‹ La domination du moineChapitre 47 sur 69 · CHAPITRE XLVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVIII

SUITE DE l'histoire DE OASPARO

— Les paroles d'Alba m'apprirent le crime épouvantable du prêtre.

Je relevai la pauvre en&nt brisée et je la déposai sur mon lit. J'étais seul à la soigner , car mes parents étaient morts tous les deux. Elle resta longtemps évanouie, et tout en veillant sur elle, j'admirais son* exquise bdauté. Elle était si belle que j'en arrivai» presque à excuser la passion affreuse du prêtre.

Lorsqu'elle revint à la vie, je ne lui adressai pas une seule question ; j'ignorais ce qui s'était passé la nuit du meurtre. Bientôt cependant elle parla. Elle me dit qu'elle était venue m'avertir de me tenir sur mes gardes ; ^ que le meurtrier était jaloux de l'amour que je lui portais et voulait se venger. Obéissant à sa nature satanique, il avait laissé entendi'e que j'étais l'assassin du père d'Alba. Il

souffla cette infernale insinuation à ses amis intimes» et même il voulait payer des bravi pour se débarrasser complètement de moi par un nouvel assassinat.

Malgré l'avertissement d'Alba et toutes les précautions que je prenais, je faillis tomber dans leur guet-apens et je courus les plus grands dangers. Je ne dus mon salut qu'à ma force et à mon extrême agilité. Vous pouvez vous rendre compte par la force qui me reste encore, après toutes mes épreuves, de ce que j'étais dans ma jeunesse. Dix hommes ne m'auraient pas effrayé.

Je ne faisais jamais un pas hors de chez moi sans prendre ma carabine, et mon fidèle petit chien J^îon redoublait d'attention et de sagacité. Au moindre bruit il dressait Toreille, et si ce bruit était celui d'un pas lointain, il accourait auprès de mol et son regard m'avertissait du danger.

Pauvre chien I il fut victime de son affection pour moi !

Un soupir s'échappa de la poitrine de Gasparo. Il s'arrêta un instant :

— Oui, reprit-il, ces misérables, ces démons Tempoisonnèrent un jour quej'étais allé à S...

En revenant de S... à ma cabane située dans le bois, j'avais à passer plusieurs endroits couverts. Deux fois, mes assassins s'y étaient cachés pour m'attendra, et deux fois, épouvantés à la vue de ma carabine, ils avâieiit battu en retraite et étaient allés dire au père Giacomo qu'ils renonçaient à l'entreprise. Celui-ci se fâcha, et après bien des pourparlers entremêlés de phrases injurieuses, après la promesse d'un plus gros

salairOt U obtint un troisième essai. G*est lui qui devait conduire les coupe-jarrets.

Un soir, ils se blottirent tous quatre derrière un gros buisson qui croissait près de l'étroit sentier que j'étais forcé de suivre pour rentrer chez moi.

Ah ! si mon pauvre chien avait été là, comme il m'aurait averti de l'approche des bandits !

Cette fois, malgré toutes mes précautions, je tombai dans le piège.

Quatre coups partirent ensemble de derrière le buisson, et au même moment les quatre démons s'élancèrent sur le chemin en poussant un cri de joie, car ils pensaient me trouver mort. Je fus sauvé mlraculeusement,^car les quatre balles me touchèrent, et trois d'entre elles me blessèrent légèrement. La plus grave des blessures fut causée par la première balle, qui m'emporta, comme vous voyez, une portion de mon oreille gauche ; la seconde balle vint frapper mon sac de cuir, et écrasa quelques-unes de mes cartouches ; la troisième traversa mon chapeau et rasa ma tète, et la quatrième effleura mon épaule droite, n'y laissant qu'une légère trace.

La première personne qui voulut fondre sur moi était le prêtre. Il tenait de sa main gauche une carabine, de sa droite, un poignard ; il avait l'air d'un démon, tant sa figure exprimait de haine et.de rage. Je tirai et l'envoyai rouler dans la poussière où il se tordit un instant en poussant d'horribles gémissements. Un second coup renversa un des bravi, tandis que les deux autres prenaient la ftiite, car ils avaient eu le

temps d'apercevoir les pistolets qui étaient à ma ceinture.

C était la première fois que je versais le sang, et j'en éprouvai un certain remords en contemplant les cadavres du prêtre et de sa créature.

Dans tout autre pays, j'aurais pu plaider la cause de légitime défense. Je n'avais pas de témoins, c'est vrai, mais le cas aurait pu être facilement établi. La rancune que me portait le prêtre était si connue, que je n'aurais eu aucune peine à prouver mon innocence.

Mais sous un gouvernement clérical , la chose était impossible. J'aurais été jugé comme assassin d'un membre du corps sacré, et ma condamnation ne laissait aucun doute.

Je trouvai plus prudent de fuir.

C'est alors que commence l'hJstoire, féconde en événements, de mon soi-disant brigandage. Et je vous jure que tous les agents et policiers expédiés par moi dans l'autre monde avalent tous attenté à ma vie.

Bien des jeunes gens, persécutés par le clergé comme je l'avais été, vinrent me rejoindre, et j'organisai en peu de temps une bande si formidable que le gouvernement papal traitait avec moi de puissance à puissance. '

Jamais je n'ai admis dans ma société des assassins et des voleurs de grands chemins.

J'ai secouru les malheureux partout où je les ai trouvés, et si j'ai attaqué parfois les autorités cléricales, c'était pour las avertir de mettre un te^me à leurs actes injustes et infâmes.

J'ai passé ainsi bien des années, plus puissant,

plus obéi en réalité que celui qui trône au Quirinal.

Les créatures de cette cour artificieuse, voyant qu*il était impossible de me prendre, eurent recours à la ruse.

Le cardinal X...^ cette perle de sainteté^ — mon parent, — que Dieu le récompense ! — contribua pour beaucoup à ma capture. J'eus la &iblesse d'ajouter foi à ses promesses mensongères, et la récompense en fut quatorze années de fers dans le plus afiteux donjon.

Pendant que j'étais dans les galères du pape, j'ai entendu parler de vous, Orazio, et de votre courageuse résistance aux âmes damnéds du Vatican, et je puis vous assurer que souvent j'ai prié le ciel de vouloir bien m'accorder, avant de mourir, la grâce de devenir votre aide, votre compagnon. Ma prière a été entendue, et je n'ai d'autre désir que celui de consacvev les quelques jours que je puis avoir encore à vivre à la cause défendue si vaillamment par vous et par vos nobles amis.

Julia écouta avec la plus grande attention le récit du fomeux bandit, et après lui avoir exprimé toute sa sympathie, elle se préparait à demander à Orazio quelque épisode de sa vie aventureuse, quand elle aperçut sur la figure de ses amis les signes évidents d'une grande fatigue. Certes, après une journée aussi laborieuse, le repos de la nuit était bien nécessaire. La jolie Anglaise renonça à son idée et suivit avec curiosité et intérêt les préparatifs qu'on faisait pour coucher en plein air.

On étendit sur l*endroit le plus uni du sol et

au-dessous des chênes gigantesques, une épaisse couche de feuillages. C'est là que les femmes devaient reposer tandis que les hommes iraient s'étendre simplement sur l'herbe, à une petite distance.

Pour couvertures, elles avaient le manteau de leurs protecteurs. Muzio offrit le sien à Julia, en accompagnant son geste d'un regard tendre et timide à la fois, et ses yeux brillèrent de reconnaissance quand la jeune Anglaise l'accepta gracieusement.

Orazio plaça des gardes et des sentinelles tout autour du petit camp et donna l'ordre de sonner le réveillé à l'aube.

C'est là sous les arbres, étendus sur le gazon, que dormirent ceux en qui les vrais Romains mettaient leur espoir. Car Rome, après ses dix-huit siècles d'un sommeil léthargique, commençait à s'éveiller et réclamait une place d'honneur, elle qui autrefois était la maîtresse du monde.

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