CHAPITRE LU
l'espion a VENISE
Il est onze heures du soir. Sur les canaux, des centaines de gondoles, sur la place Saint-Marc, merveilleusement illuminée, une foule tellement compacte, qu'on n'aurait pu voir un seul grès du pavé.
Au balcon du palais Zuccliini, côté nord de la Piazza, parut Garibaldi, qui salua la foule et la citée rachetée, rachetée au moyen d'un marché conclu entre des souverains, elle, la ville ancienne, premier boulevard de la civilisation en Europe I Des cris d'enthousiasme répondirent à la salutation du général.
Malgré la joie, l'enthousiasme de cette foule, elle avait un aspect singulier, elle semblait porter encore la flétrissure du despotisme. Cette flétrissure une fois empreinte sut* une figure humaine ne s'efface jamais.
C'est ce que se disait Tami du peuple penché sur le balcon»
288 La boMlNATioN du moine
Sou émotion ne l'empêchait cependant pas de promener un regard scrutateur sur cette foule animée et bruyante.
Sa vie de soixante années, si riche en événements de tous genres, lui avait donné une grande expérience des hommes, et il pouvait analyser toutes les parties qui composaient la foule où se cachaient les voleurs, Tassassin, l'espion et le mercenaire du prêtre. Et ils étaient nombreux les espions de TÉglise, mêlés à Thonnête population de Venise.
Tandis qu*il contemplait d'un air pensif cette grande assemblée de peuple, une main légèrement posée sur son épaule lui fit tourner la tête.
— Voyez-vous, dit Attilio, la figure de ce coquin ? Regardez, là-bas ! Il est coifie du bonnet vénitien et il s^eflbrce de ss perdre au milieu du peuple de la ville, âmes bonnes et simples ! Il a beau faire, on le distingue aussi facilement qu'on distinguerait une vipère au milieu de lézards ou une tarentule venimeuse au milieu de fourmis. Quand des reptiles semblables se faufilent dans une foule, ce n*est pas sans but, soyez-en sûr. Il doit être venu en droite ligne de Rome et il nous tient en réserve quelque surprise.
Cette canaille n'est autre que Cencio I Je vais suivre ses mouvements !
Nos lecteurs n'auront sans doute pas oublié l'agent subalterne du cardinal Procopio, celui qui remplissait le rôle d'observateur caché dans la chambre que Gianni avait louée en face de Tattlidr de Manlio.
Après la pendaison de ses maîtres, Ceicio avait
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trouvé de remploi chez un autre cardinal, et même il avait été promu au grade de principal agent de Son ïlminence.
Il possédait, du reste, toutes les qualités requises pour faire un excellent agent secret du tribunal pontifical. Il avait fidt autrefois partie d'une société de libéraux, il connaissait plusieurs démocrates de Rome, et la trahison lui était chose familière.
Plus tard nous saurons la mission qu'il avait à remplir à Venise.
Rentrons à présent dans le palais Zucchini où est réunie une nombreuse et brillante société.
Nos trois héroïnes, Irène, Julia et Clélie, éclipsent encore les beautés vénitiennes.
Les jeunes Vénitiens, émerveillés de tant d'éclat, abandonnaient les nobles filles de la reine de TAdriaque pour ne s'occuper que des trois Romaines. Nous disons bien trois Romaines, car Julia avait épousé Muzio, et tout en restant tendrement attachée à son pays natal, elle était itère de son nouveau titre de Romaine.
Irène, un peu moins jeune que ses compagnes, avait conservé la fraîcheur éblouissante de la première jeunesse, et son port de reine faisait involontairement penser aux matrones de l'époque de Cornélie.
Le mariage n'avait changé en rien la jeune, jolie, charmante Clélie. Jamais trois femmes ne se sont mieux < ressortir que ces trois amies. Elles semblaient se compléter les unes les autres et acquérir
Tune par l'autre la perfection de la beauté.
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Manlio et SUvia étaient près de leur fille, heureux de l'admiration qu'elle éveillait.
De toutes nos anciennes connaissanceSi Aurélia seule manquait à la réunion. Elle était restée à bord auprès du capitaine Thompson qu'elle avait épousé et auquel elle était attachée comme le lierre Test au chêne. Son aversion pour la mer avait diminué depuis qu'elle avait pour protecteur ce brave et honnête marin anglais.
Orazio et Muzio causaient ensemble dans on coin du salon sur tous les événements de la journée. Bientôt Attilio vint leur &ire part de sa découverte, et après s'être consulté sur ce qu'il y aurait de mieux i fidre, les trois amis partirent pour la place Saint- Marc.
Ils eurent de la peine à se fhtyer une voie à travers la foule. Cependant lorsque Garibaldi, rappelé une troisième fois par des milliers de voix, paraissait de nouveau sur le balcon, il put voir ses jeunes amis s'approcher de Cencio et l'entourer.
A ce moment, Tespion sentit son bras pris comme dans un étau : c'était la main de fer d'Orazio qui l'avait empoigné, et Muzio approchant sa figure de celle de l'agent des prêtres, lui dit à voix basse r
— Cencio, suis-nous I
Cette voix, ce regard indigné, Cencio les connaissait; il trembla, il devint pâle comme la mort« Aussi lâche que fourbe, il ne put articuler une syllabe, et poussé ou plutôt entraîné par Attilio et Orazio^ il suivit la direction indiquée par MuziOé
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