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CHAPITRE XLVII

HISTOIRE DE OASPARO

— Je suis né dans la petite ville de S..., située dans les États de TEglise, assez près de la frontière napolitaine. Mes parents étaient d'honnêtes gens, employés comme bergers par le c^-rdinal B...

De bonne heure je fus envoyé aux champs pour garder des troupeaux de moutons, de bœufs ou de buffles ! J'étais presque toujours à cheval : je devins vigoureux et très-habile cavalier.

A dix-huit ans, j'étais un véritable fils des solitudes italiennes, je n'avais d'amour que pour mon cheval, ma fronde, mes armes.

J'étais devenu un terrible ennemi des cerfs et des sangliers des forêts romaines. J'aimais la chasse à la passion, cet exercice convenait à ma nature sauvage, et je passais des nuits entières en embuscade guettant

les daims et plus encore les sangliers, qui aiment à venir se rouler dans la boue des marais.

Je connaissais tous les endroits fréquentés par les foons et les biches ; souvent je rentrais avec un de ces jolis animaux pendu à ma selle.

Un jour, j'avais attaché mon cheval à une petite distance de Tendroit où je voulais me coucher pour attendre un cerf et le tuer au passage, et je m'étais blotti depuis un moment derrière un buisson, quand j'entendis près de moi un bruit de pas.

Le sentier était très-étroit, il traversait la forêt et conduisait au village. Au premier abord, je crus à rapproche de quelque bête fauve, et je tenais ma carabine en garde, tout prêt à faire feu. Mais bientôt je crus distinguer un son de voix et je ne tardai pas à voir apparaître un jeune prêtre que j'avais parfois rencontré dans le village, et à ses côtés marchait une jeune flUe. Elle semblait raccompagner avec répugnance.

J'eus le temps de les observer tous les deux. Le prêtre pouvait avo'r vingt ans. Il était grand et parfaitement proportionné ; il aurait fait un superbe soldat ou chasseur agile, il ne lui manquait que la carabine et le chapeau calabrais.

La jeune fille... Ah ! pardonnez mon émotion, je ne puis même aujourd'hui penser à elle sans avoir le cœur serré... La jeune fille avait une figure d'ange ! Je ne sais comment ils ne me découvrirent pas, car je fus tellement émerveillé par sa beauté, que je ne pus retenir une exclamation de surprise et d'admi-

ration. Une émotion nouvelle et immense remplissait mon âme.

Il avait dû Toffenser par quelque proposition impertinente, car elle voulait rebrousser chemin ; mais il l'arrêta, et passant violemment son bras autour de la taille svelte de la jeune fille, il l'embrassa sur la joue. Je n'entendis pas ce qu'il lui dit, mais je vis le regard terrifié, affolé de la pauvre enfant qui reculait comme si elle avait été mordue par une vipère. De nouveau il lui parla. — Elle, poussant un cri d'horreur, s'arracha de ses bras et se sauva du côté du village.

Il la poursuivit, et ne tarda pas à l'atteindre ; il lui dénoua brutalement son fichu et s'en servit pour lui attacher les mains, car elle se débattait de toutes ses forces.

Je ne sais comment j ai pu me retenir sufilsamment pour ne pas tuer ce misérable... Jamais je n'avais lâché la détente de mon arme contre un être humain, et j'hésitai.

Cependant lorsque je le vis sur le point de commettre le dernier des outrages, je m'élançai sur lui, je rétendis à terre d'un coup de crosse et je soulevai la pauvre enfant qui s'était évanouie.

Je la pris dans mes bras et la portai près d'un ruisseau. Là, je lui baignai la figure et les mains dans une eau limpide et courante, jusqu'à ce qu'elle ouvrit les yeux. Lorsqu'elle le fit, elle chercha à se rendre compte de l'endroit où elle était, et reprenant enfin 9es sens, elle m'adressa un regard rempli de recon-

naissance de ce que je l'avais délivrée de son persécuteur.

Au bout d*un instant elle se leva, m'exprima sa gratitude par quelques mots d'une douceur infinie, dit qu'elle se sentait assez forte pour regagner le village, et voulut prendre congé de moi.

Elle était encore fortement ébranlée, je la suppliai de me permettre de la reconduire jusqu'à sa demeure. Elle fit un signe d'assentiment modeste et cbarmant, et je marchai à côté d'elle, heureux et fier de pouvoir la protéger , et éprouvant pour elle le respect le plus tendre.

A l'entrée du village, elle m'arrêta, et me montrant du doigt une jolie chaumière, et dit:

— Voilà la maison de mon père. Je n'ai plus rien à craindre. Adieu ! Merci de votre protection.

Je lui pris la main et l'embrassai avec effusion, et je lui exprimai mon espérance de la revoir bientôt et dans des circonstances meilleures.

J'étais épris de sa grâce et de sa beauté. Je ne pouvais plus goûter de bonheur loin de sa présence.

Je restai à la place où elle m'avait quitté jusqu'à ce que je la vis entrer chez elle, puis Je revins prendre mon cheval qui hennissait d'impatience.

Tous les jours je retournais au village. J'appris par quelques connaissances le nom de celle que j'avais sauvée de l'outrage ; mais quelle ne fut pas mon horreur lorsqu'on me dit qu'elle était la nièce de celui qu'il avait tenté de l'outrager l...

Elle s'appelait Alba. Deux fois j'eus ce bonheur de la rencontrer et d'échanger quelques mots avec elle.

Je ne lui parlai pas d'amour ; mais je sentis qu'elle n'ignorait pas la passion qu'elle m'avait inspirée... Peut-être cette passion était-elle partagée... J'espérai et j'attendis.

Le prêtre était flirieux, comme bien vous le pensez, — furieux, non-seulement de ce que je l'avais arrêté avant l'accomplissement de son crime, mais plus encore de ce que le père d'Alba avait connaissance de son attentat... Il résolut de se venger.

Un jour que le vieillard lui faisait de justes reproches sur sa conduite infâme et le menaçait de la dévoiler publiquement s'il ne quittait l'endroit, le prêtre saisit un maillet qui gisait là et d'un seul coup lui brisa le crâne.

Puis il porta le cadavre dans la cour et le coucha près d'une grosse pierre^ de façon à ce que l'on pût croire qu'il s'était fendu la tête en tombant. • • •

Gasparo s'arrêta un moment. Le souvenir de ce crime le remplissait d'indignation .......

Gasparo reprit :

— Un soir que, fetigué d'une longue et pénible chasse, j'étais assis dans ma hutte pensant à Alba, redoutant pour elle quelque malheur, la porte s'ouvrit brusquement, et l'objet de mon culte se précipita vers moi en criant : € A l'assassin t à l'assassin ! » et tomba sans connaissance sur le sol.

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