‹ La domination du moineChapitre 7 sur 69 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

l'arrestation

Nous ayons laissa Manlio dans son atelier, pensif, après le départ de Gianni, qui lui a commandé deux statues. Le sculpteur songea longuement à cette commande, ne lui trouva rien de suspect, écouta un peu la voix qui persuade toujours aux artistes que leur talent est apprécié, et alla se coucher, heureux do travailler pour un bon client. On n'est pas forcé d'estimer tous les acheteurs.

Lie lendemain, dès qu'il fut l'heure convenable, Manlio se présenta au palais Corsini, discuta longuement avec le cardinal sur la nature, la pose, la dimension des statues, et s'en revint chez lui pour se mettre a l'ouvrage.

Quelque^ jours se passèrent, sans éveiller aucune défiance ni chez Mantio ni chez Attiiio, qui n'avait pas abandmné son pr>»te. Sa vie se continuait régulière,

monotone, et Theureux père de famille, quand il redescendait de la chambre de sa femme dans son atelier pour reprendre son ciseau, après un baiser de Clélie, une douce pression de main de Silvia, ne se doutait guère que chacun de ses mouvements était épié par un misérable caché derrière la fenêtre d'une maison voisine.

Cencio mûrissait soigneusement son plan. Gianni s'était fié à lui, et Cencio voulait mériter une gratification. Nous allons juger son plan par son exécution.

Un soir, tandis que l'artiste travaillait avec ardeur, un homme se précipita dans l'atelier en criant :

— Cachez-moi, je suis poursuivi, la police est à mes trousses, on vient] m'arrêter. Pour l'amour de Dieu, au nom de la Madone, protégez-moi, cachez-moi !

— Qui êtes- vous ?

— Un patriote, un ami de la liberté. Mon crime est de vouloir ma patrie affranchie et d'avoir dit, dans un moment de colère, devant des soldats, que la chute de la République française était un assassinat de la liberté.

Ce disant, Cencio cherchait à se glisser derrière un bloc de marbre.

Manlio hésita.

— Les temps sont durs, se dit-il ; on peut rarement se fier à quelqu'un. Et pourtant, si celui-là disait vrai ! Puis-je mettre à la porte un homme poursuivi, traqué, uno victime de ses opinions politiques ? N'irait-il pas, le malheureux, grossir le nombre de ceux qui pourrissent dans les prisons des prêtres ? Non, c'est impossible... D'ailleurs, il paraît bon ; son extérieur est

honnête... Il échappera phis facilement à la meute des agents de police s'il reste ici jusqu'à la nuit...

Après ces réflexions que tout citoyen prudent et loyal doit s'adresser à Rome, Manlio dit au prétendu fugitif de le suivre, et le conduisit au fond de son atelier, derrière d'immenses hlocs de marbre qui formaient comme une grotte naturelle. Cencio s'accroupit, baisa la maiii de son hôte et déclara qu'il était Sauvé,

Manlio se remit à son travail, le cœur plus léger, la main plus habile. Une bonne action profite à l'àme et au corps.

Un quart d'heure environ après cette scène, une patrouille s'arrêtait ù la porte de l'artiste et demandait à faire une [lerquisition. On avait vu, disait le chef de la troupe, un homme entrer chez le sculpteur, un homme suspect et que la police recherchait.

Manlio s'eflforca de rassurer le sbire. Il était à cent lieues de croire à une connivence ou à un guet-apens. II commença par afllrmer, puis il continua par protester, et finit par jurer qu'il ne cachait personne.

L'homme de la police avait de bonnes raisons pour ne pas se laisser persuader. 11 hochait la tête, souriant aux imprudences de Manlio, qui chargeafeit son acte d'accusation; puis, quand il eut assez écouté ces paroles inutiles, il fit fouiller partout.

On eut quelque peine à trouver Cencio, il était si bien caché ! Il fallut que celui-ci, s'impatientant de la lenteur que l'on mettait à l'arrêter, révélât sa présence par un léger mouvement quand le sbire passa près de lui.

M I. A DOMINATION b L MOINE

— Je vous tiens enfin ! s'écria l'homme de la police qui jouait son rôle à merveille.

Puis se tournant vers Manlio :

— Quant à vous, Thomme aux serments, vous allez me suivre, lui dit-il d'un ton brutal. Vous avez donné asile à un traître (et le sbire,*qui était farceur, souriait en d isant la vérité) , vous aurez à répondre de ce crime. Vous êtes un ennemi du gouvernement 4e Sa Sainteté.

Mt'mlio était outré de fureur. Sans voir bien distinctement encore le piège dans lequel il était tombé, il se sentait si innocent et si supérieur à ces êtres misérables que, dans le premier moment, quand il vit la main de riiomme de police le toucher à l'épaule, il se précipita sur ses outils pour se défendre et briser le cnme de son accuBateur.

La porte s'ouvrit, sa femme et sa fille se précipitèrent, attirées par le bruit.

A leur aspect, le sbire prit une attitude courtoise. Les deux femmes , épouvantées des derniers mots qu'elles venaient d'entendre, entourent Manlio de leui^ bras, en s'écriant qu'on n'oserait le leur arracher.

Alors, l'homme de police, d'une voix mieilleuse :

— Ne craignez rien, signer, prenez courage et consolez ces dames. Cette petite affaire se terminera proraptement et à votre avantage sans aucun doute... Notre devoir est pénible ; mais nous ne réclamons votre présence que pour un instant. Il vous sera facile de répondre d'une manière satisfaisante aux questions qui vous seront posées. Vous reviendrez.

Les deux femmes, mal rassurées (qui donc ne connaît à Rome les mensonges de la police romaine?), prièrent

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et supplièrent vainement ; Manlio est forcé de s'arracher à leurs embrassemenls et de suivre l'agent. Il ne prononce pas une parole, fait un signe d adieu à Silvia et à Clélie ; puis, dédaigneux, fier, levant haut la tête, enveloppé de son mépris comme d'une armure et portant son innocence coram3 une épie, il suivit la patrouille et le sbire.

Cencio marchait derrière ; on oubliait de le hun garder.

CIIAPITKE VII

LE TLbTAMKNT

La oO juin 1810, jo ïw^ élu gijrdien légal des droits du i)eui)k\

La République romaine, établie par un vote iiiuinime, me confia le pouvoir exécutif.

Le triumvirat, qui avait ju que-là exercé ce pouvoir> le résigna entre mes mains.

11 fallut les baïonnettes étrangères pour renverser Ce gouvernement nationiîl, malgré, j'ose le dire, la plus héroïque des déf^ns s, etl3 iromier acte du général Oudinot, victorieux, l'ut de charger un colonel français d aller déposer aux \ ieds du Saint-Père les clefs de Rome, si souvent égarées par les papes.

Ce fut la r.'surrectioa des prêtres ; ils redevinrent les maîtres et les vainqueurs. De nouveau, ils mirent la main sur bs richesses delà i.ati« n, bur les biens, h\v Thonneur d)) familles.

Cette œuvre' de séducition par les yeux, par les oreilles, par tous les sens, recommença. On entendit encore les prédicateurs vanter à de pauvres femmes, qui avaient besoin de prendre goût aux fardeaux d'ici-bas,' les gloires du ciel, les béatitudes du i^aradis ; car ils n'avaient pas besoin du général Oudinot pour obtenir les clefs de cette Rome invisible !

La question vitale pour Tltalie est toute entière dans la de:t/uction de ces influences cléricales, de ces séductions morbides. Affranchir les âmes avant d'affranchir les hommes, voilà le but qu'il faut se proposer.

Maïs, dira-t-on, n'y a-t-ii pas de bons piètres? Un prêtre ne peut être réellement bon s'il n'arrache la livrée qui le couvre, s'il n'affranchit d'abord en Ir.i le vassal du despotisme papal.

Ils abusent de Tignoranco populaire qu'ils favorisant. La foi leur rapporterait moins que la superstition dont ils ont fait la source régulière et iné;>ui5able de leurs richesses.

Ccux qui veu'ciit entraver le progrès, sans en paraître les ennemis, prétendent établir cîe 5 difiérenccs entre le pouvoir temporel qu'ils consentent à trouver mauvais et le pouvoir spirituel qu'ils aimant à respecter ; comme si Antonelli , Schiacone et Crocco l>tiuvaient jamais prétendre devenir de pieux ambassadeurs, dignes d'introduire les âmes en la présence du Dieu éteniel.

Les richesses du clergé proviennent de deux affluents considérables :

P La taxe du repentir.

Vice-gérants do Dieu sur la terre, ils revendiquent le pouvoir de pardonner tous les péchés, mais, moyennant un impôt, un homme riche peut commettre tous les crimes; ne possèdc-t-il pas le secret de Tabsolution ! En abandonnant une portion de son bien à TÉglise, il échappe sans la plus petite difficulté à toutes les colères à venir.

2° La taxe de Tagonie.

Debout au chevet du moribond, le prêtre a recours aux plus terrifiantes images du purgatoire et de l'enfer, pour contraindre sa victime à lui léguer des sommes considérables, si ce n'est sa fortune tout entière.

Peu lui importe, à ce pieux serviteur do l'Église, s'il

réduit à la mendicité les héritiers légitimes du mourant.

Tous les jours, cette iniquité se renouvelle. La moitié

de la Sicile api)artient, grâce à ce noble moyen, à divers

ordres de moines et à quelques églises.

Mais reprenons notrv3 récit, et voyons ce qui se passait, dix-huit ans auparavant, dans une grande maison de la Piazza délia Rotonda,

Un soir du mois de décembre, vers neuf heures, on eût pu distinguer, malgré Tobscurité, une ombre qui faisait tache, même dans la nuit, se glissant furtive le long de l'antique Panthéon et frôlant ces murs vénérés, destinés jadis à servir de temple aux mémoires les plus glorieuses, et devenus aujourd'hui les complices des simonies cléricaleL^.

Le plus brïive eût tressailli à l'ixspect farouche, lugubre, fatal, de co fantùmo équivoque, et ceux qui ne croient pas au diable eussent admis, pour cette fois SjLilement, rhypulhi' ij d'un démun. C'c^t qu'en elf ',

LA DOMINATION DU AiOlNE 39

S'jUS cette noire soutane, habiluit une àmo noire; c'est que ce passant binistro était coupable du crime le plus lâche qu'un homme puisse commettre.

Ce démon était un prêtre !

Il traversa la place en glissant sur les pavés, et se dirigea vers le portail de la demeure de Pompeo, une des plus magnifiques habitations de Rome.

Il s'arrêta un instant avant de fragper, pour s'assurer que nul œil humain ne lavait suivi et ne Tobservait.

Quant à l'œil de Dieu, il ne s'en inquiétait guère.

Craint-il que son secret ne rayonne tout à coup sur son visage? Ou bien est-il susceptible de remords? Hésite-t-ii à ajouter à \\u passé des plus noirs, Tinfàme action qu il médite?

S'il hésite, Thésitatioa n est pas de longue durée. Il frappe. Le portier, reconnaissant « le révérend père Ignace, » le salue avec respect et Téclaire jusqu'au haut d'.i perron.

La, un valet vient recevoir co visiteur nocturne.

— Où est donc Flavie? demande le père Ignace d'un ton de commandement*

— Au chevet de la mourante, auprès de notre maitresse, répond Siccio, le valet de chambre, d'un ton bourru. C'est un vrai Romain, celui-là; il a peu de sympathie pour les oiseaux de malheur, comme il surnomme les malheureux p^'es.

Le révérend connaît la maison. 11 se hùto de monter seul II la chambre de la mourante, gratte à la porte d'une faron particulière, se fait ouvrir et entre rapidomont, ci } assaut devant sœ:ii' Flasij qui s'inclii:e. L:i rJ i;iou.ie oA virill-^, la'dj; i-lLiIà'c clans so;i vœu

40 L:V bÔkINATIÔN DU MOINE!

d'obiisiance, elle interi'Oge d'un i égard atone le père Ignace.

— Tout est-il fini? murmure le révérond en s'approchant du lit.

— Pas encore, répond la religieus.\

Les deux serviteurs de TÉglise, aussitôt, sans ee concerter, sans échanger une parole, se comprenant, se mettent à agir. Ignace tire de dessous sa soutane une fiole dont il veriC le contenu dans un verre.

Aidé de la nonne qui passe son bras sous Toreilbr de la victime et la redresse brusquement, il fait avaler la potion funeste à la malade; puis, satisfait et avec un sourire froid, il fait signe de laisser tomber la tcte.

La mort ne tarde pas. Un tressaillement des lèvres, une convulsion rapide des membres, et tout est fini.

Sœur Fla\ie veut tomber à genoux; l'habitude la courbe devant la morte. Ignace lui touche Tépaule pour lui ordonner de rester debout, sourit et va ^'asseoir devant une petite table à l'autre extrémité de la chambre avec la tranquillité d'un homme qui a fait son devoir.

Sœur Flavie le suit et lui remet un papier qu'dlj tire de son sein.

Avec quelle avidité la révérend s'en empara et le 1 arcourut jusqu'au boui! Puis il s'assura par une seconde lecture qu'il avait bien entre les mains l'objet de sa grande convoitise. Les deux lectures terminées î\ sa satisfaction, il le glissa doucement dans sa soutane, sur sa poitrine, b mtonna le vêtement avec soin, puis il s'él' ijaa anrès ua petit sijne de tête sl^nifi-

calif adressé à Flavie, et ces paroles marmottées entre les dents :

— Je suis content de vous ; vous serez récompensée, ma bonne Flavie.

Ce papier, que le père Ignace emportait furtivement, était le testament de la signera Virginia Pompeo, mère du brave et héro'ique Emilie Pompeo, qui périt sous les murs de Rome, frappé par une balle française.

La veuve d'Emilio ne survécut pas à son noble époux. En mourant, elle fit appeler sa belle-mère et lui confia son fils, un tout petit enfant encore au berceau.

La signera Virginia Po:npeo concentra toutes ses aflections sur son petit-flls , seul descendant de la grande famille des Pompeo. L'espoir que cet enfiint marcherait un jour sur les traces de son père et emploierait noblement, patriotiquement sa grande fortune, la reaiidissait par avance d'une joie fière. C'était là sa seule consolation, le seul bonheur qui put lui échoir encore.

L'idée de frustrer on quoi que ce soit ce petit être, no pouvait venir à laïeule qui Tadorait.

Malheureusement pour l'enfant, Virginia Pompeo avait le père Ignace pour confesseur.

La santé de la signera, gravement ébranlée par tous ces chagrins, déclina rapidement. Or, l'épuisement du corps amène bien vite l'abaissement de Tintelligence.

Lg père Ignace, qui n'avait peut-être pas été étranger à ce double dépérissement, jugea le moment propice pour convaincre sa pénitente de la nécessité dç faire

un tostaraont. C'était un devoir sacré à remplir ; sa piété, sa charité devaient la pousser à consacrer une forte somme au rachat des âm'^s du purgatoire.

Le testament fut dressé.

La signera Virginia traîna encore quelques mois. Ce répit, accordé par la nature, sembla menaçant à la rapacité du prêtrv% qui ne connut plus de bornes.Il no so contentait plus d'une somme considérable siipuloo dans l'acte testamentaire, il lui fallait toute la fortune de Pompeo.

Il prépara un testament nouveau par lequel la signera Virginia léguait tous sos biens, meubles et immeubles, à la communauté de Saint-Franrois de Paule, f t rinslituait, lui Ignace, son exécuteur testamentaire.

Il attendait la dernière heure pour faire signer cc^ documeat abominable. Il l'avait confié à sœur Flavie, sa fidèle complice, placée par lui comme garde-ma-adc auprès de la signera...

Un matin, il est appelé en toute hâte par la digne sœur. La malade n'a plus que quelques heures à vivre.

Il arrive, accompagné de quelques témoins qu'il no s'est procurés que trop facilement. Trop facilement aussi il persuade à la pauvre agonisante d'ajouter un codici'e à son testament, codicile qu il prétend tracer devant elle. Il ne demande qu'une somme un peu plus forte pour son église : les âmos du purgatoire sont si pressantes !

La signera consentit, et le démon en soutane tint lui-même la main do la mourante, pendant qu'elle traçait son nom au bas de l'acte qui déshéritait son petit-fils, l'enfant adoré de son cher Emilie.

Une légère amélioration se manifesta pendant la journée même. Ignace, tremblant que la malade, mue par un soupçon ou par un caprice, ne demandât à voir le prétendu codîcile, résolut d'en finir brusquement.

Il sortit pour se procurer la potion efficace, et, par prudence, ne revint que le soir.

Nous avons vu le révérend père à la besogne.

Pendant que cet homme de Dieu commet ce crime, Muzio, l'innocent enfant, l'orphelin, dort paisible dans son berceau, dans les langes brodés par sa mère. Il s(î réveillera le lendemain, heureux, souriant béatement à la lumière, ignorant de la mort, ignorant de la mis('To qui l'attend. Il a perdu, pendant qu'il cause avec les anges, sa protectrice et ses biens ; il se retrouve soûl jeté dans la vie, dépouillé de tout, dostino à périr de faim ou à grandir pour augmenter lo nombre dps mendiants.

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