‹ La domination du moineChapitre 9 sur 69 · I,E SAUVEUR · texte numérisé non relu

I,E SAUVEUR

Avant de continuer mon récit, il me semble juste de dire quelques mots de la troupe romaine, dont la bravoure a toujours été exemplaire.

Les soldats romains ont gardé la force morale, le courage individuel ; il suffit d'éveiller en eux ces sentiments, qui y sont toujours.

Pendant le siège de Rome, tous les artilleurs, jusqu'au dernier, se firent tuer sur leurs pièces. Une réserve de blessés, ce qui ne s'était jamais vu, vint remplacer ces frères morts : ils combattirent avec acharnement, tant qu'il leur resta une goutte de sang.

Le 3 juin, les rues étaient encombrées d'hommes mutilés qui défendaient encore pied par pied le territoire de leur ville. Jamais on n'a vu un Romain reculer, jamais un Romain n'a été vaincu, lorsque le combat lui a été honorablement offert.

Il n'existe aucun doute sur l'attitude que prendraient

les troupes romaines en cas d'insurrection générale : elles passeraient toutes au parti républicain.

Le clergé ne l'ignore pas et le gouvernement pontifical est par cela même forcé d'avoir une garde étrangère, formée de mercenaires de tous les pays.

Les revenus du « vice-roi du Ciel » servent donc à payer des zouaves, des armes, des cartouches et des tonnes de poudre.

Silvio fut reçu par les trois amis avec de grandes exclamations de joie.

— Nos camarades sont là, dit-il en s'approchant d'Attilio. Les ombres projetées par les chevaux de marbre servent à cacher leur présence. Ils n'attendent qu'un signal pour accourir.

— Ke perdons pas de temps ! s'écria Attilio. Muzio, viens avec moi; nous irons ensemble arrêter le geôlier. Vous, Dentato, conduisez Silvio et nos camarades à la porte de la cellule et emparez-vous du misérable qui la garde.

— Très-bien, répondit Dentato. Scipion (c'était le soldat qui avait introduit Silvio), Scipion vous indiquera la loge du geôlier. Mais tenez-vous prêts à tout. C'est le diable en personne que le signer Pancaldo.

— Soyez sans crainte, Dentato, dit Attilio avec fierté, et il sortit précédé de Scipion et de Muzio.

Partout ailleurs qu'à Rome, la tentative de nos amis paraîtrait impossible et insensée : on n'^outerait même aucune foi à notre récit.

Mais à Rome, quel respect peut-on avoir pour le gouvernement ? Quelle obéissance les officiers qui

servent ce pouvoir opposé si radicalement à tout ce qui est juste, peuvent- ils espérer de leurs soldats ? La discipline ne va pas sans l'estime.

Dentato, après avoir appelé les hommes de Silvio, conduisit la petite bande dans la prison. Bientôt ils arrivèrent près du corps-de-garde, mais il n'était occupé à cette heure que par des hommes endormis du sommeil de l'ivresse.

Une sentinelle se promenait devant la lourde porte bardée de fer qui conduit aux cellules. Au moment où elle tournait le dos, Silvio bondit sur elle avec la souplesse, la force, l'agilité qui le rendaient si remarquable à la chasse au sanglier.

Terrasser le soldat, le tenir immobile sous son genou, lui fermer la bouche avec la main, tout cela fut l'affaire d'un instant. Le soldat ne put jeter .un seul cri.

Cependant le bruit sourd de la lutte réveilla les gardes. Mais ils n'avaient pas encore secoué complètement leur léthargie que déjà ils étaient liés et bâillonnés.

Sur ces entrefaites, Attilio survint. Le geôlier marchait entre lui et Muzio, ou plutôt se faisait traîner par les deux amis.

— Ouvrez ! ordonna impérieusement Attilio.

Le geôlier récalcitrant obéit de mauvaise grâce.

Une vaste salle voûtée s'offrit alors aux regards. Le long des parois, de chaque côté de cette immense pièce, se voyaient des petites portes conduisant toutes à autant de cellules séparées.

Un soldat arpentait seul cette sombre antichambre.

La vue des arrivants lui causa une surprise extrême et il s'approcha d'eux avec embarras.

— Où est le signor Manlio ? s'écria Attilio. Où estil? Pancaldo, je veux le savoir! Montrez-moi la porte.

D'une main de fer, le jeune artiste serrait convulsivement le bras de Pancaldo, tandis qu'il empoignait avec frénésie le manche de son poignard.

La crainte, la douleur firent pâlir Pancaldo.

Il trembla.

— Manlio ? bégaya-t-il, Manlio ? 11 est là.

Et il indiquait une des nombreuses portes.

— Relâchez-le donc ! Maintenant ! à Tinstant ! cria Attilio furieux.

Le geôlier, plus mort que vif, tremblant de tous ses membres, eut peine à découvrir dans son gros trousseau de clefs celle qu'il cherchait et à déverrouiller la porte.

Le dernier verrou était à peine tiré, qu' Attilio repoussa violemment Pancaldo et se précipita dans la cellule.

— Signor Manlio, s'écria-t-il, venez, suivez-nous, vous êtes avec des amis !

L'étonnement, la joie se partageaient Tâme du sculpteur. Il avait peine à comprendre qu'il était libre, qu'on l'arrachait à une incarcération affreuse et injuste, à une incarcération voulue, ordonnée par un cardinal !

Il n'y avait pas de temps à perdre et il fallait en toute hâte quitter le palais. Le danger était encore immense.

Surpris a ce moment, tous auraient été arrêtés : ils

auraient peuplé les cellules qui s'ouvraient autour d'eux.

Attilio, après avoir serré son vieil ami sur son cœur, l'entraîna hors de ce repaire. Il fit signe à Muzio de renfermer dans la cellule de Manlio le garde qu'il avait terrassé, et conduits par le geôlier, tous retraversèrent les longs couloirs qui aboutissent à l'entrée du palais.

Les soldats couverts de liens purent les voir passer tranquillement. Leur impuissance étaient complète. De rage, ils gémirent.'

Arrivés à la porte, les amis se séparèrent, et tous s'éloignèrent de côtés différents.

Manlio et ses deux jeunes sauveurs retinrent le geôlier. Après l'avoir bâillonné et lui avoir bandé les yeux, ils l'obligèrent à se promener avec eux sur la place, afin de laisser à leurs amis le temps de bien opérer leur retraite.

Quand ils jugèrent le moment favorable, ils quittèrent Pancaldo, et se dirigèrent vers la porte Salaria, qui conduit en rase campagne.

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