‹ La domination du moineChapitre 53 sur 69 · CHAPITRE LIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE LIV

l'arrêt de mort

Depuis longtemps le tribunal romain ayalt prononcé la sentence de mort contre le prince T...» frère dlrène» et Cencio avait reçu Tordre de profiter de l'agitation causée par l'arrivée de Qaribaldi pour exécuter cette atroce sentence.

Il avait à ses ordres huit coupe-gorges, agents du Saint-Si^e, et il les avait placés aux abords de Tbôtel Victoria.

Toutes les issues étaient gardées. Une gondole louée d'avance attendait près de l'hôtel . Aucune mesure n'avait été négligée, avis était même donné de se débarrasser des gondoliers afin qu*il n'existât aucun témoin gênant.

Cencio devait se mettre à la piste du prince, le filer. Heureusement, il échoua ; son flair, généralement trèsfin, lui fit défaut ce jour-là, et \\ ne réussit qu'à tom-

204 LA DOMINATION DU IfOINE

ber entre les mains de nos trois jeunes amis qui le firent comparaître devant un quatrième personnage, infiniment redoutable... Oasparo.

Oasparo n*aTait pas voulu quitter ses nouveaux amis apràs les événements de Yiterbe. Il tes avait accompagnés hors du territoire romain et avait offert ses services au prince T... qui les agréa. C'est attaché à la personne du prince qull vint à Venise.

Tandis que le jeune chef errait d'une façon assez distraite dans les salons du palais Zucchîni, le vieillard resté sur le seuil considérait attentivement tout ce qui se passait. Lorsqu'il vit les trois hommes qu'il aimait à r^al de fils quitter le palais et se mêler à là foule, il les suivit et arriva peu après eux à la taverne de Vicolo dei Schiavoni.

Il serait difficile de décrire la terreur qui saisit Ve&z pion des prêtres à la vue de ce quatrième juge. Il perdit toute présence d'esprit et il lui aurait été impossible de dira comment il était monté au premier étage de la taverne et comment il se trouvait seul dans une pièce éloignée, seul devant cet efOrayant tribunal de quatre personnes.

Muzio, après avoir fait monter du vin, dit au garçon de les laisser et de ne pas revenir avant d'être appelé.

Dès que le garçon eut disparu, il eut soin de fermer la porte à clef, puis ayant fait asseoir Tespion contre le mur, il alla prendre place au bout de la table à côté de ses trois compagnons.

Ils étaient assis tous quatre sur un banc, les coudes appuyés sur la table, et ils attachaient sur le misérable un regard qui le faisait trembler,

tA DOMINATION DU IfOINB.

Dana toute autre circonstance, ce malheureux e&t fait pitié. La figure décomposée par la peur» il était Udeux. On était tenté de lui pardonner sa trabison.

Le regard froid, impassible, sans merci de ses quatre juges porta sa terreur à son comble. Ses yeux se dilatèrent, sa bouche s'ouvrit démesurément, 11 cherchait à dire quelque chose pour sa défense et ne pouYait rien articuler» Il fit des efforts pour respirer, le souffle lui manquait : — Signore, b^ya-t-il» je... ne... suis..» pas... et sa voix s'éteignit.

Le calme des quatre Romains paraîtrait sanyage s'ils n'avaient des motifs aussi sérieux de haïr ce vil personnage. De la pitié pour lui eût été de la lâcheté. Faire grâce â cet être tremblant, mourant d'ef^i, c'était ratifier la condamnation â mort d'hommes nobles, fiers, courageux, qui dépensaient leurs forces pour le bien de la patrie. Excusons-les donc de parât* tre cruels. — Non, ne les excusons pas : approuvons* les d'être justes.

Muzio de sa voix grave fat le premier à rompre ce terrible silence.

Eh bien, Cencio, dit-il, je vais vous raconter une histoire que, en votre qualité de Romain, vous saves peut-être déjà.

Un jour, nos pères, fatigués de la domination du premier roi de Rome, qui avait, entre autres choses aimables, tué son frère Rémus parce que célui-d s'amusait à sauter par-dessus les murs qu'il avait eu la fantaisie de faire élever autour de Rome, nos pères» dis-je, décidèrent par un sénatus-consulte de se débaprasser de leur roi qui devenait par trop turbulent et

despote. Us se ruèrent sur lui, et bien qu'il se défendit avec courage, il succomba sous leurs coups.

Le ûdt accompli, il s*agissait d'inventer quelque stratagème pour faire disparaître le corps, car le peuple avait la lâcheté de ne pas haïr son roi guerrier.

Un vieux sénateur émit Tidée excellente que voici : Nous dirons au peuple que Mars (le père de Romulus) est descendu chez nous, et après nous avoir reproché nos rapines, nous a juges indignes d'avoir pour roi le fils d'un dieu, et Ta enlevé au ciel.

» Mais que ferons-nous du corps f demandèrent plusieurs sénateurs.

» Du corps? répéta le vieillard.' Rien de plus &cile.

Et, tirant son poignard, il se mit à couper le cadavre en morceaux. Quand la dissection fut terminée, il dit :

— Que chacun de nous prenne un de ces morceaux sous sa robe et aille le jeter dans le Tibre. Nous sommes au soir. Dès demain matin, les monstres marins auront fait de dignes funérailles au fondateur de Rome.

Maintenant, Cencio, ne croyez-vous pas qu'en ce qui vous concerne, ce serait vous Caire un grand honneur que de vous réserver le même sort qu'à un roi de Rome et fils des dieux, vous qui n'êtes rien autre qu'un misérable traître.

— Pour l'amour de Dieu I s'écria le malheureux , tremblant et pleurant comme un enfant, ne me tuez pas. Je ferai tout ce que vous voudrez. Ne me condamnez pas à une aussi cruelle mort. Ayez pitié de moi I Grâce ! pour l'amour de vos femmes, de vos mèreSf ne me tuez pas !

— Vous parlez de mort cruelle ? Peut-il y en avoir une trop cruelle pour un espion, pour un traître? demanda Muzio. Avez-vous d^à oublié, animal ram« pant, avoir trafiqué de la vie de jeunes gens, les avoir vendus aux Thermes de Caracalla I S'ils ont échappé alors au carnage, vous n'en avez pas moins touché le prix de leur sang !

~ Les larmes continuaient à couler le long des joues de Cencio. Muzio reprit :

— Pourquoi étes-vous à Venise? Qui vous a envoyé? Qu*étes-vous venu ikire ici, vil limier I

— Je dirai tout, répondit le misérable en tremblant.

— Vous ferez bien, être infâme ! Autrement nous chercherons avec nos couteaux ce que votre corps peut receler.

— Tout, oui, je dirai tout ! répéta Cencio comme un fou. Il ne savait par où commencer.

— Vous devez être plus prompt dans les comptesrendus que vous faites au saint-offlce, dit Gasparo.

— Commence ! s'écria Orazio d*une voix formidable. Après une seconde d*un silence de mort, Cencio

commença ainsi :

— Si la vie du prince T... vous est chère,..,

— Le prince T..., le frère d'Irène, vociféra Orazio, et d'un bond il s'élança sur Cencio et le saisit à la gorge.

Cencio n'eût pas été plus complètement terrassé, eût-il été la proie d'un tigre.

Attilio intervint : — Frère, dit-il, aie patience, laisse-le parler. Si tu Tétrangles, nous n*aurons aucun renseignement sur ce que nous voulons savoir.

Orazio lâcha Cencio qui reprit :

296 LA DOMINATION DU IfOlNB

— Si la Tie da prince T... vous est chère, allons tous naonble à sa recherche pour ravertir que huit émissaires da saint-office sont en onboscade autour de niôtel Yictoria pour Tassassiner lorsqu'il rentrera.

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