CHAPITRE V
l'infanticide
Camille est une paysanne, mais, pour son malhetiî** une des plus belles de l'Italie. .
Terre malheureuse, quand ne souffrlras-tU JJlUs de ce qui devrait faire ton orgueil et ta joie ? Quand il n'y aura pUis tant de vices i)0ur ternir Tinnocence et la beauté de tes enfants.
Camille habitait avec son père Marcello Une chaumière située a une faible distance de la ville.
Le chasseur Silvio prenait plaisir à s'y reposer en revenant de ses expéditions dans les Marais-Pontins.
Les deux jeunes gens s'éprirent bientôt l'un jîour Tautre d'une vive et profonde affection. Silvio, ayaxit pris le cœur, demanda la main ; elle lui fut joyeusemont accordée. Les fiançailles se firent et rien ne sem*
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b!ait menacer le bonheur de ces deux enfants. On ainiîîit à les voir^ ces fiancés de même âge et de
môme beauté, la main dans la main, les tètes rapprochées, confondant leurs cheveux noirs et souriant devant eux, assis sous une treille que doraient les rayons du soleil couchant.
Silvio racontait ses chasses", Camille écoutait, et ceux qui passaient devant le berceau de vigne étouffaient le bruit de leurs pas et avaient peur de troubler le téte-à-tête.
Ce bonheur fut de courte durée. Silvio ne s'éloignait pas assez des marais ; il prit la fièvre et la garda longtemps. Il fallut ajourner le mariage jusqu'à la guérison qui retardait toujours.
Pendant ce temps, Camille, trop innocente et trop jolie pour habiter sans danger dans le voisinage de la ville du monde la plus corrompue, était désignée et choisie par les émissaires du cardinal Procopio comme la plus charmante et la plus séduisante de ses victimes.
Elle avait l'habitude d'aller vendre des fruits à la Pla^za Navone. Une vieille fruitière , payée i)ar Oianni, s'arrêta un jour devant la jeune paysanne, vanta ses charmes, flatta ^a vanité, admira les beaux fruits qu'elle portait et finit par lui dire qu'elle en obtiendrait un prLx bien meilleur que le prix du marché fcii elle les offrait au palais du cardinal Procopio.
.C'était Jà -qu'on aimait les primeurs et les belies choses!...--!^ fin. do riiistoire, ou plutôt la fin de la prviniiero partie ise devine. Elle n'est que trop connue à Rome.
Violentée ou séduite, Camille eut honte de sa déchéance ou de sa faute; elle se refusa à sortir du palais (jii'Mni, et l'ompit pour toujours avec le souvenir do
son père et celui de son fiancé. Ce que fut cette existence de Tolupté cloîtrée, nul ne le sut jamais. Au bout de neuf mois, la pauvré'fille devint mère, et le cardinal fut obligé de se donner l'ennui de commande un petit meurtre.
L'enfant, qui ne pouvait être avoué, fut étouffé par Tordre de Son Éminence. Ce n'était pas la première fois que la chose arrivait ; mais toutes to fois elle contrariait le cardinal.
Camille, sous le coup de cette douleur et de ses remords, perdit la raison.
Ce fut un grand soulagement pour le digne Procopio, qui la fit enfermer dès lors dans un hôpital d'aliénés.
Les peuples sages qui ne savent pas comment on s'évade de la servitude, devraient bien prendre conseil des fous qui trouvent souvent le moyen d'échapper aux bourreaux les plus acharnés et de passer à li'avers les grilles les plus étroites.
Camille réussit à s'évader la nuit même de la réunion des conjurés. Pendant de longues heures, elle cria ici et là, fuyant tout ce qui avait un aspect humain. Le hasard la fit entrer dans le Colysée : les éclairs lui firent entrevoir les sentinelles placées sous les arcades. Elle ne reconnut ni l'habit d'un prêtre, ni le costume d'un gardien d'hôpital. Dès lors, elle espéra et se crut sauvée. La force du désespoir lui donna des ailes et elle vint s'abattre, CDmme un oiseau frappé par la foudre, aux pieds mêmes de celui qu'elle avait mortellement offensé.
Silvi"» raconta en quelques mots, avec des tressaille-
menti de douleur et de colère, cette lamentable histoire à Attilio, qui s'écria :
— Trouvez-vous qu'il soit temps d'extirper Tulcère qui ronge Tltalie ?
— Maudit soit tout Romain» continua-t-il en tirant son poignard et en rélevant au-dessus de sa tète, maudit soit tout Romain qui ne sent pas sa misère et sa dégradation, et qui hésite à fouiller avec le fer le fumier de l'Italie ?
— Maudit ! qu'il soit maudit ! répètent les trois cents conspirateurs en brandissant leurs poignards. Le bruit des armes qui rentrent au fourreau tombe avec une dernière malédiction.
— Maudit ! qu'il soit maudit ! répète en prolongeant Tanathème l'écho des murailles de Vespasien.
Après un moment de silence, Attilio s'approcha gravement du chasseur de sangliers et lui dit :
— Ami, cette enfant n'est pas coupable. La pauvre victime demande à être protégée'contre ses bourreaux. Vous êtes généreux, vous ne lui refuserez pa? votreprotection.
Silvio,qui s'était agenouillé devant Camille, se leva. Un combat vient de se livrer dans son cœur, maïs la générosité l'emporte. Peut-il arracher de lui cet amour qui était toute sa force ? Il se penche sur cette pauvre créature accroupie à ses pieds, lui tend la main, l'attire doucement, la relève dans ses bras, l'enveloppe toute grelottante dans son manteau, et l'emportant comme un enfant, tâtant du pied chacune des marches qu'il
descend, cherchant au ciel une lueur pour se diriger.
LA 'lyOMINA'TIOîr bt' MOINE 29
pleurant et haireux de pleurer, il se dirige vers la cabane dte Maredto. .
— Camarades, repirend AtlîUa, venez mè trouver le 15€lnx baîng ^e- Caratoalla. Soyez prêts i faire niage de vofe arnrôs, si l'heure est propice. • '^
— Nous serons pr^», s?écrie toute rasseiiiblée. ^ Quelques instants après, le silence et la solitude ont
repris possession des ruines.
Peut-on ajouter foi à de si lugubres histoires ? dira, sans doute, quelque pieux lectepr.
Je ne citerai qu'un fait à Tappui de ce que je raconte.
En 1848, rétablissement de la république en France fut le signal d'un, mouvement révolutionnaire dans toute TEurope. Rome se réveilla, le pape prit la fuite déguisé en valet, et l'un des premiers actes du gouvernement national fut d'accorder la liberté religieuse.
Jamais semblables jours n'avaient lui sur Rome. On rendait la liberté à toutes les nonnes ; on faisait des perquisitions dans tous les couvents.
Arrivé à Rome 1849, j'ai visité moi-même chaque communauté ; j'ai été présent à toutes les investigations": rien ne s'est fait sans que je fusse là. Eh bien ! je ne puis citer aucune exception ; je jure que partout nous avons trouvé des instruments de torture, et partout, dans tous les couvents, sans en excepter un seul, un caveau était destiné aux cadavres des petits enfants.
J'ajoute qu'il n'existe pas une ville où le nombre des
enfants nés en dehors du mariage soit plus élevé que
dans la ville éternelle. C'est an fait prouvé trop clairement par la statistique. Nulle part aussi le nombre des infiintieides n*est plus grand.
Pourrait-il en être autrement dans 'a ville où règne un clergé célibataire et monstrueusement riche sur une population ignorante et pauvre?