LE SOUPER CHAMPÊTRE
Qui ne préférera la civilisation à la barbarie, les conforts d une maison charmante, chaude en hiver, fraîche en été, abondamm3nt pourvue de tout le nécessaire et de tout le superflu, à la rase campagne avec toutes ses intempéries et son absence de tout bien î
Personne en vérité.
Et cependant lorsqu'on se souvient combien peu nombreux sont ceux qui jouissent du monopole de la civilisation et combien, au contraire, sont nombreux ceux qui en souffrent, ceux qii sont les victimes, on se demande si véritablement Thumanité retire un bien général d'une civilisation extrêmement avancée et développie, comme est la nôtrj, et s'il ne serait pas boa de revenir à un étixt plus simple, voire même à un état primitif, alors qu'il n y avait ni palais, ni
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cuisinierSy ni manières raffinées, ni vêtements coûteux, ni conventions élaborées, ni mets exquis et malsains ; il n*y avait non |ilas ni police, ni préfets, ni percepteurs des contributions, ni aucune autre de ces douloureuses innovations modernes. Et on n'était pas obligé de donner ses enfants pour servir les caprices d*tta tyran, sous prétexte de servir le pays et de laver « les taches du drapeau. »
Quoi qu'il en soit, un repas frugal partagé entre amis sur la belle pelouse d'une splendide forêt vaut bien toutes les délice^ de la civilisation. Pour moi, Je préférerais de beaucoup être assis sur un même tronc d*arbre près d'un feu de broussailles, et dans la société de Julia, de Clélie, d*Irène» à être mollement enfoncé dans un fauteuil moelleux, au milieu d'une, société mondaine. Je connais ce doux plaisir du repas fait le soir avec mes compagnons de peine de la journée, repas de fruits et parfois d'un produit de chasse partagé au bord d'un chemin ou à l'ombre d'un Lois. La bonne entente, la noble satisfaction du cœur supplée à la maigreur du souper et à l'insuffisance du service.
Mais nos amis ne faisaient pas maigre chère. Gasparo s'était occupé des provisions et les paniers étaient bien fournis. Aidé de Jacques, il arrangea pour les chefs et les dames une collation si délicate et si bien servie que LucuUus lui-même aurait pu être tenté par la vue appétissante de mets excellents entourés de guirlandes de verdure.
Quelques bouteilles de vin de Montepulciano et d'Orviéto complétaient le festin.
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Le travail de la journée avait singulièrement aiguisé les appétits, et les plats disparurent avec rapidité.
Julia était enchantée. Jamais elle n'avait participé à semblable fête dans la société de ceux qu'elle admirait le plus au monde. La galanterie et le romanesque, ces deux fleurs de la chevalerie, se trouvaient réunis chez ceux qui l'entouraient. C'était son idéal, et son bonheur était parfait.
D'ailleurs Muzio n'était-il pas là? Muzio quelle aimait lorsqu'il servait de modèle dans les ateliers et qu'elle ne cessa pas d'aimer lorsqu'elle apprit qu'il était le descendant d'une ancienne et grande famille, et l'un des plus riches héritiers de Rome.
Cette vertu irrésistible, qui semblable à laimant attire invariablement deux cœurs amoureux l'un vers l'autre^ tenait Muzio rivé aux côtés de Julia.
Il était là surveillant ses moindres mouvements, devinant ses moindres désii's pour les prévenir, heureux et fier de la servir, ayant pour elle ce regard que l'art n'a jamais su saisir, ce regard compris seulement de c^uxqiii aiment d'un amour pur, parfait, immense.
Elle était heureuse ! mais son bonheur n'était pas égoïste. Elle savait encore s'occuper des autres, et ipème elle écoutait avec plaisir le babil de Clélle et d'Irène qui, en anglais, s'entretenaient avec Jacques et lui faisaient raconter ses voyages aux Indes et en Chine, car il avait été mousse dès l'âge de sept ans et il avait beaucoup vu et beaucoup observé. Le récit de quelques-unes de ses aventures, et la description des tempêtes que son vaisseau avait éprouvées,
intéressèrent infiniment ses interlocuteurs,
Le tableau qu'il leur fit de la Chine et des Chinois qui demeurent à la maiton et font les travaux des femmes, tandis que leurs femmes labourent la terre tout en portant leurs nourrissons dans une espèce de hotte, excita une hilarité générale.
— Mon pays doit en grande partie sa puissance à la profession de marin que Jacques représente ici, dit Julia. Nous avons un véritable respect pour les matelots. Chez nous, partout où il y a une rivière ou un lac, — car on se borne pas à la mer, — on voit les jeunes garçons s'exercer constamment à ramer et à diriger de petites pirogues ; ils affrontent mille dangers en le faisant. Mais ils deviennent ainsi marins consommés, et ce sont eux qui rendent le nom de l'Angleterre redoutable sur l'Océan.
J'ai connu en France et en Italie des jeunes gens destinés à devenir officiers de marine. Ils passaient toute leur adolescence sur les bancs de l'école et ne s'embarquaient qu'à quinze et même à dix-huit ans. Il en résulte qu'ils souffrent horriblement du mal de mer et qu'ils sont exposés au ridicule et au mépris des matelots.
En Angleterre, on procède autrement. Les jeunes garçons destinés à l'état de marin s'embarquent dès l'âge de onze ans, font de longs voyages, apprennent par la pratique tous les détails de leur profession. Ils deviennent ainsi les meilleurs officiers de marine que le monde connaisse.
Les Anglais aiment peu à accumuler des richesses pour le seul plaisir de se sentir riches. Ils aiment à employer leur fortune et souvent ils achètent un yaclit.
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Il est même fort peu de personnes habitant près de là mer ou d'une rivière qui ne trouvent moyen de posséder ou de louer quelque embarcation petite ou grande, dans laquelle ils s'exerœnt dans l'art qui fait la gloire et la force de leur paj-s.
Vous avez en Italie des marins qui, je n'en doute pas, égalent nos plu 5 habiles, mais vos officiers ne sauraient être comparés aux nôtres. Vos ministres dj la marine ont toujours fait preuve d'incapacité complète, et ils ont par conséquent toujours failli au devoir d'élever et de perfectionner une profession qui rendrait l'Italie l'une des plui importantes nations de la terre.
Ce sujet, traité comme Julia le faisait, était quelque peu étranger aux vaillants Romains assis autour d'elle. Comment auraient-ils pu avoir aucune notion des affaires marit mes ? Les prêtres avaient depuis longtemps trouvé le filet et la rame do saint Pierre infiniment trop lourds pour leurs bras efféminés , et ils s'adonnaient au plaisir et au luxe comme moyen le plus efficace de faire avancer le règne de Dieu.
Le silence se fit après la simple exposition de Julia. Elle fut la première à le rompre et à réclamer un chant ou un récit. Orazio saisit cette idée :
— Gasparo, dit-il, ce chef fameux, pourrait, je suis . sûr, nous raconter quelques épisodes émouvants de sa vie aventureuse.
Le vieillard répondit par un mouvement de lête afflrmatif et un sourire. Il se recueillit un instant et dit:
— Je ne pourrais vous narrer aucune histoire relative à la mer, car j'ai fort peu navigué ; mais j*ai
éu une large part d'étranges aventures sur terre, et si cela ne vous fatigue pas d'en entendre une, je pourrai vous rapporter des faits qui peut-être vous feront frémir.
Tout le monde voulut savoir de quoi il s'agissait La curiosité de l'auditoire était des plus recueillies, et Gasparo s*étant assis confortablement, raconta ce qui suit.