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LE PÈLERINAGE

A répoque où nous reprenons notre récit, le général Garibaldi avait quitté son rocher, et sur la prière de ses amis, s'était rendu en Italie.

Il avait un devoir à remplir vis-à-vis de ce pays auquel il consacre sa vie tout entière.

C'était le moment des élections.

Travailler à ces élections et semer en Italie les germes de la conscience et de l'émancipation des esprits, telle était l'œuvre qu'il avait à remplir. Il se mit en route et, partant de Venise, accomplit un véritable pèlerinage politique.

Car le développement de la conscience et l'émauci-

pation des esprits peuvent seuls rendre à l'Italie son ancienne grandeur nationale, peuvent seuls permettre au peuple de s'affranchir de ses liens, peuvent seuls ramener aux vérités d'une religion vraie et vivifiante. Ija fraternité est impossible là où régnent les prêtres, puisqu'ils condamnent aux flammes éternelles tout membre d3 la famille humaine qui refuse de reconnaître la suprématie du pape.

De môme le derviche ou prêtre turc condamne aux tortures éternelles tout adhérent au christianisme. Son fanatisme est tel qu'il devient dangereux de traverser les rues de Constantinople ou d'Alep.

Voyez l'affaire de Crimée qui coûta la vie à cent cinquante mille hommes et engloutit des trésors immenses ! Elle fut amenée par une pitoyable querelle au sujet d'une église. Les empereurs de France et de Russie embrassaient la cause de leurs prêtres, l'Angleterre et ritalie se mirent de la partie et il en résuKa une boucherie épouvantable.

A Venise, la foule du peuple jura de suivre jusqu'à la mort le général Garibaldi, et le lendemain cette même foule s'assemblait autour des boutiques où l'on vendait des joujoux bénits, des « indulgences » faites au nom de Dieu, et des images érigeant le christianisme en idolâtrie honteuse.

Tels sont les Vénitiens et tels ils resteront aussi longtemps que dureront la superstition ^cléricale et la corruption politique.

Pour ce qui regarde la représentation nationale, le peuple est encore exclu de la franchise électorale. Sur

une population de plus de vingt-cinq millions d'âmes, on ne compte pas quatre millions cinq cent mille électeurs. Chaque électeur doit être âgé au moins de \'ingt-cinq ans et doit savoir lire et écrire. Il est vrai qu'il lui suffit de pouvoir signer son nom, mais il doit de plus payer à TÉtat ou province un impôt direct de quarante francs au minimum ; cet impôt est complètement en dehors des impositions municipales.

Les gradués des universités, les membres de sociétés savantes, les employés civils ou militaires, les professeurs, les maîtres d'école, les notaires, les avocats, les chimistes, les chirurgiens, toute personne habitant une maison ou étant â la tête d'une boutique, d'un magasin ou d'un atelier, les agents de change peuvent prendre part au vote s'ils payent deux cents francs d'imposition dans une commune de moins de deux mille cinq cents habitants, trois cents francs dans une commune de moins de dix mille habitants, et^ au-dessus de cette population, quatre cents francs.

Le gouvernement exerce une immense pression, même sur ceux des électeurs qui n'appartiennent à aucune administration, par le principal fonctionnaire de la ville, le syndic, qu'il nomme lui-même et qu'il peut révoquer suivant son bon plaisir.

Ce fonctionnaire, au risque de perdre sa place, est forcé de recommander aux électeurs le candidat du gouvernement. Malgré l'état déplorable des finances, on a pu, au printemps de Tannée 18C7, disposer de millions en faveur de la corruption électorale. Tout est mis en réquisition : promesses d'églises, d'éaljs, de chemi is et surtout de chemins de fer.

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Si le candidat ofQciel remporte la majorité, la ville peut être certaine d'obtenir, pour prix de son obéissance, la voie ferrée si souvent demandée.

Et ce n*est pas seulement le syndic qui est forcé d'agir à l'heure des élections. La police tout entière est mise sur pied, et tout fonctionnaire, jusqu'au maître d'école, est sous le coup d'une révocation s'il ne favorise le candidat officiel et ne lui donne sa voix. Les ouvriers eux-mêmes sont renvoyés sMls font mine d'indépendance.

Toutes ces menées se font au grand jour. On publie des adresses émanant du gouvernement pour conjurer le peuple de ne pas voter pour le candidat de Topposition ; il est même des exemples de cartes refusées à des électeurs connus pour leur esprit indépendant.

C'était dans le but de chercher à réformer ces abus que le général Qaribaldi, s'adressant à la municipalité de Palma, dit :

— Que les nouvelles Chambres comprennent bien la nécessité absolue de réorganiser toute Tadministration, et si le gouvernement, en vue de les corrompre, revient à ses voies détournées, qu'il soit maudit !

Nous ne suivrons pas le général dans sa marche à travers Tltalie. Partout il fut reçu avec enthousiasme par la population des villes, avide de voir « Thomme du peuple, » et de lui témoigner sa sympathie ; elle applaudissait à sa doctrine de non-soumission à la domination, à Thumiliation étrangère, et surtout à ses dénonciations de Tentente qui existe entre la papauté et les hommes indignes qui gouvernent lltalie.

Ainsi qu'on peut le penser , de tous les côtés les

prêtres attaquèrent le voyageur et l'accusèrent d'athéisme. Le général répondit à cette absurde accusation à Padoue, devant vingt mille personnes.

— C'est en vain, dit-il, que mes ennemis essayent de me faire passer pour athée. Je crois en Dieu, j'appartiens à la religion du Christ, si je n'appartiens pas à celle des papes. Je n'admets aucun intermédiaire entre Dieu et l'homme. Les prêtres sont les plus grands ennemis de la liberté et du progrès ! Ils sont la cause première de l'esclavage sous lequel nous gémissons, et pour dompter l'àme des Italiens ils ont appelé à leur aide l'étranger qui subjugue leurs corps. Nous avons chassé l'étranger, il nous reste encore à chasser les traîtres qui les ont appelés. Il est temps que le peuple sache qu'il doit être libre, qu'il doit exercer ses droits et accomplir ses devoirs de citoyen libre. Le devoir ! le devoir I voilà le grand mot. Notre peuple doit connaître ses devoirs envers la famille, ses devoirs envers la nation, ses devoirs envers l'humanité.

A Vicence, il s'adressa en ces termes aux représentants des Chambres de commerce :

— La grandeur de Tltalie dépend en grande partie de nous. Nos guerres contre les étrangers touchent à leur fin, je l'espère. L'Italie est unifiée, est indépendante. C'est à nous de lui donner la prospérité. Nous pouvons produire tout ce qui est nécessaire à la vie de l'homme, et avec.de telles matières premières à quelles merveilles d'industrie ne pouvons-nous atteindre ! Notre peuple a la manie de ce qui vient de l'étranger : étoffes, vins, etc. Mais dès qu'il verra que nous produisons des choses aussi belles et aussi bonnes, si ce n'est

meilleures, il se hâtera de les adopter, et les nations étrangères recevront nos marchandises avec autant d'empressement que nous recevons les leurs aujourd'hui. Mais, hélas! tout pro^*ès est difficile là où gouverne le prêtre, et toute fraternité est impossible.

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