LA COMMÉMORATION DU 30 AVRIL
Le 30 avril 1849, on amena devant le commandant duGianicolo un sergent qui avait été fait prisonnier. Il était tombé pendant la nuit dans une embuscade romaine, et les prêtres lui ayant dit que les défenseurs de Rome étaient tous des assassins, il sejeta à genoux et supplia que, pour l'amour de Dieu, on lui laissât la vie sauve.
Le commandant lui tendit la main et lui parla avec douceur.
— Ceci est d'un bon présage, ajouta-t-il en sa tournant vers les officiers qui Tentouraient. Voyez l'orgueil de l'étranger écrasé devant le droit romain. C'est un signe certain de victoire.
La victoire, en effet, resta aux Romains.
L*année étrangère, débarquée à Civita-Yecchia, 8'était emparée par fraude du port. Elle avait assumé le titre mensonger d'alliée et d'amie, et elle marcha sur Rome en se moquant de la crédulité et de la poltronnerie du peuple romain. Mais, écrasée par les soldats républicains, elle dut refaire avec honte tout le tnyet de Rome à la mer.
Le 30 avril ftat un jour glorieux pour Rome, un Jour à jamais mémorable entre les sept collines.
Mais pouvait-on célébrer ce bel anniversaire au mi« lieu d'une foule d'ennemis f...
La petite ville de Yiterbe, exempte de troupes, résolut de fêter le souvenir de l'expulsion de l'étranger : elle fit de prompts préparatifs.
Si les troupes brillaient par leur absence, il ne manquait, hélas ! pas d'espions qui se hâtèrent d'informer le gouvernement romain de la fête qui se préparait.
Le comité avait dressé un programme. A midi, tout travail devait cesser, et les jeunes gens en habits de gala, avec un ruban tricolore au bras, devaient se réunir sur la place de la cathédrale, et là, se plaçant quatre de front, former une procession qui se rendrait à la Porte-Romaine {Porta Romana)^ où l'on saluerait l'antique maîtresse du monde en faisant des vœux pour sa délivrance. ^
Le gouvernement, effrayé à cette nouvelle, dépêcha en toute hâte à Yiterbe un corps de troupes étrangères, qui n'avait encore servi le clergé que fort peu de temps, avec ordre d*arrêter à tout prix la démonstration du peuple.
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La petite ville ne s'inquiéta nullement de cette mesure et tînt sa fête. Pendant un moment elle oublia dans le bonheur présent toute la longue période d'esclavage.
La salutation solennelle à la Porta Romana eut lieu malgré les autorités urbaines, et la procession revenait en bon ordre, précédée d'un orchestre qui jouait les hymnes nationaux, et saluée sur son passage par une foule de femmes qui de leurs balcons agitaient des mouchoirs tricolores, lorsqu'une colonne de soldats étrangers envahit la rue au pas de charge et la baïonnette en avant.
La cité, bien que sous le gouvernement des prêtre, s'était jusqu'à ce moment laissée aller à une douce joie en souvenir de ce beau jour; mais la joie s'évanouit à la vue des soldats et la colère lui succéda.
Un commissaire de police, qui, avec quelques agents, précédait Tarmée des mercenaires, s'avança et signifia au peuple l'ordre de se retirer. On lui répondit par des sifflets et quelques pierres habilement lancées. Les policiers se réfugièrent derrière les soldats et leur crièrent de faire feu.
Cet ordre atroce avait été donné par le commissaire peureux, jaloux aussi de satisfaire sa vengeance et de gagner une décoration.
On ne se pressait pas d'obéir ; mais lui, craignant de voir diminuer la haine entre les deux partis, commanda d'une voix péremptoire la charge à la baïon- ' nette.
Les Viterbiens se laissaient diriger par le comité révolutionnaire, comme tous les citoyens, du reste, et
ilg avaient reça Tordre de ne commencer aucune hostilité.
D'ailleurs» ils n'étaient pas préparés pour un c(»nbat. Ils se dispersèrent donc avec rapidité et r^;agnèrent leurs logis par les petites rues.
L'obscurité croissante du soir et plus encore Textinotion soudaine de toutes les lumières, fiiyorisèrent leur fuite. Les femmes avaient compris le danger et ce sont elles qui eurent cette initiative.
La charge des vaillants champions des prêtres ne blessa que quelques chiens perdus et quelques ânes qui rentraient à leur étable.
A dix heures» tout était calme et tranquille dans ta ville. Les troupes s'étaient réunies sur la place du Marché et se préparaient à se reposer, après les fatigues du jour, sur les lauriers qu'elles avaient gagnés.
Pas un citoyen ne paraissait .dans la rue, et les maisons semblaient désertes, car aucune fenêtre n'était éclairée.
Par contre, le mouvement régnait à l'hôtel de la Pleine^Lune, et comme on sonnait pour annoncer que le souper était servi, une calèche attelée de quatre chevaux s'arrêta à la porte. Il en descendit une femme revêtue d'un élégant costume de voyage. L'élasticité de son pas disait sa grande jeunesse.
Lliôtelier se précipita & la porte pour recevoir La belle voyageuse et s'enquérir respectueusement si elle voulait être servie dans son appartement. Elle répondit que non, qu'elle souperait dans la salle commune pendant qu'on lui préparerait sa chambre.
La salle à manger était déjà pleine de voyageurs, de
touristes, d'ofBciers italiens et étrangers quand Julia y entra — car la belle voyageuse n'«tait autre que Julia. Elle possédait an plus haut degré cet air de nobleàse.et de distinction qui caractérise en général sa race; aussi son entrée produisit-elle une grande sensation. Tout le monde se rangea pour lui faire place. Les Italiens ne surent cacher leur admiration respectueuse, et les officiers portèrent involontairement la main aux deux bouts de leurs moustaches qu'ils tortillèrent, tout en se redressant et en donnant à leurs personnes Tapparence de conquérants. L'admiration des femmes leur était acquise de droit !
Le mattre de Thôtel s*assit au haut de la table et pria la belle Anglaise de vouloir bien prendre place à côté de lui. Elle accepta, et immédiatement tous les officiers se pressèrent les uns les autres pour se placer le plus près possible de la jeune voyageuse. Un mercenaire du pape réussit à s'emparer du couvert le plus rapproché de Julia. Elle en éprouva dépit et dégoût, et elle regrettait de s'être rendue à la prière du maître de rhôtel. Pour éviter toute conversation avec son voisin, elle prit un air distrait et parcourut des yeux l'autre bout de la table. Quel ne fut pas son étonnement en rencontrant le regard de Muzio ! Elle ressentit comme un choc électrique. Ses yeux se baissèrent un instant, puis se relevèrent. N'était-elle pas le Jouet d'un rêve? Était-ce bien Muzio?... Oui, c'était lui, à n'en point douter.
Il était assis entre Attilio et Orazio, et tous les trois portaient le costume de voyageurs étrangers, pardessus, cravates de soie, chapeaux de feutre.
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Julia ne les avait Jamais vus dans cette tenue ; jamais Muzio ne lui était apparu autrement qu*enveloppé de son manteau de lazsarone, et Attilio autrement qu*en veste d*atelier. Quant à Orazio, elle ne l'avait vu qu'une seule fois dans la forêt et il était alors armé de pied en cap. Il n'est donc pas étonnant qu'en entrant dans la salle elle ne les eût pas immédiatement reconnus.
Que faire maintenant ?. • . Se lever , s'approcber d'eux, leur foire mille questions sur toutes les choses qu'il lui tardait de savoir ? Ce fut sa première impression. Mais un invincible sentiment de timidité la tint clouée à sa place, elle se sentait le point de mire de cinquante paires d'yeux.
Et Muzio, à la fois lazzarone, gentilhomme, chef de la contre-police ; Muzio, qui aurait, à l'exemple do son patron (Scœvola) mis non-seulement sa main, mais sa tète sur le brasi^ si Julia le lui avait dit, quel ne fut pas son bonheur ! Revoir Julia ! la retrouver après une absence qui aurait pu être éternelle ! Mais aussi quelle douleur, quelle agonie de voir son astre, sa divinité, assise auprès d'un soldat étranger, vil instrument d'une tyrannie abjecte, et forcée d'accepter de petits services, simples hommages de cette main souillée, de cette main qui venait peut-être de se tremper dans le sang de Romains ?
vous, jeunes hommes, qui êtes amoureux d'une noble flUe, n'avez-vous pas senti que sa présence seule centuplait vos forces ?
Et lorsque des êtres indignes lui faisaient l'affront de l'accabler d'attentions, n'avez- vous pas éprouvé
que vous aviez dix cœurs à lui donner et dix vies à lui sacrifier ?
Si de tels sentiments vous sont inconnus, vous n'êtes qa*un lâche, digne du mépris des femmes.
Car elles peuvent pardonner les fautes, mais jamais elles ne pardonnent la lâcheté.
Muzio, lui, n'était pas un lâche, son sang bouillonnait, ses yeux lançaient des éclairs. Malheur au beau parleur qui était assis prèsdela jeune Anglaise ! Peu s'en ÊiUut que la lame éblouissante d*un poignard ne vint étinceler aux yeux des convives et s'enfoncer froide dans le cœur du séducteur aux moustaches pointues.
Julia avait compris l'orage qui grondait dans l'âme de son ami. Un regard que seul il put saisir calma sa nature passionnée.
Entre les services, la conversation roulait sur les affaires de Borne et sur l'événement du jour ; les officiers étrangers apportaient si peu de réserve dans leurs expressions que Julia, indignée, se leva, et de l'air d'une rdne demanda à être conduite à son appartement. Nos trois amis brûlaient de lui baiser la main ; déjà ils s'étaient levés quand un éclat de rire de tous les officiers les fit se rasseoir. Ce rire avait été causé par une plaisanterie du plus mauvais goût. Les dernières paroles en arrivèrent aux oreilles des trois amis.
— Je croyais, avait dit un officier, venir â Viterbe pour y combattre des hommes, mais je n'y ai trouvé que des lièvres qui â notre seule vue se sont sauvés dans leurs trous ? Oit diable sont tous ces libéraux qui font tant de bruit ?
Attilio, qui lui ne s'était pas rassis, fit un paquet
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de ses gants et de ceux de ses amis et le jeta violemment à la figure du Êiiseur de bons mots.
— Holà I s'écrla-t-il, qu*esfc-cela ? Et prenant le paquet il le déroula. Ainsi donc, reprit-il, me voici provoqué par trois individus ! Autre exemple du courage italien ! Trois contre un ! Trois contre un ! Et il se remit à rire en se tenant les côtes.
Les trois amis restèrent impassibles, mais dès que l'accès d'hilarité ftit calmé, Muzio s'écria d'une voix vibrante :
— Trois contre tous ceux qui osent insulter des Italiens, messieurs ?
Tous les trois se tenaient debout et leurs yeux noirs lançaient des éclairs d'indignation sur chacun des officiers. Ces jeunes fronts découverts marqués par dès veines qu*un sang généreux et bouillonnant de colère faisait gonfler, ces attitudes aères en imposèrent à toute la société. Les Italiens étaient heureux de voir se lever des champions aussi valeureux, ils les regaiv^ daient avec orgueil, et les étrangers étaient frappés' de stupeur. Ce paroles aères, ces regards de feu les paralysaient.
Au bout d'un instant cependant ils secouèrent cet étonnèment et le plus jeune des officiers s'écria :
— Un toast, amis I
Et comme tous se levaient verre en main :
— Je bois, dit-il, au bonheur d'avoir enfin trouvé dans ce pays des adversaires dignes de nous !
— Je bois, répondit Orazlo, à Rome ! Que mon pays soit bientôt délivré de la pourriture étrangère !
Ces pai'ole3 étaient trop insultantes pour ne pas
être relevées. Les offlciers mirent la main sur la garde de leur épée, mais Tun d'entre eux, le doyen d'âge, les arrêta d*un geste.
— Amis, leur dit-il d'une voix grave, nous ne pouvons nous battre ici : rappelez-vous que nous sommes venus pour rétablir Tordre dans cette ville. Attendons lo matin, et en nombre égal nous donnerons raison à ces seigneurs batailleurs. Tout ca que nous avons à faire est d*avoir soin qu'ils ne nous privent pas de l'honneur de croiser le fer avec eux.
— L'occasion de combattre les ennemis de Tltalie est une circonstance trop fortunée pour que nous la laissions échapper, répondit Attilio. Si la chose vous convient nous pourrions rester ensemble jusqu*au matin, puis nous nous rendrions sur le terrain en votre compagnie.
La proposition fut acceptée à l'unanimité.
Les officiers étrangers demandèrent plumes et papier afin d'écrire leurs noms et de tirer au sort ceux qui auraient l'honneur du duel.
Trois Italiens s'offrirent comme témoins de nos amis.
L*insulte ayant été de celles qu'on ne pardonne pas, il fut convenu que lé duel serait à mort, que les adversaires seraient à quinze pas et qu'on se battrait d'abord au pistolet, puis à l'épée, puis au poignard.
Un chapeau servit d'urne, et les noms qui sortirent pour défendre la cause des prêtres furent ceux d'un légitimiste français. Foulard ; d'un carliste espagnol, Sanchez, et d'un Autrichien, Haynau.
Les témoins passèrent la nuit à examiner les armes et à les appareiller avec une justesse absolue.