CHAPITRE VIII
LE LAZZARONË
Sur cette même Piazza delta Rotonda, dix-liuit ans après le crime impuni du révérend père Ignace, et le lendemain de l'arrestation do Manlio, un lazznrone, nonchalamment appuyé A une colonne, dans cette grâce de maintien, dans cette pose naïvement artistique des enfants de l'Italie, parait plongé dans de sombras pensées et suit d'un regard distrait toutes les phases d'un beau coucher de soleil.
Le bds de sa figure est soigneusement caché par les plis de son manteau, mais le peu (lUe l'on distingue du front, de la bouche et des yeux est d'une beauté parfaite. C'est un de ces types réguliers et nobles qui marquent leur empreinte dans le souvenir. Il suffit de les voir une fois pour s'en souvenir toujours.
Le nez est d'une rectitude de ligne à défier la statuaire antique; les yeux, d'un bleu transparent et profond à la fois, semblent faits pour refléter la ten-
dresse la plus exquise, la colère la plus implacable ; la bouche, qu'on voit à peine, se dessine par une ligne accentuée ; le teint est mat, avec les colorations superbes que le soleil d'Italie donne aux monuments et aux hommes.
Les épaules semblent larges, robustes; la musculature des bras s'affirme sous les plis du manteau. C'est là un athlète au repos, un athlète terrible dans sa fureur.
Mais l'élégance suprême qui se mêle à la beauté austère dans cette statue animée, ferait de ce lazzarone un modèle achevé pour la sculpture, soit qu'on voulût représenter la force physique, soit qu'on voulût représenter la vaillance de l'idée.
Une main qui se pose légèrement sur son épaule l'arrache à sa torpeur : il se retourne brusquement comme sous [la pression d'une piqûre. Mais la vue d'Attilio illumine son visage, et, d'un ton joyeux :
— Ah I te voilà, frère !
Sont^ils donc parents? En aucune façon. Mais la noblesse de l'attitude, mais la fierté de leurs désirs, mais la beauté physique, mais le même cœur, le même élan patriotique, la même impatience de délivrance et de liberté, les ont rendus frères.
— As-tu des armes? demande Attilio.
— Des armes! répond Muzlo; n'ai-je pas toujours mon poignard? C'est mon unique héritage, tout mon patrimoine; il ne me quitte jamais. Je l'aime, comme tu peux aimer ta Clélie, ou comme moi j'aime ma dame... Mais, Dieu me pardonne, ajoute-t-il avec amertume, je parle de mon amour! Est-ce qu'un mendiant,
un malheureux mis au ban de la société, a le droit d'aimer ? Qui voudrait jamais croire qu'un cœur caché sous des haillons brûle d'une passion véritable et souffre au point.de se briser?
— Qui voudrait le croire ? Elle, ta belle étrangère. Elle pense à toi, je n'en doute pas.
Muzio ne répond pas. Il retombe dans sa rêverie. Attilio comprend l'orage qui gronde dans le cœur de son ami.
Il respecte sa tristesse, et cependant il veut l'arracher à des pensées amères.
— Viens, lui dit-il doucement en passant son bras sous celui du lazzarone.
Muzio se laisse emmener.
La nuit envahit promptement la ville ; le nombre des passants décroît, et bientôt le silence pèse comme la domination de la nuit sur les rues désertes. On n'entend dans ce silence de la mort que le bruit des pas de la patrouille étrangère qui frappe du pied le pavé de Rome sans éveiller les Romains.
Les prêtre 3 sont les premiers à rentrer chez eux. Non-seulement ils ont l'impatience du dîner, du repos, du confortable qui les attend après une journée passée à prêcher le renoncement et l'abstinence ; mais ces martyrs ont peur, après le coucher du soleil, de faire des mauvaises rencontres. Ils n'ont qu'une confiance médiocre dans la protection des troupes mercenaires auxquelles ils ont confié la garde de Rome.
— Dieu nous délivre bientôt de l'armée pontificale î
murmure le lazzarone au moment où los deux amis croisent une patrouille.
— Nous en serons débarrassés, et cela avant peu de temps, répond Attilio avec confiance ; mais aujourd'hui, il s'agit de Manlio. Arrachons-lo^iux mains des bourreaux.
Et, tout en descendant le Quirifial, appelé maintenant le Monte-Cavallo, une place sanctifiée par Fart grec, gardée'par des chevaux immortels, Attilio raconto à Muzio l'arrestation du sculpteur et ce qu'il veut tenter lui-même pour le sauver. Le jeune artiste avait convoqué quelques-uns de ses trois cents pour qu'ils lui prêtassent main forte.
Il s'arrête bientôt auprès des chevaux gigantesques, tire un briquet de sa poche et fait jaillir quelques étincelles.
A ce signal convenu répohd un signal semblable venu de l'autre côté de la placé. Les deux jeunes gens se dirigent vers ce dernier point et trouvent un soldat appartenant à la garde du palais.
Ce soldat leur fait signe de le suivre. Il entre par une petite porte dérobée située près du grand portail, monte un escalier étroit, et introduit nos amis dans un cabinet occupé d'ordinaire par le chef du poste.
Là, il les quitte.
Un second soldat, un sergent, s'avance pour les recevoir, leur offre des chaises près d'une table qui porte deux ou trois bouteilles et quelques verres, et s'assied lui-même à côté d'eux. Une lampe les éclaire.
— Buvons un verre de vin d'Orvieto, amis, dit le soldat en emplissant les verres jusqu'au bord. Par
cette froide nuit, cela nous fera plus de bien que la bénédiction du saint-père.
— Succès à notre entreprise ! dit Muzio en levant son verre.
— Amen! répond Attilio, en vidant le sien dun trait.
— Ainsi donc, Manlio a été amené ici ? reprend-il en s'adressant à Dentato, car tel est le nom de son ami le sergent.
— Oui. On Ta renfermé hier soir dans une de nos plus secrètes cellules, comme s il était le dernier des criminels, ce pauvre honnête homme!... Jai même appris qu'on doit très-prochainement le transporter au château Saint-Ange.
— Savez-vous par ordre de qui il a été arrêté ?
— Par ordre de Son Éminence le cardinal Procopîo, dit-on. Son Eminence désire sans doute éloigner tous ceux qui pourraient élever de sérieux obstacles à Taccomplissement de ses desseins sur la perle du Transtévère.
Une commotion violente ébranle toute la personne d'Attilio. Sa main tremble, sa gorge se serre, ses yeux voient trouble.
— Et à quelle heure pQjirrons-nous tenter de délivrer Manlio? dit-il d'une voix étranglée.
— Le délivrer! mais vous êtes fou. C'est impossible, nous sommes trop peu nombreux; nous risquerions inutilement nos existences.
— Non pas, Silvio m'a donné sa parole. Il ne tardera pas à arriver avec dix de nos amis. Nous serons
alors en nombre suffisant pour avoir raison de ces sbires et de ces moines !
Dentato voit que la résolution de son ami est inébranlable, que tout ce qu'il pourrait dire ne ferait qu'ajouter à l'exaspération d'Attilio. Il se recueille un instant.
— Eh bien ! dit-il enfin, puisque vous avez décidé de tenter ce coup de main aujourd'hui, il vaut mieux, en tous cas, attendre quelques heures. Le gouverneur et les geôliers seront alors endormis ou ivres. Heureusement que mon lieutenant est retenu au loin par une affeire délicate. C'est donc entendu. Si votre ami est exact avec son renfort, je me joins à vous.
A peine Dentato a-t-il fini de parler que le premier soldat rentre pour annoncer l'arrivée de Silvio.
('IIAPITRE IX