LB COMBAT
Le l*"' mai, à la première lueur de Taube, on aurait pu voir douze personnes, enveloppées dans leurs manteaux, monter la roule escarpée qui traverse les bois Cimiens — aujourd'hui le mont Viterbe — et disparaître sous les arbres.
Ils marchaient en silence et ne s'arrêtèrent que lorsqu'ils eurent atteint le sommet d'une éminence qui dominait une partie de la forêt.
— C'est ici, dit Attilio, que les derniers champions de rindépendance étrangère se sont réAigiés après avoir été défaits et poursuivis par nos pères les Romains, et c'est ici, dans une dernière bataille, que disparut pour toujours du rang des tribus italiennes le peuple le plus ancien, le plus renommé, le plus richement doué de toute la Péninsule.
Le capitaine Foulard comprenait assez l'italien pour
savoir la portée du discours d'Attilio, et 11 lui répondit d'un air &nfaron :
— Et j'imagine que c'est ici ou dans les environs que mes ancêtres les Gaulois ont remporté leurs grandes victoires sur vos aïeux les Romains qui , sans leurs oies, auraient disparu de la surface de la terre.
Le rouge monta à la figure d'Attilio, cependant il sut garder son sang-froid, et dit non sans dédain :
— Quand vos aïeux, semblables à des bêtes fauves, habitaient les forêts, ce sont nos ancêtres qui sont allés les tirer de leurs tanières, et leur dire : Levezvous, soyez des hommes ! Votre politesse française laisse peu do place à la reconnaissance envers ceux qui vous ont porté la civilisation. Mais nous sommes ici pour nous battre, non pour nous quereller.
L'endroit où ces paroles acerbes furent échangées était une de ces ravissantes clairières perdues au cœur des forêts italiennes, et qui semblent ne pouvoir inspirer que bonheur et repos.
Qn se prépara au combat. On mesura les quinze pas, et après quelques formalités remplies les témoins se retirèrent à l'écart.
Les adversaires se tenaient prêts à fondre les uns sur les autres. Le premier signal, puis le second se font entendre; ils attendaient avec trépidation le troisième, quand soudain le son d'une trompette les fkit se retourner, et à leur grande douleur ils voient s'approcher une compagnie de soldats du pape, suivie de l'agent Sempronio et de quelques autres policiers.
Nous devons rendre cette justice aux officiers étrangers, qu'ils furent cruellement mortifiés de cette
occurrence et sur le point de prendre la défense de leurs adversaires et même de ^voriser leur fuite. L'ordre donné par Serapronio de ceraer les combattants, baïonnette en avant, prévint tout mouvement.
Plus d'un se serait cru perdu s'il se fàt trouvé à la place de nos amis. Mais ils étaient faits au danger et leur présence d'esprit ne leur faillit pas un instant. Il leur suffit d'un coup d'œil pour acquérir la conviction que leurs antagonistes n'étaient pour rien dans le guetr-apens où ils tombaient et, le revolver à la main, ils firent front à l'ennemi et lentement ils reculèrent vers la forêt.
La troupd ne s'attendait pas à trouver quelques-uns de ses officiers au nombre de ceux qu'elle avait mission d'arrêter, et elle restait interdite, ne sachant si elle devait obéir ou baisser les armes. Sempronlo, furieux de voir échouer ce qu'il appelait son « plan de bataille, » cria de toutes ses forces :
— Feu ! feites feu de ce côté ! sur ceux-là ! indiquant de la main ses compatriotes. Il parais-^ait avoir soif de leur sang.
Les soldats hésitaient encore, mais les créatures de l'agent de police firent feu sur les six Italiens. Deux témoins forent légèrement blessés. Attilio vengea ses compagnons ; il tira, et la balle emporta le nez du père Sempronio (car le policier n'était autre qu'un prêtre déguisé).
Il aurait été impossible de mieux frapper. Sempronio se sauva en poussant les cris les plus lamentables, laissant aux autres l'exécution de son « plan de bataille. »
Les officiers étrangers étaient pour la plupart trèsembarrassés et véritablement honteux de la position ou ils se trouvaient, bien qu*ils ne fussent pour rien dans l'entreprise de Sempronio.
Celui-ci avait appris le duel par un de ses espions et il espérait s'emparer facilement des chefs des italiens proscrits, les envoyer à Rome et obtenir pour prix de son exploit un chapeau de cardinal.
Le capitaine Tartiglio, carliste enragé, commandant la coiïJpagnie que Sempronio avait soudoyée, était digne de son ami. Il pensa qu'il serait facile de mettre la main sur les proscrits puisqu'ils étaient en si petit nombre et s'aventura bravement à leur poursuite dans le cœur de la forêt.
Ceux-ci supplièrent les deux blessés de se cacher dans des fourrés, et protégés par les arbres, ils purent, tant qu'il leur resta une cartouche, tenir ï'ennemi en échec.
Mais bientôt il ne leur resta plus une balle, et ili auraient inévitablement été pris si Ora2io n'avait eu son cor, ce cor que nous avons déjà entendu au château de LucuUus. Il en sonna longtemps, et Técho répondait encore qu'on entendait déjà le bruit de pas qui approchaient.
C'étaient les compagnons d'Orazio et un délachen:eiit des Trois-Cents, qui s'étaient réunis dans la forêt Cimienne après les événements de Rome que nous avons rapportés.
A la tête de la troupe marchaient les deux plus gracieux commandants qu'il fût possible de voir ! Clélie et Irène, nouvelles amazones, courageuse ^
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vaillantes et délicates d*i^parence. Jacques était à leurs côtés et brûlait de faire son devoir*
Les proscrits, voyant arriver ce renfort, chargèrent les mercenaires à la baïonnette. Frappés de terreur à la vue d*ennemis qui croissaient en nombre comme par enchantement, les soldats prirent la fuite sans prêter la moindre attention aux menaces de leurs officiers.
Le capitaine Tartiglio restait seul. Il ne manquait pas de courage et méprisait de fuir. Attilio s*approcha de lui et le somma de rendre son épée.
— Non, cria Tartiglio, je ne la rendrai pas.
Attilio enveloppa son bras gauche de son manteau, para le coup que le capitaine lui destmait et s'élança sur lui le poignard à la main.
L'Espagnol était de petite taille, mais il ne manqutiit ni de force ni de souplesse.
La lutte dura un instant : Attilio, incomparablement plus fort, eut bientôt le dessus. Irrité de la résistance de ce pygmée et dédaignant de le tuer, il se contenta de lui faire faire une pirouette en l'air, et de le lancer au loin sur le gazon, humide fort heureusement pour les os de l'Espagnol.
Les proscrits ne poursuivirent les soldats que jusqu'à la clairière, puis ils revinrent s'occuper des blessés. On renvoya les blessés des ennemis à Viterbe, sous la conduite des prisonniers. On ne garda que le capitaine Tartiglio, et plutôt comme otage que comme prisonnier.
Clélie et Irène s'étaient rendues très-utiles dans tous ces arrangements, et tout le monde les complimenta sur le courage et la présence d'esprit qu'elles
avaient déployés. Mazio leur embrassa les mains et leur exprima toute son admiration.
— Il vous sied bien, dit-il, nobles et dignes filles de Rome, de donner un aussi bel exemple à nos compagnons, et surtout à ceux des fils d'Italie qui attendent c^ue la liberté leur tombe du ciel comme la manne des Israélites — qui attendent lâchement sous le joug de rétranger.
Ils n*ont pas honte d'embrasser le sceptre d'un maître, d'un patron, d'un lyran étranger, de renier leur Rome, véritable et légitime métropole de Tltalie» — réclamée comme telle par toute la nation. Ils n'ont pas honte de la laisser aux prêtres. C'est aux femmes, oui, aux femmes qu'il appartient de délivrer notre pays de cette infamie, puis(}ue les hommes sont incapables de le faire, ou redoutent d'agir.
Muzio s'arrêta soudain au milieu de sa péroraison. Une troisième femme s'était Jointe aux deux autres. Elle lui semblait une apparition céleste pour lui, sa figure était celle d'un ange. Il ne l'avait pas vue approcher, sa présence avait quelque chose de surnaturel. En réalité elle n'était autre que Julia, qui arrivait de Viterbe.
L'éloquence de'Muzio s'était entièrement éteinte, et il restait là immobile comme une statue. Son embarras fut peu remarqué grâce à l'exaltation de Jacques. Dès que le brave matelot reconnut sa maîtresse, il jeta sa bien-aimée carabine par terre, ce qu'il n'eût Jamais feit en aucune autre circonstance, et se précipita devant Julia, la salua à la manière des
jeunes garçons anglais, en portant la main à son front et en tirant une mèche de ses cheveux.
Que de souvenirs, patrie, famille, amis, que d*affections étaient concentrés pour lui dans la personne de cette maîtresse adorée !
Julia, touchée de l'expression du jeune matelot, lui prit affectueusement la main. Cléiie et Sîlvia embrassèrent la belle Anglaise avec des transports de joie et lui présentèrent Irène. Julia savait déjà la romanesque histoire de la femme d*Orazio et il lui tardait de foire la connaissance personnelle de cette noble princesse romaine.
La suite d*Orazio oublia pendant un instant la discipline du camp. Tous se pressaient autour de la fille d*Albion et la contemplaient avec admiration. Julia était femme : elle reçut avec plaisir et orgueil rhommage de ces honnétei et courageux fils d'Italie.