LE SOLITAIRE
On peut trouver dans l'archipel italien, qui s'étend depuis le nord de la Sicile jusqu'au sud de la Corse, une petite île presque déserte ; elle est formée d'immenses rochers de granit d'où découlent de délicieux ruisseaux d'une eau pure et limpide. Les sources n'y tarissent jamais, même au plus fort de Tété. La végétation y est riche, mais ne s'élève pas haut. Les vents furieux de la Méditerranée viennent s'abattre sur elle !
et empêchent les arbres de crrître à de grandes hauteurs.
Aucun endroit n'est plus sain que cette petite ile, on
.y respire toujours un air frais et vivifiant. Fresque
toutes les plantes quelle produit, toutes celles qui , ^
sortent des moindres crevasses des rochers, soat
aromatiqu'^s, et lorsqu'on fait un grand feu de brous-
sailles tout le voisinage est embaumé par les parfums qu'exhalent les feuilles et les branches.
Les troupeaux qui broutent sur les promontoires de nie sont de petite espèce, bien que très-robustes.
Les quelques habitants de cette lie sont aussi do taille un peu au-dessous de la moyenne. Ils vivent, si ce n*est dans l'abondance, au moins dans Taisance, du produit de leur culture, de leur chasse et de leur pêche, et leurs amis du continent leur font parvenir toutes les autres choses nécessaires à la vie.
Les habitants étant en fort petit nombre, gouvernement et police sont choses superflues, et Tabsence de prêtres est un des bonheurs de ce petit endroit.
Dieu y est adoré comme il devrait toujours l'être, en pureté d'esprit, sans formalisme, sans joie, sans moquerie, sous la voûte bleue des cieux, et n'ayant pour ciorges que les planètes, pour musique que les brises de la mer, pour autels que les pelouses de
nie. . .
, Le chef de la principale famille de cette petite ile est un homme qui a, comme.beaucoup d'autres, joui de grandes prospérités et souffert de grands malheurs.
Sans doute il a ses défauts, — serait-il homme autre-* ment ? — mais il a servi avec honneur la cause du peu-* pie» Il est assez cosmopolite pour aimer tous les pays, il en chérit Cependant quelques-uns plua que d'autre s»
Quant à Rome et à l'Italie, il les aime à Tadoration.
Toute sa vie, il a vécu de l'espérance de voir les tiopulations s'ennoblir, et il a travaillé de tout son pouvoir à faire reconnaître leurs droits.
Mais il avoae avec douleur que son espérance était vaine, car il a vu plus d'une nation, élevée par la Providence jusqu'à la lumière de la liberlé, s'abaisser et retomber dans ledespotisme représenté par des hommes plus injustes, plus tyranniques que des patriciens.
Cependant il ne désespère pas de l'amélioration finale de l'humanité, quelque attristé qu'il puisse être de la lenteur avec laquelle elle s'accomplit et de tous les obstacles qu'elle rencontre.
Les pires ennemis de la liberté du peuple sont, à ses yeux, les doctrinaires démocratiques qui ont prêché et qui prêchent encore la révolution, nullement comme un remède terrible, une sévère Némésis, mais comme un commerce qui les fera prospérer et avancer.
Ces mercenaires de la liberté ont causé la ruine de bien des républiques et apporté le déshonneur dans le système lépubllcain. L'exemple le plus frappant se trouve en France : les despotes et leur bande se servent encore de la grande et glorieuse République de 80 comme d'un épouvantait contre ceux qui proclament l'excellence du système républicain.
Il définit la république : le gouvernement d'un peuple vertueux et honnête par l'honnêteté et la vertu. Toute république tombera lorsque le peuple s'éloignera de la vertu et s'adonnera au vice.
Il n'ajoute aucune fol A un gouvernement républicain composé de cinq cents gouverneurs.
La liberté de la nation consiste dans le choix libre d'un gouvernement, — ce gouvernement devrait être dictatorial ou avoir pour chef un président, — c'est-à-dire qu'il ne doit y avoir qu'une seule autorité.
G*est i cette forme de goavernement que le plus grand peuple de la terre a dû sa grandeur. Malheur à ceux qui, au lieu d*élire un Cincinnatus^ nonunent un César I
La dictature devrait être limitée à une période fixe et n*étre prolongée que dans des cas tout à fait exceptionnels, ainsi que cela a eu lieu pour Abrahaiu Lincoln lors de la guerre des États-Unis.
Les droits du peuple et Topinion publique doivent empéclier la dictature de devenir héréditaire ou tyrannique.
Le solitaire de la petite ile n'est pas un dogmatiseur. Il trouve que la forme du gouvernement désirée et adoptée par la msyorité du peuple est toujours la meilleure : il n'en veut pas d*autre preuve que la constitution actuelle.
Le système continental actuel est à ses yeux de la plus grande immoralité: les gouvernements sont coupa- Iles des crimes et des souffirances qui régnent partout, car au lieu de chercher le bien et la prospérité des peuples, ils intriguent pour conserver et affermir leur despotisme.
De là cette l^ion d'armées, de fonctionnaires politiques, d'officieux, qui dévorent dans la paresse et la fainéantise les produits de Tindustrie, qui flattent leurs appétits vicieux et propagent li corruption universelle. Ces bourdons de la ruche humaine, nullement satis£siits de ce qui suffit à un homme, conspirent pour s'approprier la portion de cinquante individus afin de continuer à vivre dans le luxe, afin de fournir à leurs voluptés.
Et c'est là la cause des taxes qui écrasent les peuples, et de cette loi atroce qui sacrifie les plus forts de leurs fils, qui les arrache à la chirrue et à l'industrie pour grossir les rangs des armées, armées nécessaires, dit-on, pour faire respecter Tordre dans le pays; mais en réalité elles ne font que soutenir une monstrueuse forme de gouvernement.
Les populations demeurent, par conséquent, dans la misère, dans la souffrance, dans un mécontentement incessant.
Les guerres continuelles qui déchirent TËurope sont une preuve du gouvernement détestable de chacune des nations. Si elles étaient dirigées d*une manière noble et Juste, elles apprendraient bien vite à respecter les droits les unes des autres sans avoir un recours coupable et passionné aux armes.
Une fédération de toutes les nations de TEurope devrait être cimentée par une réunion de représentants de tous les pays. La base du traité serait : < Toute guerre est devenue impossible, » et Tarticle suivant porterait que « toutes les disputes qui s'élèveraient entre les nations seraient examinées, éclaircies et arrangées par le congrès international. »
La guerre, ce fléau et cette honte de rhumanité, serait ainsi à tout jamais exterminée. La nécessité de payer des armées n'existerait plus et les en&nts de la patrie, conduits au carnage aux noms mensongers de gloire et de patriotisme, resteraient dans leurs familles, cultiveraient la terre et travailleraient dans les ateliers.
Alors s'accroîtrait la prospérité de tous les pays et s'étendrait le progrès général.
Tels étaient, sur tous ces graves sujets, les sentiments du solitaire. Je les partage en tous points.
Julia avait formé le projet de conduire tous ses amis à cette petite lie. Mais lorsqu'il devint impossible à Silvia et à Clélie — vu l'orage — de rejoindre le yacht, Julia changea ses plans : elle résolut de ne toucher que peu d'heures à l'Ile, uniquement pour demander les conseils du solitaire, et de retourner immédiatement sur le continent pour retrouver, si possible, la famille de Manlio.
Pouvez-vous vous représenter, ami lecteur, un de ces splendides levers de soleil de la Méditerranée, alors que la mer revêt comme par magie des teintes de pourpre et d'or qui font oublier à ceux qui ont le bonheur de vivre sur ses côtes toutes les misères de la vie pour se plonger dans une admiration infinie de ces merveilleuses lumières, de ces splendeurs, — parures que le créateur a, dans son amour, données à la terre ?
L'aube parait à l'horizon, les nuages l^ers se dorent et, peu à peu, prennent toutes les teintes de l'arc-en-ciel. L'éclat des étoiles pâlit insensiblement, elles disparaissent bientôt entièrement devant le rayonnement du soleil levant, et le voyageur s'arrête émerveillé devant ce spectacle magique. La douce brise du matin vient caresser sa joue et agiter légèrement la surface bleue de l'onde.
La petite île apparaît bientôt couleur de cendre sur
le fond éblouissant da ciel et de la mer, et la Mouette, délicieusement poussée par un soufQe d'est, approcha gracieusement de la côte. Elle avait quitté Porto Longone la veille et la traversée avait été des plus heureuses. Les passagers romains furent promptement reconnus et salués par les habitants de File.
La vue de ce joli yacht était toujours une joie pour nos solitaires. Ils le connaissaient de longue date, car bien des fois il était venu mouiller près de leurs côtes. Tous se hâtèrent d'aller souhaiter la bien-venue à leur hôte. Il se rendirent à la plage, suivis par le chef de.Êtmille dont le pas était ralenti par Tàge et surtout par les épreuves.
Julia fut reçue avec tendresse par tous les membres de la petite communauté.
Elle présenta Manlio et Aurélia au chef ; il les accueillit comme des amis : tous se dirigèrent vers la demeure du solitaire.
Après un moment de repos, son regard ardent interrogea Julia.
— Eh bien ! lui demanda-t-il, quelles nouvelles de Rome ? L'étranger est-il parti ? Les prêtres laissent-ils enfin respirer librement ce malheureux peuple qu'ils ont torturé pendant tant de siècles ?
— Les misères ne sont pas encore terminées, dit la belle Anglaise. Hélas ! qui pourrait dire quand elles le seront î L'étranger s'est retiré, c'est vrai, mais on recrute d'autres étrangers pires que les premiers, et votre gouvernement se prépare honteusement à acheter des représentants italiens pour retenir cette malheureuse ville sous la domination des prêtres.
Je suis Anglaisa de naissance, mais de cœur je sub Italienne, et j*éprouve do la honte à vous dire que Rome ne doit pas être la capitale de lltalie. Le gouyernement y renonce ; le Parlement sanctionne lAcbementoet acte odieux pour satisfaire aux demandes infimes et vexatoires d*ttn Bonaparte ! Oh ! que de douleurs, quelle amertume dans la politique du jour ! Lltalie, ce trône de la gloire, est devenue la sentine de toutes les bassesses ! L'Italie, ce splendide jardin, est devenue un fumier !
~ Julia, un peuple qui se déshonore est un peuple qui meurt. Moi-même... je désespère presque de Tavenir d*une nation !
Et une larme mouilla la joue de ce patriote qui avait commandé bien des batailles.