceux qui l'ont

p.rdiie ; comme si l'nrgont et le sang des autres valaieat comme sacrifice ii la l'alrio l'argent et le sang des citoyens î

Altiiio h'c'lait pa^s de ces cœuri faibles qui habillent leur làchet'î en modération. Avant de prendre la parole, il regarda autour de lui pour s'aisurer que chacun porte au bra.s le ^igiio convenu.

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