LE DERNIER ACTE
Nous avons encore à donner les détails du combat livré à la manufacture.
L'attaque était imminente.
— Tenez-vous prêts, amis I crièrent en même temps les trois jeunes chefs.
A peine avaient-ils prononcé ces paroles, que les papalins se ruèrent avec ftareur sur la porte, rébranlèrent et se trouvèrent au pied de la barricade élevée à l'intérieur.
Toutes les lumières avaient été éteintes dans la manufacture, et les défenseurs de la liberté avaient pour eux Tavantagede l'obscurité, tandis que leurs ennemis recevaient la lumière de l'extérieur.
Les premiers qui osèrent escalader la barricade eurent le crâne fendu par les haches d'Orazio et de Muzio, et par le sabre d'Attilio. Une lutte affreuse
s*engagea. Les assiégés semblaient avoir le dessus, quand une balle vint les frapper au cœur en tuant leur chef. L'intrépide Orazio dédaignait les précautions. Il était debout sur le sommet de la barricade, et jouait de la hache. Pendant qu'il fendait le crâne à un papalin, une balle lui transperça le cœur.
Le « prince de la Campanie » tomba comme le chêne de la forêt. Sa main crispée serrait avec force son arme, même dans la mort.
Il ne prononça qu'un mot : Irène !
Ce mot, Irène l'entendit. Elle était près de là avec S3S deux amies. A la voix de son bien-aimée, elle se précipita sur la barricade, où le corps d'Orazio était resté. En un clin d'œîl elle l'eut escaladée. Elle se jetait sur celui qu'elle aimait si passionnément, elle lui prenait la tête et l'embrassait quand une seconde balle, frappant son beau front, réunit les deux époux dans la mort
Muzio, Attilio et leurs compagnes relevèrent les deux cadavres et les transportèrent dans le grand salon.
La manufacture était devenue le théâtre du plus afll*eux carnage. Les jeunes chefs criaient à leurs hommes de se t^enir à couvert, mais leurs paroles n'étaient plus écoutées. Tous se jetèrent au-devant du danger.
Il est des moments où la mort perd son effroi, où celui qui aurait pris la fuite devant un danger moindre, ne craint plus la grêle de balles qui tombe autour de lui.
. C'est ce que ressentaient les courageux ouvriers de la fabrique. Ils se tenaient là devant l'ennemi, oubliant
et le nombre écrasant des troupes et le feu constant des cbassepots. Ils se défendaient avec acharnement, mais ils s'exposaient souvent inutilement. Leurs pertes furent énormes et tout moyen de salut devenait impossible.
Attilio et Muzio comprirent parfaitement la situation. Mourir sur la brèche — il n'y avait aucune autre alternative.
Mais délie et Julia ! devaient-elles mourir, elles aussi, si )eunes, si belles I
— Muzio, dit Attilio, va les trouver, tâche de leur persuader qu'il est nécessaire de fhir, que c'est leur devoir. Qu'elles partent par une des portes de derrière, pendant qu'il en ^t encore temps. Dis-leur que nous les suivrons bientôt.
Le généreux Romain se trompait et voulait tromper les autres. Il n*eùt pas abandonné son poste, même pour tout l'amour qu'il portait à Clélie.
A ce douloureux moment apparut la joyeuse figure de Jacques, du matelot Jacques, qu'Qrazio avait sauvé de la mort, et qui lui était si attaché I Depuis le matin il avait été employé par Attilio et Miizio à aller d'un quartier i l'autre de la ville pour s'aissurer du résultat de l'insurrection.
Quelques minutes après la première occupation de la manu&cture, il était parti pour remplir une de ces missions, dont il s'acquittait parfidtement. Sa qualité d'Anglais lui permettait de passer sans être molesté soit par les soldats, soit par le peuple. Il revenait de son expédition, et rentrait , grâce â son agilité d'écu-
reuil. Il venait de passer par une fenêtre du premier, toutes les portes étant gardées.
Il rapportait de tristes nouvelles. De tous les côtés insurrection avait été écrasée.
Son récit laissa les deux amis impassibles en apparence. Au fond, peu d'amertume dans ces nobles cœurs qui ne voulaient que la liberté de Rome et qui la voyaient plus asservie que jamais ! Leur martyre était complet. — Leur grande cause était perdue. Ils apprenaient en même temps que leurs femmes n'avaient plus aucun moyen de fuite. Il aurait &llu pour quitter la manufacture avoir la légèreté et Tagilité du jeune marin. Et encore!...
Quant à leur vie, depuis longtemps ils en avaient &it le sacrifice.
Muzio répondit tranquillement à Attilio :
— J'irai leur rapporter tes prières, ami, mais je les crois inutiles. D'abord , il est impossible qu'elles se sauvent, et si elles le pouvaient, elles ne le feraient pas, elles ne nous quitteraient pas.