LES FUNÉRAILLES
Noos avons toujours aimé le respect que Ton rend aux morts.
Honorer la vertu qui disparaît c'est encourager les survivants à marcher dans une noble vole. Mais nous condamnons toutes les pompes que les prêtres étalent autour d'un cercueil. Ce sont des dépenses inutiles et une vaine ostentation.
La mort — ce véritable type de l'égalité de tous les hommes — la mort qui détruit toutes les supériorités mondaines et qui confond le pauvre et l'empereur dans la même démocratie, la décomposition, — la mort, ce grand niveleur, doit être étonnée de l'immense différence qui distingue les funérailles du pauvre de celles du riche !
Elle doit s'arrêter surprise devant les préparatifs de Tensevelissement du cadavre d'un seigneur, et rire —
si la mort peut rire — à cette parodie de la douleur qui souvent recouvre la joie très-vive de Tavide héritier, souvent aussi cache T indifférence la plus complète.
Nous avons vu en Moldavie, à Tenterrement d^un boïard, cette lamentable institution de pleureurs et de pleureuses. Quelles larmes, quels cris I
Le dégoût nous a pris.
Le souvenir de cette institution m*est souvent revenu à Fesprit en lisant les débats parlementaire.^ en voyant les discours outrageants, les projets de loi avilissants couverts d'applaudissements partis d'une certaine classe de gens payés.
Une grande affluence de monde suivit le cercueil du prince T... Les indifférents étaient en grand nombre, mais on pouvait cependant distinguer des figures qui portaient des 1 races d*une douleur réelle.
G*étaient celles de ses amis, Attilio, Muzio et Gasparo. Ce dernier était particulièrement affaissé et ses yeux étaient gonflés par les pleurs.
La forte nature du vieux chef romain était profondément ébranlée par la perte de son maître et de son ami. Il lui avait été tendrement attaché, et cette affection prouvait autant en faveur du prince qu'en &veur de Texilé, du bandit. Ce n'est pas le maître que Gasparo pleurait, c*est Tami, le bien&iteur.
Que de véritables amis les grands de la terre pourraient se faire, s'ils ouvraient leur cœur à la générosité, s'ils cherchaient à adoucir par leur bonté les injustices du sort, s'ils voyaient en ceux q^ie la destinée a fait naître pauvres, des égaux par le cœur et Tàme I
324 LA DOkiNATXON DU MOINE
Il y a dans les classes élevées bien des hommes qui sont la bienfaisance même et de nobles femmes aimables et bonnes. Mais c'est le petit nombre» et leur excessive charité ne sufSit pas à adoucir les misères des déshérités de la fortune.
La classe riche prise dans son ensemble est nonseulement indifférente aux malheurs des autres, mais elle parait encore par sa morgue aggraver les épreuves des pauvres.
Le soin de tout bon gouvernement, le devoir qu'il devrait se tracer, serait Tamélioration de l'état des prolétaires. Malheureusement, ce devoir reste inaccompli, ce soin est n^ligé. Les gouvernements ne pensent qu'à se mieux consolider, à augmenter leurs forces. £t pour atteindre ce but égolîste, ils emploient la corruption, ils soudoient des satellites et leurs complices.
Si tous les riches s'entendaient, ils pourraient réparer en une grande mesure les effets de la mauvaise administration, soulager la misère, et améliorer la condition du peuple. S'ils voulaient abandonner une portion seulement, une petite portion de leur sup^:*flu I Lorsque le pauvre manque de tout absolument, meurt littéralement de faim, leurs tables r^orgent d'une immense variété de mets et de vins rares et coûteux. La conscience de l'homme qui s'assied devant cette table chargée de mets dont le prix ferait vivre long^ temps une famille entière, la conscience de cet homme est-elle en repos ? Peut-il complètement oublier celui qui n'a pas un morceau de pain ? •
Là domination t>U MOif^E 326
— Pourquoi une si grande douleur à la mort d'un de nos ennemis, capitaine ?
Ces paroles, furent prononcées par un homme assez singulier d'apparence, et il accompagna sa question d'une tape amicale sur l'épaule de Gasparo.
Celui-ci se retourna, et après avoir considéré attentivement la flguf e de cet interlocuteur familier, s'écria d'une façon assez peu en harmonie avec la solennité du moment :
— Mille tonnerres I C'est donc toi, Marzio, c'est bien toi?
— Et qui cela pourrait-il être, mon capitaine, sinon votre lieutenant ?
L'ami de Gasparo était un type superbe du vrai brigand italien. Il n'avait nullement suivi l'exemple de son capitaine qui, depuis quelques mois, avait civilisé sa mise et ses manières. Lui, au contraire, conservait toute la rudesse et la sauvagerie d'aspect du bandit romain. Grand, large d'épaules, fortement taillé, son apparence avait je ne sais quoi d'effrayant et le rogard de ses brillants yeux noirs donnait le fj^isson.
Ses cheveux, d'un noir de jais, contrastaient avec sa barbe grisonnante. Son costume différait peu de celui qu'il portait lorsqu'il était la terreur de la contrée, — peut-être était-il plus propre : large pourpoint de velours foncé, dans les poches duquel devaient être soigneusement cachés les accessoires indispensables au brigand, pistolets, poignards, ou couteau à lame aiguisée des deux côtés, chapeau posé sur l'oreille droite à la façon des ouvriers, et large pantalon bien rempli de poches.
Maizio avait abandonné les guêtres de cuir,
^occasion était peu favorable pour une conversa^ tion, cependant on voyait que les deux hommes avaient du plaisir à se retrouver, et éprouvaient l'un pour Tautre une véritable sympathie.
Appelez comme vous l'entendrez cette poignée d'hommeS| ils n'en resteront pas moins des braves. Pendant sept années entières, — à une époque où la gloire et rhonneur italien sont de vains noms, — ils ont su tenir tète à une grande armée, à deux autres armées de carabiniers, à un détachement de gardes nationaux, et à toute une population hostile.
Si vous vous étiez occupés, gouverneurs de ce pays, de l'instruction du peuple, ces brigands ne seraient pas devenus les instruments de la réaction contrôles prêtres, mais ils feraiqpt, à llieure qu'il est, partie de nos rangs, et enseigneraient à nos troupes comment un homme peut en combattre vingt.
Notre sympathie pour les fio^viéles brigands ne s'étend en aucune sorte aux assassins, qu'on le comprenne bien.
Combien Ity eu a parmi les grands qui mériteraient: un titre pire que celui de brigand I
Wrdonnez-moi cette longue digression, lecteurs. J'ai été entraîné à vous parler du brigandage eh général et j'oubliais que je vous laissais à un enterrement.
Lorsque le cortège atteignit le cimetière, on descendit le cercueil dans la fosse ; aucun discours ne fut prononcé!
Oue pouvait-on avoir & dire? Le âlde la vie du jeune
prince avait été trop rapidement conpé. Toutes ses nobles qualités n^avaient pas eu le temps de se développer.
C'était une fleur qui avait été cruellement arrachée avant qu aucun fruit eût pu se nouer.