A LA MÉMOIHE DES MORTS
Le nom de l'Italie réveille d'anciens et douloureux souvenirs dans le plus profond du cœur de l'auteur de; cette histoire. Il prie ses lecteurs de lui açcorder^un. instant pour retourner auprès de ceux qui combattaient/ à ses côtés, pour pleurer sur eux.
Que de fois il est obsédé par le souvenir du temps» lamentable où Rome affranchie la veille a été de nouveau enchaînée par le despotisme européen, qui avait tremblé en voyant se relever la maîtresse du mcmde, qui avait jeté un cri d'effroi en entendant le message de la République romaine. Hélas ! elle périssait étouffée par une autre grande République! Napoléon, cet» ennemi secret et irréconciliable de toute liberté, essayait ses armes sur les Romains aussitôt qu'il eut commis le crime de lèse-nation, et trahi la crédule
population de Paris qu'il assassinait dans les rues sans égard ni de Tâge ni du sexe.
Que Dieu lui-même, au moment choisi par lui, punisse le meurtrier du 2 décembre^ Tassàssin de la liberté !
Après la défense de Rome, Garibaldi, qui jamais n*a connu le découragement, résolut, bien qu'il lui restât un si petit nombre de partisans, de reprendre les armes.
Mais une poignée de braves ne suffit pas pour libérer une nation. Que peuvent-ils, ces quelques jeunes gens courageux contre quatre armées organisées ?
Il est vrai qu'aujourd'hui le patriotisme s*est beaucoup développé et que C/O petit nombre déjeunes braves a accompli d'héroïques foits, comptés dans Thistoire.
Mais alors la nation était découragée, et le peuple garda un profond silence en voyant s'éloigner ce qui restait des défenseurs de Rome pour recommencer la latte ailleurs. Un air morne, hébété, voilà le dernier salut de cette population romaine pour laquelle les braves avaient versé leur sang. Pas un Romain ne vint grossir leurs rangs. La crainte ! la honteuse crainte, faisait seule battre leur cœur. Et cette peur gagna la petite armée. Tous les matins on comptait de nouvelles désertions. On fuyait en laissant armes et bagages épars sur le sol du bivouac ; les armes ramassées étaient placées sur les mules et sur les wagons qui accompagnaient la colonne. Bientôt la ccdonne compta plus de mules et de wagons que d'hommes, et peu à peu s'évanouit dans le cœur de ceux qui étaient laissés seuls l'espoir de réveiller la nation écrasée.
A Sàn-Marino, voyant que toute lutte devenait impossible, l'ordre du jour suivant ftit donné :
« Retournez chacun dans vos demeures et souvenezvous que l'Italie ne doit pas demeurer dans l'esclavage. »
La plupart des hommes de la mince colonne obéit à cet ordre.
Il ne resta auprès du chef que quelques déserteurs des armées papales et autrichiennes, qui eussent été fusillés s'ils étaient rentrés chez eux. Ce sont eux qui, une dernière fois, tentèrent d'affranchir Venise.
Et ici commence la plus triste, la plus douloureuse des histoires.
Anita, la noble et courageuse compagne du général, n'avait jamais voulu se séparer de lui, même à Theure du plus grand danger. 11 la supplia en vain de demeurer à San-Marino. Faible, malade, enceinte, elle sut encore résister à tous les arguments qu'il employait. Pour toute réponse, elle lui demandait avec un angélique sourire « s'il voulait l'abandonner. »
Entouré par les troupes autrichiennes, poursuivi par la police cléricale, ce débris épuisé de l'armée romaine sut encore en une nuit gagner douze heures d'avance sur l'ennemi. Le matin, il arriva aux portes de Cesenatico gardées par un détachement autrichien.
— Tombez sur eux, désarmez-les l s'écria Garibaldi à sa petite bande.
Aussitôt dit, aussitôt fait. Les soldats autrichiens terrifiés se laissèrent désarmer.
Les autorités de la ville furent alors réveillées et on les mit en demeure de fournir aux volontaires des vivres et des bateaux.
Souvent la fortune sourit à Garibaldi dans ses en-
trepriaes les plus difficiles, mais ce jour-là elle se voila pour luit et il entra dans une ère de malheurs et d*ad* versités.
Un sombre nuage était étendu comme un lourd rideau de crêpe au-dessus de rAdriatlque, et le vent du nord» froid, glacial, soulevait ses vagues. La mer était Airieuse, et l'entrée étroite du port de Cesenatico n'offirait qu*une masse d*écume tourbillonnante.
Que d'efforts tentés pour quitter le port I
Les treize bateaux lourdement chargés S0 maniaient difficilement.
Enfin une éclaircie se fit, le vent s*apaisa, la mer se calma, et la lune se montra dans tout son éclat.
Pendant ce temps, les Autrichiens Vêtaient assem* blés sur la plage. De là ils tiraient sur les fugitifs. Neuf bateaux se rendirent. Les quatre autres, sur Tun des« quels se trouvaient Garibaldi, Anita, Cicemachio, ses deux ffis et Tyo-Bassi , purent s'éloigner, et le lendemain matin, ils abordèrent à Fooi del Po.
Anita, portée par celui qu'elle aimait, fût déposée mourante à quelques pas de la côte, dans un champ de blé.
L^giero, vaillant officier, originaire de File de la Madeleine, qui avait suivi Garibaldi en Amérique et était revenu avec lui, était seul avec les deux époux. De temps en temps il se soulevait pour voir au-dessus des épis ce qui se passait sur la côte. Il ne tarda pas à apercevoir les limiers blancs en quête de sang.
Car ces côtes étaient couvertes d'Autrichiens envoyés à la chasse des fugitifs.
Cicernachio, Bassi et neuf autres qui avaient cherché
à échapper à l'ennemi en prenant une direction différente à la nôtre furent pris et tués comme des chiens. Dès que les Autrichiens eurent mis la main sur eux, ils contraignirent, à force de coups, neuf paysans à creuser neuf fosses dans le sable, et ayant placé les jeunes héros au pied de ces fosses ils lis fusillèrent à bout portant. Le plus jeune, un enfant de treize ans, flls d'un tribun romain, remuait encore après la décharge. Un Autrichien lui brisa le crâne d'un coup de crosse.
Bassi et son frère Cicernachio souffrirent le même sort à Bologne.
Que le souvenir de ces actes de brutalité atroce, de ces froides boucheries des nobles et honnêtes champions de la liberté, ne s'efface jamais du cœur des Italiens ! Qu'il soit comme un aiguillon pour leurs consciences et ne leur laisse aucun repos tant qu'ils toléreront l'étranger et le gouvernement clérical dans les murs de leur splendide cité !
Le chef, emportant son précieux fardeau, —sa femme si tendre et si dévouée — erra tristement avec son compagnon Leggiero à travers les lagunes du Pô jusqu'au jour où la douce Anita ferma les yeux à la lumière. Il versa des larmes abondantes et amères sur cette compagne si passionnément aimée, puis il reprit sa marche, parcourut montagnes et forêts, toujours traqué par les agents du pape et de l'Autriche. ;
La destinée l'épargna cependant. Il avait encore de nouveaux dangers à courir, de nouvelles fatigues à endurer et aussi quelques nouveaux triomphes à compter.
286 L.A DOUINATION DU MOINE
Les tyrans de Tltalie le retrouvèrent sur leurs traces, ces traces indélébiles faites de larmes et de sang. Malheur à eux qu*il ait échappé à leur vengeance ! Le Jour vint où, d leur tour, ils prirent la fuite, laissant leurs tapis tendus et leurs tables servies pour les Mille de Garibaldi.
Mais revenons à notre récit, et retournons à Venise où nous avons laissé le général heureux témoin de la liberté quUl avait tant désirée.
Les canaux sont couverts de gondoles remplies â*une foule qui acclame la Cîiemise rouge comme Temblème de Taffranchissement de la nation. Les douloureux souvenirs s'effacent à l'éclat du bonheur et de la liberté de la reine de l'Adriatique.