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CHAPITRE XLIV

LB VIEUX CHÊNi

Attilio et Orazio avaient respectueusement embrassé la main de la belle Anglaise ; Muzio, lui, se tenait à l'écart et ne savait trop quelle contenance prendre pendant toutes ces démonstrations d'ardente amitié.

Enfin Julia se tourna vers lui dès que ses amis lui laissèrent un moment.

De nouveau elle fut frappée du changement qui s'était opéré en lui. Ce n'est pas qu'il n'eût toujours conservé, même quand 11 n'était qu'un enfant des rues, cet air noble, cette fierté d'attitude qu'il tenait de sa naissance, mais il y avait quelque chose de plus. C*étalt riiomme qui se sentait rentré à sa place, riiommd qui était appelé à jouer un rôle digne de son nom.

Sa position s'était en effet notablement améliorée.

Avant de mourir, Scipio, ce fidèle et dévoué servi-'

teur, avait écrit au cardinal, oncle maternel de Muzio ; il lui avait fait connaître toute l'histoire du Jeune homme» et lui avait donné tous les détails qu'il possédait sur la spoliation de ses biens. Le prélat chargea son homme de loi de se mettre en rapport avec Muzio , de lui fournir tout ce dont il aurait besoin et de chercher à le ramener dans le bercail de Torthodoxie.

Au fond, le prélat était un homme excellent et parfaitement bien disposé en faveur de son neveu. Il vit un moyen de recouvrer les biens si criminellement confisqués par les vautours de Paolotti, et méditait d'ajouter aux propriétés des Pompéo une portion de sa fortune particulière.

Ceci se passait à la fin de Tannée 1866, alors que le3 Italiens, malgré tous les obstacles qu'on leur suscitait, avalent réussi à rentrer en possession de leur territoire, et à se débarrasser des étrangers amis et alliés des prêtres.

. Le moment était donc des mieux choisis pour ua rapprochement entre le cardinal S... et son neveu. Le prélat pouvait même prévoir qu'il y aurait tout avantage pour lui à être en de bons termes avec un jeune parent, lun des principaux chefs du parti libéral.

Julia avait tant admiré Muzio lorsqu'il était enveloppé de son misérable manteau et qu'il posait dans les ateliers du Transtevère, qu'une ombre de regret se mêla au bonheur de retrouver son ami transfornié en gentilhomme.

Elle lui dit quelques gracieuses paroles qui prouvaient

qu'elle n'avait oublié ni les services rendus, ni celui qui les avait rendus ; lui ne sut répondre qu'en embrassant la main adorée, avec autant d'ardeur que de respect. Ce langage n'avait aucunement besoin de commentaire.

Clelie et Irène nageaient dans la joie.

Quel plus grand bonheur peut-il y avoir que celui de retrouver son époux sain et sauf, après une journée des plus périlleuses î

Sur toutes ces jeunes figures on ne lisait que bonheur. On semblait oublier que le sang avait coulé ; on ne sentait qu'une chose, c'est qu'on se retrouvait après la victoire.

La victoire! quelle heure glorieuse! quelle jouissance austère et sauvage ! Nous oublions alors que le champ de bataille est couvert de morts et de blessés ; nous oublions que nous sommes épuisés. Notre esprit n'est ouvert qu'à la seule notion de la cause conquise, de la victoire remportée.

L'ennemi est défait!... Lorsque les amis se retrouvent après le combat, ils n'ont que félicitations à échanger et touchants serrements de mains ! Bonheur complet parce que le cœur est tout à une seule pensée.

Et cependant des frères ont tué leurs frères ! Oui, hélas ! Manzoni est dans le vrai, mais tant que dure l'enivrement de la victoire, ce fait navrant semble ignoré.

Ah I quand les peuples deviendront-ils réellement frères et échangeront-ils les brutales délices du triomphe pour les joies plus réelles de la paix I

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Bientôt. Espérons-le !

Telle était assurément Tespérance de cette petite troupe de proscrits réunis sous un antique chêne et sur le sol émaillé de la forêt autour de ces femmes si nobles, si tendres de cœur, que la destinée avait si étrangement amassées sur un champ de bataille.

Qu'elles étaient belles et séduisantes !

L*orgueil de Famour rayonnait autour d'elles ; elles admiraient , elles aimaient ! La grâce se mêlait à Théroïsme. Et pour mérite^ un regard de ces beaux yeux, que de combats n*aurait-on pas livrés !

Silvia, oubliée un instant dans ces moments de grand enthousiasme, s'approcha enfin de Julia et lui demanda d'une voix émue :

— Et Manllo, pourquoi n'est-il pas ici ? Où est-il resté?

— Je l'ai laissé dans l'île avec le solitaire, répondit la bol le Anglaise. Il est parfaitement bien et je lui ai promis de lui apporter de vos nouvelles.

— Quelle est l'opinion du général sur les affaires de Rome î interrompit Attilio.

— Il approuve la noble conduite des quelques Romains qui harcèlent le gouvernement papal , qui protestent devant le monde entier que cette abomination n'est plus compatible avec l'époque où nous vivons.

Cependant il admire la patience dont vous faites preuve en attendant l'heure favorable à un mouvement général.

De cette manière, vous ne compromettez pas

l'unification de l'Italie, et vous enlevez à l'étranger tout prétexte de vous susciter de nouveaux obstacles. Mais il est d'avis que tant que le gouvernement italien demeurera aux pieds du maître de la France et que pour lui plaire il renoncera à Rome comme capitale et supportera l'affreux parti clérical, vous devez vous tenir prêts à vider ces questions par les armes. Et tout Italien qui réellement possède un cœur italien devrait se préparer à vous soutenir.

— De la patience, de la patience ! murmurait Muzîo. La patience est la vertu des âmes ! Et nous en avons trop eu, nous autres Romains ! 11 est honteux que nous tolérions la plus inique, la plus dégradante des tyrannies humaines, que nous permettions aux prêtres d'être nos geôliers.

— Et cette île dont vous parlez, dit Silvia, est-elle loin î Ne pourrions-nous pas y passer quelques jours ?

— Rien ne serait plus facile, répondit Julia. Nous sommes près de la frontière, nous la franchirons aisément et nous irons à Livourne où la Mouette est mouillée. La traversée de Livourne à Tile est très-courte. A propos, il faut que je vous apprenne le mariage du capitaine Thompson et de votre amie Aurélia ; il a été célébré d'une manière simple, patriarcale, dans la retraite de notre chef. Là il n'y a point de prêtres.

— Per la grazia di Dio ! s écria OraziÔ en so tenant de toute la hauteur de sa taille d'athlète et en se tournant vers l'ouest, qui peut nous arriver ici î

Au même moment m vit avancer un jeune homme robuste accompagné d'une femme admirablement belle,

mais dont Texpression de tristesse parlait clairement de grands chagrins, de véritables malheurs.

On reconnut Silvio et Camille.

Notre jeune chasseur de sangliers, après la décision prise par les libéraux d'abandonner les faubourgs de Rome, était allé, avant de se diriger vers le nord, prendre congé de son amie infortunée.

Il trouva Camille agenouillée suivant sa coutume sur la tombe do son père.

— Dieu juste! s'écria-t-il, le crime d*un misérable peut-il plonger à tout jamais une âme innocente dans la folie et dans la douleur ? ciel ! dit-il lorsqu'il fut près d'elle, rends-lui la raison, et rends-moi l'astre de ma vie !

Camille sa leva à ces mots, son air égaré fit place à un regard d*une tendresse exquise. Cette prière passionnée et toute pleine de pardon fit vibrer les fibres les plus sensibles de son cœur ; poussée par un instinpt tout-puissant, elle se l'éfugia dans les bras de son ancien amant.

Pressés l'un contre }*autre, aucune explication ne fiit néoes^ir^i, ^ucun vœu ne fut demandé. L*amour, l'amollir tout-puis^nt fut seul interprète et guérisseur.

De^ laroiesi ^boud^ntep coulaient le long des joues de Camille, iç^m çeslftrme§ p'^vaient pltt9 d*amertume.

Une grande douleur, une grande fauta lui Qvaiont fait perdre }a raison ! -^ yn sublime pardon et Tamour \e plus noble la lui rendirent,

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