LB RÉCIT DE MARZIO
En revenant des funérailles, Attilio et Mozio eurent à remplir le douloureux devoir d'annoncer à Irène et à Orazio la mort de leur firère.
Fort embarrassés, ils appelèrent à leur aide le général, qui fit venir auprès de lui les jeunes époux, et les prépara à la fatale nouvelle.
Nous laisserons nos amis auprès d'Irène, qu'ils s'efforçaient de consoler.
Elle aimait tendrement son frère. Peut-être aussi n'avait-elle pas entièrement dépouillé ses idées de patricienne, et aux larmes très-sincères qu'elle versait, se mêlait-il le regret amer de voir s'éteindre le dernier rejeton d'une noble famille, famille à laquelle elle était fière d'appartenir, bien qu'elle ne se rendit pas compte de ce sentiment aristocratique enfoui tout au fond de son cœur et qui subsistait toujours malgré
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le mariage qu'elle avait contracté volontairement et avec enthousiasme.
Quant à la fortune qui devait lui revenir par la mort de son frère, sa pensée ne s'y arrêta pas un instant. Il y avait trop de grandeur, de générosité dans son Ame pour que l'ombre d'une idée intéressée se fît jour en ce moment de deuil. '
Il est vrai que les propriétés de la famille du prince étant sur le territoire romain avaient été momentanément confisquées par les dignes serviteurs de Dieu, dont les possessions ne sont pas de ce monde.
Après Irène, la personne qui éprouva le chagrin le plus profond de la mort du jeune prince fut Gasparo.
Il trouva heureusement quelque adoucissement à sa peine dans la société de son ancien lieutenant, et il lui tardait de connattre ses aventures. Il l'emmena donc dans sa chambre à l'hôtel Victoria, où les deux ddevant bandits s'enfermèrent soigneusement.
Après un feu croisé de questions et de réponses presque toutes en monosyllabes , le lieutenant parla ainsi :
— Lorsque vous dites, mon capitaine, que vous étiez fatigué de la vie des forêts et que vous àHiez rentrer dans la vie privée, je demeurai seul. Je n'abandonnai pas notre genre d'existence, et je ne me départis jamais du plan d'action que vous m'aviez tracé — dépouiUer le riche et le puissant, soulager le pauvre et le malheureux.
Nos compagnons, formés par vous, me donnaient rarement sujet à blâme, cependant si l'un d'eux faillissait à son devoir, je le punissais sans merci.
Par la grAoe de Diea, nous véeAmes ainsi pendant plusieurs années. Les charmes du beau sexe- étaient toujours le rocher sur lequel nos cœurs se brisaient» oooune bien vous saves, capitaiae.
A. ces mots, Oasparo tordit le bout de sa moustache blanche. Il se rappelait sans doute plus d'une aventure galante.
Ld lieutenant reprit :
— Vous vous rappelez Nancy, cette fille que j*adorais, et au si^et de laqudle j'ai été si longtemps persécuté, traqué par ses parents? Ne pensez pas que jamais elle pût me trahir, cette noble eniSmt. Son âme était pure comme celle des a^ges
Bt le vieux bandit se couvrit les yeux avec la main.
"— Elle est donc morte ? s'écria Gasparo.
— * Oui, elle est m(»i»« répondit Marzio.
Aj^nès un moment de silence, il continua aaa récit.
— Un jour, Nancy se sentant indisposée s'arrêta dans la demeure de^Marcello, où habitait cette pauvre Camille, perdue et rendue folle par le cardinal Procopio.
J'avais une expédition à faire avec mes hommes et je laissai Nancy dans la chaumière. La nuit, la petite maison fut cernée et mon trésor Ait enlevé, emporté à Rome.
A cette nouvelle, je devins comme fou. Je ne pris aucun repos avant d'avoir découvert l'endroit où l'on avait conduit ma Nancy. Je remuai ciel et terre. Enfin, j'appris par des amis qu'elle était enfermée dans le couvent de Saint-François, et condamnée à servir les nonnes et i ne Jamais revoir la lumière.
Ma femme au service des nonnes I au service de
jeunes femmes trahies et de vieilles femmes rasées et méchantes !
Je vous donnerai une servante, misérables, m*écriaije; j'enverrai au diable le couvent et ses habitants, le ciel m'en êist témoin.
La nuit suivante, j*allai seul à Rome. Je trouvai lâché de risquer la vie de mes compagnons dans une entreprise qui me regardait moi seul.
J'achetai à la place Navono un &got de branches sèches.» et je le portai à la. taverne, où j'aitendis la nuit. Vers onze heures, quelques minutes ^kvant la fermeture de la taverne, je pris mon fagot ^et je me dirigeai en toute hâte, du côté du couvent Saint- François.
Qui pouvait empêcher un malheureux de reporter un fagot chez lui ? Personne assurément, et Rome a cela de bon que, le soir, on ne sort jamais crainte des voleurs, qui peuvent, grâce â la liberté que leur laisse le gouvernement des prêtres, faire absolument tout ce qui leur plalt pourvu qu'ils ne se mêlent pas de poli* tique.
Je déposai mon âigot tout contre la porte du couvent, et je préparai ma boite d*allumettes. Avant d*en frotter une, je jetai un coup d*œil Investigateur sur la route.
Comme <m peut le prévoir, la portç brûlée, restaient les grilles, et je pouvais demeurer là un temps infini i ch^cber à les ébranler sans avancer, en rien. Le meilleur moyen à employer était donc de fSilre assez de bruit pour attira l'attention des habitantes du couvent.
Je m'en tinia à ce projet et j'allai me cacher dans
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renfoncement d*aiie porte pour attendre que quelqu'un par&t, quand ce ne serait que la patrouiUe.
Mon attente ne fut pas longue. Au bout d'un instant j'entendis le pas mesuré de la patrouille. Alors, avec la n^idité de course que tous me connaissez...
^ Je le crois bien, interrompit Gasparo. Je n'oublierai jamais cet évéque, qui, nous ayant aperçus de loin sur la route de Civita-Yecchia, fit tourner bride à ses chevaux et les lança au triple galop du côté de Rome.
En moins de temps qu'il ne m'en faut pour le raconter, vous étiez déjà devant les chevaux et vous aviez arrêté les voitures.
— Ah! quelle bonne prise c'était, capitaine, dit Marzio. Gomme nous nous sommes amusés I Gomfne nous avons été pendant longtemps prodigues de notre argent ou plutôt du produit de la pauvreté d'un descendant des apôtres !
Mais je reprends :
Je me précipitai yers le Êigot, y mis le feu, et revins me blottir dans ma cachette. Bientôt une grande flamme éclaira la porte du couvent, et au bout d'un instant cette même porte présentait une certaine analogie avec le cratère d'un volcan. Et la police? Dieu! nulle part elle n'est composée d'êtres plus lâches qu'à Rome. Au lieu de courir au feu et de tâcher de l'éteindre, ils se mirent à crier de toutes leurs forces pour éyeiller tout le voisinage. Ils n'approchèrent du feu que lorsque bon nombre de personnes y étaient déjà, et que les portes du couvent étaient ouvertes.
«» C'est maintenant mou tour, me dis-je, et je suis
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dans la mêlée. Les nonnes, je suis sûr, auraient été heureuses de se voir délivrées par un champion tel que moi, car elles étaient entourées de personnages fort grossiers.
Tout allait > pour le mieux. Les nonnes réveillée^ étaient accourues au feu, elles ayaient ouyert toutes les grilles et elles s'efforçaient d'éteindre rincendie ayeç tout ce qu'elles avaient sous la main : baquets, seaux, cuvettes, pots à eau.
Je fis semblant d'aider les travailleurs et, au bout d'un instant, voyant qu'on était fort occupé au dedans aussi bien qu'au dehors, je franchis la porte enflammée et j'allai porter mon secours aux nonnes, dans leur sanctuaire même.
Je cherchai immédiatement, dans cette foule de femmes, celle qui pouvait être la supérieure ; je ne tardai pas à la découvrir. Elle était âgée et sa démarche était altière. J'allai droit à elle, je la saisis par le bras, et lui dis d'un ton bref : Venez avec moi I Et je l'entraînai vers l'intérieur du couvent. La chose n'était pas des plus faciles. La vieille se débattit et voulut crier. Je lui fermai la bouche avec un mouchoir et la pris dans mes bras.
J'entrai dans la première cellule que je trouvai ouverte. Une lumière y brûlait et le lit avait été occupé. Je déposai mon pesant fardeau sur le lit et fermai la porte.
Elle parut surprise, mais nullement effrayée. Je n'ai jamais rencontré démon animé d'autant de cpurage.
— Où est Nancy ? m'écriai-je d'une voix propre à l'effrayer.
Point de répQnse.
— Où est Nancy ! repris-Je plus haut encore.
Point de réponse.
— Répondez I ou Je vous ferai retrouver votre lan* gue avec ceci, vieille sordàre» et Je fis briller à ses yeux la lame de mon poignard.
Toi^urs même silence.
— Par la sainte Vierge I dit Gasparo» ces abbesses sont toutes les mêmes.
A la défense de Rome, en 1849, il était nécessaire de passer dans le couvent du Sacré-Cœur pour occuper une certaine partie des remparts. Elles nous ont tenus, moi et une compagnie, pendant des heures, à la porte, sans jamais vouloir rouvrir. Quand Tabbesse reçut Tordre du gouvernement de nous laisser passer, elle le déchira. Ce ne fût que lorsque nous eûmes commencé à nous servir de nos haches pour foncer les portes, qu'elle consentit à nous laisser entrer.
— La mienne était de la même trempe , reprit Marzio. Je n'étais pas dliumeur à plaisanter, Je voulais ravoir Nancy, et cent vies comme celles de cette reli* gieuse ne m'eussent pas arrêté* La saisissant d'une main et prenant mon poignard de Tautre, J*en approchai la pointe de sa gorge, ayant soin cependant de ne fitire que Teffleurer légèrement. Je vis qu'elle n'avait aucun désir de recueillir la palme du martyre.
— Pour l'amour de Dieu... balbutia-t-elle,
— Rendez-moi Nancy, ou je vous enverrai tenir compagnie au diable en personne, morbleu 1
— Pour Tamour de Dieu, làchez-moi !
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' Je la lâchai. Elle respira longuement et passa la main sur son front.
. -— Vous demandez une jeune fille de bonne, famille qui a passé quinze jours ici ! dit-^le enfin;
— La jeune femme que je cherche est ici» répUqiiai*je.
— Je vais vous conduire vors elle, si toutef^ voui me promettez de ne faire aucun scandale dai\s cette sainte maison.
- — Je ne désire absolument rien autre que d'onmeiker ma femme, lui répondis-je.
Après qu'elle se fut un peu remise de son émotion, elle se leva et me fit signe de la suivre. Nous marchâmes pendant assez longtemps dans de .longs corridors et nous arrivâmes â un couloir sombre, d*où descendait un escalier. Ici j*allumal un rat-de-cave que je portais toujours sur moi.
Nous descendimes à de grandes profondeurs ; Tescalier paraissait ne jamais finir. Au bas de cette longue rampe j'aperçus une porte bordée de fer et toute verrouillée.
-^ Pauvre Nancy^ pensai*je, quel crime as-tu commis pow qu'on te renferme dans cet infernal cachot?
Arrivés devant la porte, la supérieure tira une def de sa poche et la tourna dans la serrure j elle me fit signe ensuite de tirer la porte vers moi parce qu'elle était irop lourde poui* elle. Je fis ce qu'elle demandait, sans toutefois la perdre de vue un instant. Je craignais qu'elle ne m,'écfaappât.
La porte; ouverte, je la fis entrer la première et la suivis. A peine étais<-je entré qu'une jeune C^mine, les
cbeyeux épars, se Jeta à mon cou et me serra avec toute la force que donne le désespoir.
— Marzio ! s*écria-t-elle, et un torrent de larmes, des larmes de ma Nancy, baigna ma figure.
Mon instinct de brigand me poussa à ne pas quitter des yeux la supérieure même à ce moment de suprême émotion, alors que je tenais dans mes bras ma femme adorée, que je croyais perdue à jamais.
Ce premier accès de pleurs passé, je pris la main de mon trésor, tirai la porte et demandai s'il n'en existait pas d'autre dans le cachot. Nancy répondit : « Non. » Hais l'abbesse qui avait entendu ma question dit :
— n y a une seconde porte, et vous ferez bien de passer par là, afin de ne pas rencontrer les sœurs, qui me cherchent sans doute en ce moment.
Elle flit interrompue par un incident inattendu. Une Jeune fille s'avançait rapidement vers nous.
n m'avait bien semblé voir bouger quelque chose dans le coin le plus obscur de cette infernale caverne, mais les émotions du moment m'avaient empêché de me rendre compte de ce que cela pouvait être.
C'était \me jeune fille de l'âge de Nancy. Elle s'approcha de moi, et d'une voix émue et tremblante :
— Ne me laissez pas seule dans cette prison, s'écriat-elle. signer, je suivrai Nancy partout, à travers la vie et jusque dans la mort !
— Oh ! oui, Marzio, dit Nancy, je t'en supplie, emmenons^ ma malheureuse amie, ne la laissons pas seule dans cet horrible Ifeu. On l'avait placée auprès de moi pour remplir le rôle d'espion, et au lieu de me fiedre BOUflMr, elle a été pour moi un ange de consolation.
Elle devait me sonder, me &ire parler, me faire dire OÙ nous étions toi et tes compagnons, chercher à savoir tous les détails possibles sur ta vie, afin de les rapporter à la supérieure.
— C'est ainsi que les choses se font dans ces laboratoires de mensonge et d'hypocrisie I pensai-je.
— Elle devait me surveiller,et employer les menaces, les tourments de tous genres, si je ne voulais pas parler, si je refusais de faire connaître les endroits où tu te cachais, tes rendez-vous habituels, tes projets. Au lieu de me persécuter, elle m'a consolée, elle m'a protégée, elle m*a rassurée, elle m'a juré qu'elle mourrait plutôt que de me causer aucun ennui, aucune misère.
Hier, elle m'a sauvée des insultes, de la violence d'un infâme prélat 4^1 s'était introduit ici, sans nul doute avec l'aide de la supérieure, — et qui m'ofl&uit de grandes richesses si je voulais lyl céder^ Elle me sauva en criant de toutes ses forces.
On lui promit sa liberté si elle parvenait à me &ire parler. Rien né put l'ébranler.
Le jour, on nous force à faire les travaux lés plus répugnants. La nuit, on nous enferme dans cet infect cachot.
Les larmes baignaient encore la figure de ma femme bien-aimée. Et je puis vous certifier, capitaine, que ma main cherchait instinctivement mon poignard pour venger sur l'heure les souflfrances de Nancy.
Je ne sais ce qui me retint, car j'étais furieux. Mais bien me prit de savoir me modérer ; si j'avais tué cette créature immonde, il est probable que je n'aurais jamais revu la lumière du soleil.
— 0& est cette seconde porte ! où conduit-elle ? lui dis-Je d'une voix brèye.
— Elle conduit hors du couvent. Pousses ce lit de fer qui est dans ce coin, et Je vous la montrerai.
Je poussai le lit» mais ne vis rien.
— Essayez d'enlever les briques là où le mortier est humide.
Xarrachal une barre de fisr au lit et j'enlevai m moyen de cet instrument improvisé les briques qu'Ole m'indiquait.
Enfin Je découvris un anneau de fer fixé dans du bois. C'était une trappe. Je la soulevai et, à mon extrême surprise, un nouvel escalier s'ofErit à mes regards et semblait descendre jusqu'aux entrailles même de la terre.
— Il faut que j'arrange soigneusement l'ordre de marche, pensals-Je, et que je fasse aller l'affreuse sorcière en avant.
Je dis aux Jeunes femmes de nous suivre, et donnant mon rat-de-cave à Tabbesse, je la poussai sans cérémonie en avant.
— Nous voici donc dans les infernales régions de ce diabolique couvent, me dis-je en descendant. Qui peut savoir toutes les horreurs qui ont été commises dans ces labyrinthes t