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CHAPITRE XLIX

LA RBNCONTRB

Le ciel apparemment veut que le comble de la grandeur humaine soit mis en contraste avec les plus bas-fonds de l'humiliation nationale. Voyez € Tarmée romaine » actuelle, et comparez-la à la glorieuse « armée romaine » qui a conquis tout le monde connu ! Des prêtres seuls ont pu produire une transformation aussi étonnante.

Tandis que la bonne entente, Tordre et le calme régnaient parmi les proscrits, la discorde s'était établie dans les rangs des troupes papalines. Le général avait réuni en conseil ses officiers supérieurs dans une salle de rhôtel municipal de Viterbe. On distinguait parmi eux un gentilhomme au nez colossal et couvert de bandes de taffetas gommé. C'est ce noble guerrier qui avait reçu le fameux coup de poing de Silvio.

Outre les marques de coups, sa figure portait les traces évidentes d'un excès de boisson ; il avait dû demander au vin l'oubli de Toutrage qu'il avait essuyé. Il aurait voulu marcher sur les « brigands » à l'heure même, et il soutenait son avis avec une volubilité extrême.

Le général fut de l'avis contraire. Il voyait bien qu'il ne pouvait compter sur ses soldats, tous plus ou moins ivres, et proposa au conseil d'attendre au lendemain matin pour se mettre en marche. Après une discussion assez animée, la proposition du général fut adoptée.

Ainsi donc, au point du jour, les champions de la tiare obéirent à l'appel du cor et formèrent leurs rangs.

Travail assez laborieux : les uns avaient mal aux pieds par suite de leur marche forcée de Rome à Viterbe ; d'autres ressentaient les efifets de leur fuite de la forêt Cimienne, et un assez grand nombre souffraient encore des trop fortes libations de la veille. Le soleil avait eu le temps de s'élever au-dessus des Apennins avant que l'armée se mit en marche. Et même alors il y eut de nouveaux retards causés par l'ignorance des routes et la mauvaise volonté des guides de l'endroit.

Les proscrits, levés avec l'aube, s'étaient immédiatement mis en marche, et ils avaient atteint le sommet de la montagne au lever du soleil. De là ils pouvaient reconnaître toute la contrée, et de fort loin ils virent approcher les troupes.

Orazio détacha une centaine de ses hommes, qu'il confia à Muzio et qu'il envoya escarmoucher sur la

lisière du bois, du côté de la route de Yiterbe, route que les ennemis suivaient. I^is il forma une colonne du restant de ses compagnons, la fit placer sur une éminence et lui recommanda de se tenir prête à tirer au premier signal.

Ces préparatifs faits, il appela le capitaine Tartiglio et lui adressa plusieurs questions sur les officiers de l'armée ennemie. Elle était alors au pied de la montagne.

— Celui qui commande Ta vaut -garde, répondit Tartiglio, est le major Pompone, un brave, mais aussi un matamore de la première force.

— Si je ne me trompe, dit Silvio, qui suivait la marche de Tennemi avec un télescope, c'est l'individu qui voulait me faire porter ses bagages. Impossible de ne pas reconnaître son nez.

•— Et qui est à cheval, là-bas, commandant le corps principal de l'armée ? reprit Orazio.

— Attendez, prêtez-moi votre télescope. Morbleu I c'est le commandant en chef de l'armée papaline. Voyez ! son état-major le suit !

— Comment s'appelle-t-il ?

— Le comte de la Roche. Ces légitimistes français, derniers représentants de la féodalité, ont tous des noms commençant avec de, et nous avons diablement de la peine à les prononcer, nous autres, parlant la langue de si,

— Ah I nous appartenons à la langue de si, signer espagnol ? dit Orazio assez brutalement.

— Came no! (et pourquoi pas?) répondit l'Espagnol. jVous croyez-vous les seuls descendants des anciens

Latins et les seu!s possesseurs de cette langue universelle ? Apprenez qu il y a autant de rapports entre les langues italienne, espagnole et portugaise qu'il y a de ressemblance entre la figure d'un Calabrais et celle d'un Andaloux. On les prendrait pour deux frères.

— Bravo , capitaine Tartiglio ! s'écria Attilio qui venait de s'approcher. Vous êtes heureux de posséder tant de science ! Nous autres, infortunés Romains, nous n'avons appris de nos prêtres qu'à embrasser les mains, à nous agenouiller et à aller à la messe ! Nous ignorons absolument ce qui existe en fait de sciences grammaticales et autres en dehors des murs de Rome.

Pendant ce temps l'armée romaine approchait et Orazio, en capitaine expérimenté, suivait attentivement chacun de ses mouvements. Il ne se sentait en aucune façon troublé, bien qu'il dût éprouver cette inquiétude que tout chef ressent lorsqu'il commande un corps de troupes bien moindre que celui de l'enn emi qu'il va attaquer.

L'épreuve la plus dure que doive supporter une bande de guérilleros en temps de guerre, la préoccupation continuelle du chef, est la nécessité d'abandonner les blessés en cas de retraite, ou de les laisser à la charge des habitants terrifiés et craignant toujours de he compromettre. Cette considération força Orazio, en présence d'une armée tellement plus nombreuse que la sienne, de sonner le signal de la retraite. 11 le fit avec le calme, la sagesse qui le distinguaient ; on aurait pu croire qu'il réunissait ses camarades pour faire une ncuveile battue, tant il était maître de lui.

Il communiqua son intention à Attilio et lui recom-

manda d'éviter une trop grande précipitai ion , et d'exécuter la retraite division par division, puis il rejoiiçnlt Muzio qui se préparait à reconnaître l'ennemi.

Il échangea quelques mots avec le chef de l'avantgarde et alla se placer sur le point le plus élevé, d'où il pouvait tout surveiller. Il n'avait avec lui que deux adjudants.

Le général de la Roche ne manquait pas de bravoure. Il aurait dû servir une cause meilleure.

II attaqua courageusement les libéraux, dont il ignorait le nombre et la position, et se plaça lui-même au milieu de son avant-garde.

Jamais, que ce soit dans une escarmouche ou dans une bataille rangée, le commandant en chef ne devrait se placer dans les rangs de son armée. Il doit toujours rechercher un poste d'observation d'où il puisse embrasser d'un seul coup d'œil, si possible, tout le champ de bataille. Et encore faut-il qu'il soit très-rapproché de l'action pour qu'il n'y ait aucun retard apporté aux ordres qu'il expédie de tous les côtés.

Nous avons toujours trouvé que le meilleur poste d'observation était à la tête même des troupes.

Le général de la Roche commanda une soudaine attaque.

Orazio, bien qu'il fût décidé à la retraite, voulut auparavant châtier son adversaire pour son manque de prudence.

L'irrégularité du terrain et l'épaisseur du bois le servirent. Muzio put placer ses hommes à couvert du feu ennemi et |1 leur ordonna d'attendre pour tirer

que chaque coup pût porter, puis de reculer et de rejoindre les autres divisions.

L'ordre fut parfaitement exécuté. La première décharge couvrit le sol de morts et de blessés. L'avantgarde des mercenaires, complètement démoralisée par l'épouvantable trouée faite dans ses rangs, se replia sur le principal corps d'armée et y porta la confusion malgré tous les efforts que faisait l'intrépide général pour arrêter ce mouvement de recul.

Les Italiens eurent ainsi le temps d'effectuer leur retraite dans un ordre parfait.

Lorsque Fernand Certes débarqua au Mexique, il brûla ses vaisseaux.

Lorsque les mille de Marsala débarquèrent en Sicile, ils abandonnèrent les leurs à l'ennemi, et se privèrent ainsi de tout espoir de retour.

Ces actes sublimes contribuèrent puissamment au succès des deux expéditions.

Au contraire, la proximité de frontières amies et d'une retraite sûre est souvent une cause de défection parmi les rangs des patriotes italiens.

Nous avons été témoin de ce scandale en Lombardie dans l'année 1848, scandale amené par le voisinage tentant de la Suisse. Le même fait s'est reproduit dans les États romains près des frontières hospitalières du royaume d'Italie.

Il en fut ainsi pour les Trois-Cents. Après toUs les événements que nous venons de rapporter, Orazio se retira, sans avoir aucune perle à déplorer, des montagnes Cimiennes jusqu'aux États du roi. Et là il arriva

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ce qu'il avait dû prévoir : le manque de vivres et Tamour du repos dispersèrent son armée.

Et pourtant elle était composée d'hommes de grand courage ! Tout ce que les chefs leur dirent sur la servitude où était encore retenu leur pays, sur le devoir qu'ils avaient à remplir en se préparant à de nouveaux efiforts pour affranchir cette bien-aimée patrie fut inutile.

Ils restèrent seuls avec huit ou dix, — les braves parmi les braves.

Ceux-ci, conduits par Gasparo et Jacques, suivirent la route de la Toscane et se rendirent à Livourne, où ils espéraient trouver le yacht de Julia.

Nous prendrons congé d'eux pour quelque temps. Plus tard nous les retrouverons engagés de nouveau dans des expéditions aventureuses et hardies.

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