‹ La double maîtresse; roman. Orné de bois gravésChapitre 12 sur 19 · SI · texte numérisé non relu

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empêtrés dans leurs robes, avec des faces poilues à joues bleuâtres. Certains semblaient extrêmement vieux. Des besicles naturelles, £iites de poils noirs, cerclaient leurs yeux enfoncés sous le surplomb de fronts bombés. Plusieurs offraient, au milieu d'une face plate, des nez camards aux narines dilatées et roses. Quelques-uns gonflaient leurs bajoues flasques. Ceux-ci, tonsurés en rond comme des frères mendiants, ceux-là chevelus, avec des barbes biscornues ou entièrement glabres. Tous avaient l'air oisifs, ennuyés et malfaisants, les yeux vitreux ou pétillants, les regards sournois ou hardis. Un, aveugle, écarquillait deux taies blanches.

Plusieurs, accroupis en rond, au centre de la vaste cage, s'observaient avec une gravité narquoise, tandis que deux d'entre eux se triaient, tour à tour, leur vermine en la faisant craquer sous l'ongle avant de se l'offrir réciproquement, avec cérémonie et délicatesse, pour régal.

Tout à coup, il y en eut un qui se leva, marcha debout comme un homme, puis entravé dans sa robe, retomba à quatre pattes, poussa un cri aigu et se dirigea vers un de ses compagnons assis juste devant le grillage où il cramponnait ses deux petites mains crispées et décrépites.

Ce personnage était un assez grand singe à face sénile, pleurarde et fourbe. Il grelottait et parfois toussait d'une toux rauque. Il était, par contraste, tout habillé de blanc, une soutane aux épaules, une calotte blanche sur la tête, et, pendues à sa ceinture, deux grosses clefs d'or qui, au moindre mouvement, tintaient l'une contre l'autre. Il semblait malade et engourdi, et ses yeux seuls bougeaient continuellement en sa figure immobile.

M. de Galandot regardait avec surprise cette simiesque assemblée. C'était ce que le cardinal LamparelU appelait son conclave. Le baroque vieillard, déçu en ses ambitions papales, la cervelle dérangée par l'âge et la haine, avait inventé ce jeu impie et, chaque jour, venait contempler durant de longues heures sa ménagerie sacrilège. Taciturne et béat le reste du temps, là seulement il trouvait quelque plaisir en compagnie de ses singes travestis. Il riait, s'amusait, les appelait par leurs noms ou plutôt par ceux de ses confrères du Sacré-Collège qu'il leur donnait. Plusieurs des cardinaux qu'il injuriait

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ainsi n'existaient plus, de sorte que ces bêtes représentaient des morts. Quant au singe vêtu de blanc, il le détestait. On avait ordre de le mal nourrir pour qu'il mourût, car ces trépas mettaient en joie Lamparelli. Mais quand il s'agissait de remplacer le défunt et de lui choisir un successeur, cela n'allait pas sans colères et sans rages et, quand il voyait le nouvel élu paraître à son tour, habillé en pape, il en ressentait un véritable transport de fureur jalouse qui le faisait trépigner de ses pieds goutteux et baver plus abondamment.

Nicolas, sur un signe du laquais, avait déposé la caisse devant le cardinal.

L'un des nombreux métiers d'Angiolino consistait à fournir la ménagerie de Son Eminence et c'étaient deux nouveaux pensionnaires qu'il envo^'ait M. de Galandot lui porter aujourd'hui.

Le premier était d'espèce minime et comme tout vêtu d'une sorte de bure poilue. Il avait un petit visage guilleret et fripé, l'air mendiant et fin; le second, de plus grande taille, apparaissait vraiment monstrueux. Sa panse obèse et son dos gibbeux posaient sur des jambes cagneuses. Sa poitrine molle bombait. Presque sans cou, engoncé et difforme, il montrait un masque brutal et finaud, au mufle proéminent, aux mâchoires furieuses, aux babines gonflées, puis, brusquement, il se retourna et fit voir à ses fesses deux ronds de chair crue, à vif et qui semblaient saigner.

A la vue des laides et puantes bêtes, le cardinal Lamparelh ne put se tenir de rire. Sa figure jauucâtre s'épanouit; il poussait des hoquets, il faisait signe qu'il voulait parler. Il regardait en battant des mains le grand laquais à la serviette, puis d'une petite voix entrecoupée et zczeyante il finit par dire :

— « Ah ! Giorgio, ce diable d'AngioHno, il n'y a que lui, il n'y a que lui ! »

Une nouvelle poussée de rire l'interrompit, puis il reprit enfin, assez distinctement et plus clairement qu'on eût pu en attendre du début :

— « Ah ! cet Angiohno, où a-t-il mis la main sur une pareille merveille ? »

Il s'arrêta encore, toussa. Il se fit sur sa figure comme une

éclaircie. Maintenant, il ravalait sa salive au lieu de la laisser couler, et ses yeux exprimaient une malice singulière. C'était une de ces échappées intermittentes qui parfois lui rendaient un espace de demi-raison et d'où il retombait ensuite, et promptement, en sa décrépitude habituelle. Il continua.

— « C'est déjà Angiolino qui m'a procuré Palizzio, pense donc, un singe pour représenter ce Palizzio maudit qui vota pour Onorelli ; un singe assez laid pour représenter Palizzio^ cet imbécile de Palizzio ! Tiens, regarde-le ! le vois-tu qui se querelle avec Francavilla ? »

Palizzio était un assez vilain macaque, crasseux etordurier en sa robe rouge. Il se tenait en face de Francavilla, les mains mauvaises et grinçant des dents. Francavilla, lui, était une sorte de babouin, piteux et couard. Sa longue queue dépassait sa robe. Soudain, Palizzio se précipita sur cette queue. Les deux bêtes roulèrent l'une sur l'autre avec des cris de rage, en une bousculade furieuse. Palizzio se dégagea assez vite et, tandis que Francavilla s'enfuyait en geignant, il resta maître du terrain, assis sur son derrière, en sa laideur encore batailleuse, mais satisfaite.

Francavilla fit deux fois le tour de la cage, l'air outragé, puis, tout à coup, il avisa le singe blanc qui toussotait tristement, vint à lui, le pinça, et attendit. L'impotent regarda autour de lui, comme pour implorer le secours de ses ouailles, puis il se résigna, toussa encore et se mit à grimper aux barreaux de la grille. Il montait péniblement, se haussant et retombant, s'efforçant de nouveau et s'arrêtant essoufflé et endolori. Sa robe relevée montrait le poil rare de ses cuisses maigres. Il n'avait pas de culottes. Les deux clefs d'or tintèrent faiblement,

Lamparelli eut un nouvel accès de rire.

— « Tu le vois, tu l'as vu ! criait-il en tirant le grand laquais par la manche. Dis, réponds! Est-ce qu'il ne ressemble pas à Onorelli ! Là, regarde, quand il se gratte... Il est malade, très malade. Il va mourir. Ah! Ah! Ah!... »

Il resta un moment silencieux. La salive coula du coin de sa bouche, puis, sa lèvre essuyée, il se tourna vers M. de Galandot, debout auprès de sa caisse dont il avait soigneusement plié en quatre la serge verte.

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— « Il va falloir maintenant habiller ces gaillards-là... Tu feras venir Cozzoli pour les mesures, tu sais, Cozzoli, celui qui habite rue del Babuino... Tu iras bien me chercher Cozzoli... Tu diras aussi à Angiolino que tout va bien, continuat-il en baissant la voix et d'un ton confidentiel; le blanc va mourir et ils me nommeront ; ils ne pourront pas faire autrement que de me nommer. Ce n'est pas comme l'autre fois, tu sais, quand ils ontélu Onorelli. Non, non... Regarde-les, je les tiens tous en cage; ils y sont tous, de Palizzio à Francavilla, tous, tous, et ce niais de Tartaglia, et ce fou de Barbivoglio, et Botta, et Benariva, et le Ponte-Santo, et les deux Terbano, le gros et le petit, et Orolio, le punais, et les autres, et les Français, et les trois d'Espagne, et le Polonais, et je n'ai pas oublié Tartelli le jésuite; non, tous, tous, et il faudra bien qu'ils me nomment quand ils seront las d'être ici et qu'ils auront assez de manger des noisettes creuses et des amandes rances et de se gratter la fesse. Tu peux lui dire que je les tiens, à Angiolino. »

Il s'arrêta un instant et demeura bouche béante sans pouvoir trouver la suite de son discours.

— « Et ce bon Angiolino, que devient-il, demanda-t-il tout à coup, cet Angiolino de mon cœur? Voyons, le serstu bien Pau moins es-tu un fidèle serviteur, toujours là quand il t'appelle ? Tu ne le laisses pas seul au moins ? Entends-tu ? Giorgio ? Il n'est pas comme toi qui m'as laissé tomber sur le nez. »

Et LampareUi se mit à pleurer tout doucement. Le grand laquais haussa les épaules, se toucha le front et, poussant du coude M. de Galandot, fit, par derrière, un pied de nez au cardinal qui bégayait tout bas en pleurnichant:

— « Toi, tu es. ..tu es. ..un. ..bon. ..servi. ,.teur... » Mais la voix du vieillard fut tout à coup couverte par une

clameur aigre et furieuse.

La dispute du macaque Palizzio et du babouin Francavilla recommençait de plus belle, et tous les singes maintenant, excités par cet exemple, prenaient part à la lutte. La mêlée était générale. Hargneux, provocants et acharnés, ils s'attaquaient de la griffe et de la dent avec des gambades, des sauts et des contorsions. Le cardinal, à cette vue, se démenait

dans son fauteuil doré. Sa figure jaune grimaçait, et il agitait ses mains frénétiques, qui ressemblaient à des feuilles mortes dans le vent.

Les choses allaient tout à fait mal. Les robes rouges se déchiraient par lambeaux qui battaient l'air au bout de bras furieux. Par les trous apparaissaient des nudités velues. Il y avait des poussées et des assauts. Parfois deux groupes se heurtaient et n'en formaient plus qu'un où se confondaient les adversaires en un combat indistinct. Cela dura ainsi pendant quelques minutes, puis, sans raison, le calme revint et les conibattants de tout à l'heure se retrouvèrent subitement assis sur leur séant. Palizzio, grommelant encore, prenait fraternellement ses puces à Francavilla qui contemplait le bout de sa queue mordue et saignante et, seul, se retenant d'un bras aux barreaux de la grille, le singe blanc à face papelarde, de l'autre main, troussait sa robe et, de là-haut, d'un jet fin, puis goutte à goutte, pissait de peur sur le sable.

Le cardinal était retombé hébété au fond de son fauteuil en même temps qu'entre les pins quatre porteurs approchaient avec une chaise. Lorsque le vieillard y fut monté, les marauds reprirent les bâtons et, comme M. de Galandot s'avançait à la portière pour saluer, il reçut juste dans son chapeau tendu un écu d'or et, stupéfait, il fût resté sans doute à l'y contempler, tant sa surprise le rendait stupide, si le grand laquais à la serviette n'eût, d'un geste familier, fait sauter le chapeau et l'écu et mis l'un sur sa tète, et l'autre dans la main de M. de Galandot, tandis qu'avec une bourrade amicale il le poussait dans l'allée où avait déjà disparu la chaise rouge du cardinal aux singes.

M. de Galandot se mit à marcher droit devant lui sans se retourner, les bras ballants, les épaules courbées. Le jardin était désert et silencieux. Les bassins luisaient doucement de leurs eaux miroitantes comme des pièces de métal fluide sculptées en leur transparence à l'effigie mouvante des nuées. Il arriva ainsi à l'escalier de la terrasse. Il avait peine à monter les marches, de ses jambes lourdes, comme si l'or qu'il tenait en la paume de sa main eût coulé en tous ses membres et y eût insinué son poids servile. Essoufflé, il s'arrêta. Les cris des singes et la voix zézeyante du cardinal

GALANDOT LE ROMAIX

lui résonnaient encore aux oreilles. Il revoyait l'écu d'or tomber dans son chapeau tendu et ressentait encore la bourrade du grand laquais. Il éprouvait une sorte de honte confuse et humble et il lui semblait que quelqu'un le regardait. Il leva les yeux.

Une statue antique se dressait sur un socle "au haut de la terrasse. Cette figure représentait un homme nu coiffé d'un casque guerrier et le bras tendu d'un geste impérieux. Il était d'une forme parfaite, les jambes fortes et fines, les cuisses larges, le ventre plat, le torse musclé et plein, le cou solide, le visage régulier, debout au marbre souple comme dans une chair à la fois vivante et éternelle. Il exprimait vraiment ce que la vie a d'harmonieux et de sain et qui se montre en l'homme par l'exactitude des proportions et la dignité de la stature; et il y avait une ironie et un contraste singuHers entre cette belle prestance virile, debout au piédestal, et le piteux personnage qui la considérait d'en bas, en sa silhouette ridicule et qui, avec ses bas roulés, son habit à longues basques, sa perruque de travers, représentait tristement ce qu'était devenu, par degrés, jouet d'une destinée obscure et baroque, aux mains d'une fortune narquoise, Nicolas-Louis-Arsène, comte de Galandot, seigneur de Pont-aux-Belles, en France et, à Rome, réduit, entre la courtisane Olympia et le rufian Angiolino, à n'être plus qu'une sorte de serviteur qui faisait les courses au lieu de Jacopo et recevait, à sa place, pour sa peine, l'étrenne domestique d'un petit écu.

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QUAND M. de Galandot se trouva, sans savoir comment, hors du palais Lamparelli, il demeura un moment devant la porte, incertain et comme hébété, à regarder l'écu d'or qui, à plat, dans la paume de sa main, y miroitait aux rayons du soleil couchant. C'était une de ces fins de journée d'automne, sobres et glorieuses; l'air sec et limpide semblait nourri d'une sorte d'énergie fluide. De grands nuages colorés passaient au ciel; ils y séjournaient juste assez pour prendre des formes harmonieuses ou héroïques, et ils s'en allaient pompeusement en leur splendeur vaporeuse. Dans la franche et saine clarté de l'air, les choses paraissaient comme durables, situées à leur distance vraie, avec leurs proportions exactes. Un vent modéré circulait.

M. de Galandot s'était mis à marcher; il allait au hasard, les yeux fixes et les poings fermés. A l'angle d'une rue, il hésitait un instant, s'essuyait le front. La brise soulevait un peu les longues basques de son habit et il repartait, parlant haut et gesticulant.

Rome était splendide à cette heure, lumineuse et dorée. M. de Galandot marcha longtemps, jusqu'au soleil couché. Une fontaine coulait au milieu d'une petite place. Il s'arrêta; une cloche sonna doucement. Il reprit sa course comme s'il savait maintenant où aller. Peu à peu aux maisons succédèrent des jardins et des vignes. Il reconnut une ruelle, se mit à courir, arriva à une porte, la poussa et se trouva dans une cour pavée. Il était devant sa villa du Janicule. L'escalier double montait à la terrasse à balustre. Il fit le tour de la maison et se dirigea vers la porte basse qui donnait entrée aux cuisines de la vieille Barbara. La porte était fermée.

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Par hasard, Barbara était absente pour trois jours. Comme depuis des mois M. de Galandot n'avait pas reparu, la vieille servante, qui vivait là du produit de son poulailler et du gage que lui payait M. Dalti, croyait bien pouvoir quitter son poste sans dommage. Aussi avait-elle emporté les clefs, recommandé sa volaille à un frère du couvent voisin et, après vingt chapelets, pris le parti de cette escapade. Le tailleur Cozzoli mariait sa fille Mariuccia. Pour la première fois de sa vie, il délaissait l'aiguille, le dé et les ciseaux et quittait sa boutique pour plus d'une heure. Certes les mannequins solitaires devaient converser de cet événement avec la pie abandonnée. On dansait à l'auberge où Mariuccia, après son mariage avec l'hôtelier, allait tenir comptoir ; et la tante Barbara était de la noce.

Une surprise douloureuse décontenança M. de Galandot. Il semblait ne pas comprendre, puis il se ravisa, refit le tour de la maison, monta l'escalier de la terrasse et heurta la porte d'entrée. Elle était disjointe, mais soigneusement close et solide sur ses gonds. Découragé, il s'assit sur la dernière marche.

Le crépuscule commençait à s'obscurcir. M. de Galandot, à voix basse, balbutiait des mots incompréhensibles. Il les répéta plusieurs fois, d'abord h lui-même, puis, comme s'il s'adressait à quelqu'un : « C'est ma maison... Laissez-moi entrer. Je veux entrer. Vous savez bien que je ne suis pas Jacopo. Je suis Galandot, M. de Galandot, le comte de Galandot. »

A son propre nom dit tout haut, il s'était levé brusquement. Son visage était rouge de colère. Il tremblait, ses genoux entrechoquaient leurs rotules. Il recula de plusieurs pas, puis, saisi d'un transport subit, il revint au battant et le frappa du poing et du pied. Personne n'aurait reconnu dans cet énergumène inattendu le grave et doux M. de Galandot. C'était à croire que, contagieuse, la folie du cardinal lui avait dérangé la tête et fait perdre le sens. Les coups retentissaient sourdement dans le silence. La porte ne cédait pas. Alors il redoubla. Il prenait son élan et se ruait contre l'obstacle. Les basques de son habit volaient derrière lui. Il s'acharnait. Soudain il poussa un cri. Un long clou, dont la pointe sortait

du bois vermoulu, l'avait blessé. De douleur il ouvrit la main; la pièce d'or qu'il y tenait serrée roula, décrivit un cercle et s'aplatit sur le sol avec un petit bruit sec.

M. de Galandot la suivit des yeux. Il lui semblait tenir comme autrefois l'àmphore de terre cuite d'où il avait versé les ducats. Comme aujourd'hui, l'un d'eux avait roulé en cercle. C'était le lendemain du jour où il avait vu Olympia couchée sur la terrasse et mangeant une grappe de raisins. Ne la voyait-il pas là maintenant devant lui, comme jadis, allongée sur le balustre de pierre ? C'est elle. La mule jaune pend à son orteil et claque à son talon nu. Elle a l'épaule découverte et la gorge au vent. C'est bien elle. Le collier d'émeraudes brille à son cou. Il la touche. De ses mains, il tâte son corps souple. Sa chair fond sous ses doigts. Il se penche sur elle. Tout à coup, il s'arrête sans savoir pourquoi, et le voici qui rassemble les vêtements tombés, les plie et les porte soigneusement sur son bras. Il met le collier dans î'écrin, ramasse la grappe à demi mangée et lentement il s'en va sur la pointe des pieds, portant à ses doigts les petites mules de satin jaune... comme un valet... comme un valet...

La nuit était venue, claire et transparente. M. de Galandot descendit les marches de l'escaHer. Arrivé au bas, il se mit à pleurer doucement. A un coin de la cour, dans l'ombre, se dressait la vieille chaise de poste. Il s'en approcha à pas lents. Il murmurait entre ses dents de vagues paroles où revenait ce mot : « partir ». De sa main intacte, car l'autre le faisait souffrir du clou qui l'avait pénétrée, il ouvrit la portière et regarda dans la voiture.

Une odeur fade et acre à la fois s'en exhalait. Un doux bruit s'y faisait entendre. Elle était pleine de choses endormies. Les poules et les pigeons de la vieille Barbara y sommeillaient perchés ou accouvis. Ils se réveillaient peu à peu. Un gloussement inquiet répondait à un frisson d'ailes étirées, puis un remue-ménage silencieux s'y produisit. Le trouble augmentait. Un pigeon s'envola par-dessus la tête de M. de Galandot, tandis qu'une grosse poule effarouchée lui glissait entre les jambes.

Le poulailler tout entier était debout maintenant et s'en-

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GALAXDOT LE ROMAIN

fuyait. Un vacarne étouffé remplissait la voiture, et ce fut

souffleté d'ailes peureuses et furtives que M. de Galandot,

monté sur le marchepied, effaré, dans un tourbillon de duvets

épars et de graines soulevées, se laissa tomber sur le

coussin troué, parmi les œufs brisés des pondeuses,

et pleurant, trépignant, suant la fièvre, s'y

affaissa comme dans un refuge, comme si

f la vieille voiture qui l'avait amené

jadis pouvait, au galop de ses

chevaux imaginaires, sur

les routes de France, le

reconduire dans

son passé.

OUTE la journée, le signor Angiolino avait battu le pavé de Rome à la recherche de M, de Galandot qui ne reparaissait pas. Où pouvait-il bien être allé ? Olympia et Angiolino en étaient fort en peine, d'autant plus qu'ils tiraient chaque jour de plus abondantes ressources du gentilhomme français dont le riche revenu passait toutentieraux mains des deux fripons et à celles de M. Dalfi, car le banquier prenait bonne part à la curée. Aussi désirait-il que M. de Galandot durât, de toutes façons, le plus longtemps possible. Il avait signifié la chose à Angiolino et lui avait fixé la mesure où lui et Olympia pourraient rançonner leur pensionnaire. Il voulait bien qu'on dépenscât M. de Galandot, mais non qu'on le ruinât, car il redoutait les ennuis qui peuvent suivre un esclandre de ce genre. De même, lorsqu'il trouvait à son client petite mine et mauvais teint, il recommandait aux deux coquins de prendre garde pour lui à la malignité du climat de Rome. M. Dalfi s'intéressait à M. de Galandot d'autant mieux qu'il y était intéressé.

Ce fut donc chez le banquier que le rufian courut tout d'abord conter ses transes. M. Dalfi ne savait rien. Au palais LamparelH, Angiolino apprit que M. de Galandot avait fidèlement porté les singes. La caisse s'y trouvait encore. A partir de là, on perdait sa trace. Il n'avait pas dû aller bien loin sans argent.

Olympia et Angiolino se reprochaient l'un à l'autre l'escapade du bonhomme. Ils se rendaient bien compte qu'ils avaient peut-être un peu abusé de lui par leur façon de le traiter ; mais, au lieu d'en convenir, ils préféraient se quereller à ce sujet, tout en se promettant intérieurement,

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quand il reviendrait, de ne s'en prendre qu'à lui de l'alerte qu'il leur causait. Pourtant il ne revenait pas. Aurait-il été attiré dans quelque guet-apens ? Sa mine n'était guère faite pour tenter les voleurs, et Angiolino, toujours bouffon, malgré ses inquiétudes, imitait la démarche et les ridicules du vieux gentilhomme, tandis qu'Olympia apostrophait à distance le fugitif. En tout, ils riaient jaune, quoique l'absent eût déjà laissé en leurs mains de belles dépouilles ; mais le pire était que leur déconvenue finissait par les tourner contre euxmêmes.

Aussi, le matin du second jour qui suivit la fuite de M. de Galandot, les choses allaient-elles fort mal dans la chambre où Olympia et Angiolino étaient encore au lit. Dès son réveil, Olympia avait commencé à geindre jusqu'à cequ'Angiolino agacé eût répondu par un grand soufflet qui rabattit la signora sur son oreiller d'où elle se redressa d'un bond et fit face à son amant en poussant des jurons de colère, l'œil mauvais et les mains hostiles.

Ils en étaient là quand ils entendirent du bruit au dehors. Le vacarme des voix les appela pieds nus à la fenêtre. Elle donnait à l'arrière de la maison sur une petite place, déserte d'ordinaire et qu'ils \irent pleine de monde. Des groupes de femmes y riaient et y gesticulaient et une bande de polissons y faisait tapage en agitant leurs guenilles sur leurs corps grêles et souples. C'étaient de ces petits mendiants comme il en pullule à Rome, qui harcèlent les passants et jouent aux osselets sur les dalles, en même temps serviles et turbulents. Angiolino ne devinait pas la raison qui avait bien pu les assembler là pour jeter contre le mur des cailloux, du sable et des pommes de pin. Tout à coup une nouvelle troupe les vint renforcer, au milieu de laquelle, porté sur les épaules de ses camarades, un bambin, à toison noire et frisée comme celle d'un bélier, haussait, au bout d'un bâton, une perruque d'homme.

Olympia et Angiolino poussèrent un double cri. C'était la perruque même de M, de Galandot.

Il montait l'escalier et ils l'entendaient venir. La porte ouverte, il se précipita et resta immobile au milieu de la chambre.

Son habit déchiré ne lui tenait plus au dos. Les basques en avaient été arrachées. Un de ses bas, la jarretière rompue, avait gUssé le long de la jambe qui apparaissait maigre et couverte de longs poils gris. Sa chemise passait par son gilet déboutonné. Il était couvert de poussière. Une grande toile d'araignée lui pendait au coude, et au fond de sa culotte s'arrondissaient deux larges cercles de jaune d'œufs où, dans la croûte durcie, des plumes et des duvets demeuraient collés. Cet accoutrement bizarre formait la plus surprenante figure de carnaval qu'on pût voir et expHquait la poursuite des vauriens et leur acharnement contre ce mannequin hétéroclite. Mais ce qui portait au comble la singularité de cette silhouette et ce qui fit éclater de rire Angiolino et Olympia fut de voir M. de Galandot entièrement chauve, sauf quelques longs cheveux gris épars, et sans sa perruque ordinaire que les polissons étaient en train de se disputer sur la place, rués les uns contre les autres, avec force horions, à la conquête de ce bizarre trophée dont le pauvre M. de Galandot lâtait furtivement l'absence sur sa tète dénudée.

Elle le resta. Jacopo chercha en vain une autre coifiure au fond des malles de M. de Galandot. Elles étaient vides et ne contenaient plus de vêtements de rechange. Les douze perruques et les douze habits pareils apportés autrefois de Paris se trouvaient à présent usés. Aussi, le lendemain, quand il se réveilla, éprouva-t-il une singulière surprise.

A peine levé, il alla en chemise à la recherche de son costume habituel, mais il n'en restait plus que les souHers à boucles. Les autres pièces en étaient tellement souillées de crottes de poules et d'œufs écrasés qu'on avait dû les jeter aux ordures et faire appel, pour les remplacer, à la garderobe de Jacopo, Angiolino n'ayant rien voulu distraire de la sienne, de telle sorte que M. de Galandot, ne trouvant rien d'autre à sa portée, fut réduit à se contenter d'une culotte trop courte, grossière et rapiécée, et d'une sorte de souquenille verdâtre.

Ce fut donc dans cet attirail que, n'osant se présenter devant Olympia, il descendit de lui-même à l'office où il subit les quolibets de la servante Julia, de la cuisinière

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romagnole et de Jacopo qui, enhardi par l'aspect comique du vieux gentilhomme, perdit d'un coup le peu de respect qu'imposaient encore la veille à un drôle de son espèce la canne à pomme d'or, l'habit à basques et la grosse perruque à l'ancienne mode de M. de Galandot.

Il ne répondait rien aux plaisanteries ; d'ailleurs il ne parlait à personne, penaud, interdit, craintif et encore tout moulu de son aventure ; il rôdait en bas dans le vestibule et s'esquivait au moindre bruit. Il se risqua pourtant à sortir au jardin. La petite chienne Nina y jouait. Elle allait et venait par les allées, justement en train de flairer du museau une touffe de buis, quand elle entendit le pas du promeneur. Elle leva la tête et regarda.

M. de Galandot se dirigeait vers elle sans la voir ; mais, quand la chienne l'aperçut, elle se mit à aboyer avec fureur contre cet intrus qu'elle ne reconnaissait pas. Sa colère se changea en une véritable hargne. La bestiole jappait furieusement. Elle tournait autour de M. de Galandot qui avait grand'peine à garer ses mollets, si bien que, pour éviter la dent du roquet, il grimpa sur la balustrade de la terrasse. La Nina ne désarma point. Satisfaite de sa victoire, elle se coucha en rond, se pelotonna, mais chaque fois que son prisonnier faisait mine de descendre il voyait l'œil vigilant et la dent prête de son ennemie.

M. de Galandot vivait dans la maison comme s'il eût été une ombre transparente et irréelle. Il n'existait plus. Personne ne le considérait. Les premières fois qu'il croisa Angiolino dans un corridor, il se crut perdu. Angiolino passa comme s'il ne le voyait pas; mais, à chaque nouvelle rencontre, M. de Galandot ressentait une peur nouvelle. Alors il feignait d'être absorbé par quelque occupation comme de gratter le mur ou de faire un nœud à son mouchoir. Plusieurs jours passèrent.

Peu à peu, M. de Galandot parut se rassurer. Il en vint même à essayer de faire remarquer sa présence. Il toussait et reniflait, mais sans parvenir à attirer l'attention du distrait Angiolino. Souvent il venait jusqu'au bas de TescaHer qui conduisait à la chambre d'Olympia. Il écoutait longuement. Le moindre bruit le mettait en déroute. Une fois môme, il

se hasarda à monter quelques marches. Un jappement lointain de Nina les lui fit redescendre précipitamment.

Quant à la signora, elle demeurait invisible. 11 regardait tristement Julia ou Jacopo passer avec une assiette ou un plateau pour aller chez elle. Un jour il trouva sur une table un réchaud allumé. Il servait à faire chauffer le linge dont Olympia se séchait au sortir du bain. M. de Galandot, du coup, n'y tint plus et, avant que la servante fût venue prendre l'ustensile, il le saisit et se sauva avec, tout courant.

Il arriva ainsi à la porte de la salle de bains. Il hésita un instant, puis, poussant le battant du genou comme il faisait naguère, il entra.

Olympia se baignait; sa tête sortait seule de l'eau; elle avait la nuque appuyée au rebord de sa baignoire et laissait flotter son corps allongé. Auprès d'elle AngioUno se tenait debout, les mains mouillées ; il venait sans doute de chercher sous la transparence de l'eau les charmes humides de sa maîtresse.

M. de Galandot posa le réchaud sur une tablette et attendit.

En le voyant, Olympia se redressa brusquement et s'assit. Son torse ruisselant émergea. On entendait un petit clapotement et le bruit des gouttes qui tombaient de ses bras élevés dont elle rajustait sa chevelure. Les goutteletres brillantes coulaient le long de sa chair polie et s'amassaient sous l'aisselle d'où elles retombaient une à une, comme d'une algue naturelle, brune et frisée. Puis elle croisa ses bras sur sa poitrine et dévisagea M. de Galandot collé au mur de tout son corps et de ses deux mains aux doigts écartés.

— « Comment ! c'est toi ! Mais d'où viens-tu donc ? Je te croyais parti et parti encore sans dire adieu. Et te revoilà?... Oui, on s'en va un beau jour, sans crier gare. Envolé, le bel oiseau, parti, disparu, décampé! On le cherche, rien. Tu sais, j'ai d'abord cru que Lamparelli t'avait fait enfermer par mégarde avec ses singes. Il paraît que non. Tu es donc allé chez des femmes? Dis-moi donc? Est-ce que tu as trouvé mieux ? »

Elle s'était mise debout et soupesait sa gorge assouplie,

Angiolino s'essuyait tranquillement les mains et regarda M. de Galandot d'un air goguenard. Olympia reprit :

GALAXDOT LE ROMAIN'

— « Eh bien! je m'étais habituée à toi. Voyons, ne te trouvais-tu pas bien chez nous ? Qu'est-ce que tu nous reproches ? »

A mesure qu'elle parlait, elle s'échauffait. Elle croyait, en ce moment, d'assez bonne foi, que M. de Galandot l'avait véritablement offensée. En même temps à sa colère se mêlait l'intention d'enlever au vieux gentilhomme le désir de recommencer son escapade. Elle se savait maintenant assez nécessaire à son habitude pour user de la prise que lui donnait sur lui le besoin qu'il avait d'elle. M. de Galandot écoutait tout cela en silence. Il passait avec embarras la main sur son crâne chauve et remontait sa culotte dont la ceinture trop large pour sa maigreur ne tenait guère à ses reins.

— « Est-ce que tu n'étais pas heureux avec nous ? continuait Olympia; que te manquait-il? Tu es nourri, logé, soigné, gâté. Tout le monde est aux petits soins pour toi, AngioHno et moi !... Il a confiance en toi ! Est-ce qu'il ne t'a pas envoyé porter les singes à Lamparelli, Lamparelli, un cardinal et qui a manqué d'être pape?... Tu es le père de la maison. Tu sais tout ce qui s'y fait. Est-ce qu'on te cache quelque chose ? Tu prends la meilleure place à table. Angio- Hno ne manque pas d'y porter ta santé. Tu es le maître de tout, tu fliis ce que tu veux. Je t'aimais bien. C'est toi qui baignais Nina. Tu pouvais monter, descendre, aller, venir, balayer, frotter. Tu étais heureux, et c'est comme cela que tu nous récompenses ! Allons ! demande-moi pardon et à genoux. »

Angiolino avait posé sa main sur l'épaule de M. de Galandot qui fléchit en balbutiant des paroles inintelligibles. Olympia enjamba la baignoire. Ses talons mouillés laissaient à chaque pas une trace luisante. Elle marchait vers M. de Galandot qui la regardait venir la tête basse et les mains jointes.

— « Allons! demande pardon. Dis: « Pardon, Olympia, je ne le ferai plus ! »

Elle le secouait de ses fortes mains.

Elle était maintenant à califourchon sur son dos et elle l'opprimait de son poids. Entre ses genoux elle serrait les côtes efflanquées du bonhomme qui se débattait en geignant.

Olympia prenait goût au jeu. Sa colère tournait en gaité. — « Allons, courage, désarçonne-moi. Rue donc ! Bravo, Galandot. »

Une grande glace reflétait leur groupe équestre. Tout à coup, la monture céda. M. de Galandot s'abattit à plat ventre, tandis qu'Olympia se relevait d'un coup de reins, et, toute nue, debout, les mains aux hanches, partait d'un grand éclat de rire qui lui renversait la tête en arrière et faisait trembler mollement ses seins dont les pointes avivées par l'eau reprenaient en séchant leur couleur d'un brun rosé.

IL fallut qu'Angiolino lui tînt la main pour qu'il traçât les lettres de son nom au bas d'un billet destiné à M. Dalfi. Angiolino descendit pour cela aux cuisines où M. de Galandot s'était réfugié de son propre gré et d'où il ne sortait plus guère ; il vivait à l'office et au vestibule, devenu un serviteur modèle. Il s'était mis de lui-même cà la besogne qu'on voulait bien lui confier. Ni la Julia, ni Jacopo, non plus que la Romagnole, ne le ménageaient. Aucun travail d'ailleurs ne semblait le rebuter et, peu à peu, il en vint aux plus bas et aux plus communs. Il s'}^ montrait actif et taciturne, allant et venant sans bruit.

On le voyait, les manches retroussées sur ses bras maigres, faire luire des fonds de casseroles et récurer des culs de chaudrons. Parfois il s'oubliait à frotter le même objet indéfiniment d'un geste régulier qu'il eût continué sans nul doute jusqu'au soir si Jacopo ou la Romagnole n'y eussent mis fin. Bonne femme d'ailleurs, cette dernière l'employait à mille services sans le rudoyer. Jacopo aussi le traitait avec douceur.

Ces gens, depuis qu'il avait perdu à leurs yeux, si l'on peut dire, sa qualité de maître, le considéraient comme l'un d'entre eux et en usaient bien avec lui. La Romagnole, en particulier, l'estimait même pour son habileté à plumer les volailles. Il s'en acquittait fort bien. Assis sur un escabeau, il tenait le poulet entre ses jambes et le nettoyait avec un soin minutieux des moindres duvets, puis une tois la bête nue en son aspect piteux et grelottant, il regardait d'un air singulier les petites ampoules de sa chair dépouillée.

Le travail de M. de Galandot ne se bornait pas là. Il éplu-

chait les légumes. Ses yeux pleuraient aux aigreurs des oignons et des aulx, et la journée ne se passait guère sans qu'il plongeât dans l'eau tiède les plats et les assiettes. M. de Galandot lavait la vaisselle, maniait le torchon et le balai, et Jacopo l'avait instruit à battre les vêtements, à cirer les souliers et à vider les pots.

Moyennant cela, M. de Galandot vivait assez tranquille. Il avait quitté sa chambre d'autrefois et logeait maintenant au rez-de-chaussée, non loin de Jacopo; il mangeait à l'office et, quand, à table, il entendait quelques vilains propos sur la signora, il rougissait et baissait le nez. Les diverses amours d'Olympia étaient le sujet de plaisanteries assez grossières. La dame, cette année-là, recevait beaucoup de monde. Il y avait à Rome affluence d'étrangers, dont Angiolino ne voulait pas perdre l'aubaine. Ce fut ainsi que M. de Galandot entendit parler de M. Tobyson de Tottenwood. Il le vit même passer dans le vestibule et monter l'escalier.

La haute taille de M. Tobyson, sa perruque à rouleaux, sa figure sanguine, sa corpulence, ses larges pieds chaussés d'énormes souliers et son vaste habit cramoisi lui firent une forte impression. L'Anglais avait pris ses quartiers chez la signora. Il était généreux et bizarre; on en parlait beaucoup à l'office. Jacopo, qui l'avait vu au ht, racontait qu'il y tenait une place formidable et l'emplissait tout entier d'un amas de chair musculeuse et blanche, et qu'à chaque mouvement le bois craquait sous le poids du gigantesque personnage. M. de Galandot fut appelé à en juger par luimême, car, un matin, Jacopo ayant été pris de fièvre, ce fut lui qui dut le remplacer et aller chercher l'habit et les souliers du milord pour les mettre en ordre. Il entra sur la pointe des pieds et ressortit de même, sans avoir rien vu, comme s'il eût à pénétrer dans la chambre de l'Ogre.

M. de Galandot aidait la Romagnole à mettre à la broche une poularde grasse pour le souper, quand Angiolino parut subitement à l'office. Il s'approcha avec politesse du vieux gentilhomme et le pria avec force prévenances inusitées de vouloir bien le suivre dans la galerie où on les attendait tous deux. Le trouble de M. de Galandot fut d'autant plus grand qu' Angiolino le fit passer devant lui et lui céda le pas.

GALANDOT LE ROMAIN'

Ils trouvèrent là M. Tobyson de Tottenwood qui, à leur approche, se leva du fauteuil où il était assis et salua gravement. M. de Galandot, pour ne point demeurer en reste, répondit au salut de l'Anglais par des révérences à la française dont la cérémonie contrastait singulièrement avec la souquenille verdâtre qu'il portait et le petit bonnet qu'il roulait entre ses doigts avec embarras , mais son étonnement redoubla quand, outre Olympia, il vit là, debout en sa taille naine et l'aune à la main, le petit tailleur Cozzoli en personne. Stupéfait, M. de Galandot regardait le pavé et tiraillait le coin de son tablier graisseux.

— « Vous allez prendre mesure à M. le comte de Galandot, dit après un silence M. Tobyson en se rasseyant dans son fauteuil, et je veux que l'habit soit fort beau. Servezvous d'un bon velours pistache que vous galonnerez pour le mieux. N'épargnez rien et faites promptement. »

M. de Galandot, interdit, se laissa faire. Cozzoli tournait autour de lui et le mesurait en tous sens. M. de Galandot écartait les jambes, ployait le bras, se prêtait à tout docilement.

— « Votre Seigneurie sera contente, jacassait Cozzoli affairé. Allons, voilà qui est bien... Ah! Votre Seigneurie a maigri, quoiqu'elle ait l'air de se bien porter. Comme le temps passe pourtant ! On ne vous voit plus à la boutique. Notre Mariuccia a une fille; notre Theresa, deux jumeaux: c'est trop d'enfants et pas assez de pères, car Theresa est si distraite qu'elle a oublié de passer par l'église. Que Votre Seigneurie veuille bien se tourner. Encore un moment. »

L'aune s'agitait aux mains du petit tailleur, tantôt accroupi, tantôt dressé sur la pointe de ses pieds.

— « Ah ! cet habit-là me manquait. Je me disais toujours: « Cozzoli, tu as beaucoup habillé et tu n'habilleras donc « jamais le seigneur comte de Galandot. » Ah ! ah ! ah ! vous allez voir, Milord ; je couperai en plein velours. Si ma pauvre tante Barbara vous pouvait donc voir ainsi ? Mais elle est morte, la pauvre femme, trois jours après les noces de Mariuccia, du saisissement d'avoir trouvé son poulailler saccagé, les œufs brisés, les couveuses parties et les pigeons

LA DOUBLE .\L\ITRESSE

envolés jusque sur le dôme de Saint-Pierre... Et vous savez, la pie sait encore le nom de Votre Seigneurie, quoique la pauvre bête soit borgne maintenant... »

Et M. Cozzoli^ a3''ant replié son bagage, salua la compagnie et s'esquiva dans une pirouette.

M. Tobyson de Tottenwood se leva de nouveau de son fauteuil.

— « Maintenant, Angiolino, tu vas pourvoir M. le comte d'un bon appartement. Dans trois jours, vêtu comme il sied, il reprendra à table la place qu'il n'aurait jamais dû quitter et qui appartient à sa qualité de gentilhomme, et tu le traiteras désormais comme il convient que le soit quelqu'un de sa naissance et de son âge, et si, au lieu, que ce fût un simple seigneur de France que tu eusses ainsi méconnu, c'eût été un bourgeois de Londres, je t'aurais démis la mâchoire, brisé les dents et rompu les côtes. »

Et debout en son grand habit rouge M. Tobyson serra d'une façon significative son poing puissant, velu de poils fauves et cordé de veines bleuâtres.

Angiolino se mordit les lèvres. Il se repentait maintenant d'avoir trop parlé et d'avoir raconté à l'Anglais l'état et l'histoire de M. de Galandot. Contre sa prudence habituelle, il avait cédé pour une fois au plaisir de faire un bon conte et de divertir le milord, en même temps que de lui donner une haute idée de son adresse et de son esprit. Il n'était pas fâché non plus de mettre en valeur la force des charmes d'Olympia, puisqu'il paraissait évident que c'était par amour pour elle que le seigneur français subissait depuis plus de cinq années les diverses servitudes dont aucune ne décourageait sa curieuse obstination à les préférer toutes plutôt que de renoncer à une habitude d'autant plus surprenante que les causes en demeuraient obscures et secrètes pour tous ceux qui ignoraient les circonstances de la vie de M. de Galandot et comment le passé s'en reliait par un nœud subtil et inattendu à l'inexplicable présent. Qui eût pensé que le pauvre gentilhomme servait, en une double maîtresse, le fantôme d'un amour unique et deux fois vain. Angiolino ne voyait là qu'un beau trait de singularité et une belle figure d'extravagance. Aussi mit-il tous ses soins à sa narration, l'agré-

GALAXDOT LE KOMAIK

menta de pantalonnades et de bouffonneries propres à dilater la rate du milord.

Son récit terminé, il s'attendait donc à voir M. Tobyson éclater d'un de ces accès de rire qui lui faisaient, en une bouffée, monter au visage toutes les couleurs de l'apoplexie future et secouaient sa gigantesque personne d'un orage de gaieté. D'ordinaire M. Tobyson ayant ri devenait fort généreux, étant de son naturel hypocondre, et le moment était alors favorable pour qu'Olympia obtînt de lui quelqu'une des belles et précieuses pierres dont il portait toujours dans ses poches un assortiment varié.

Mais, cette fois, le résultat fut tout autre. L'Anglais resta froid. Une rougeur lui monta bien au visage; mais, au lieu de se résoudre en rire, elle se termina par un épouvantable coup de poing qui effondra avec toute sa verrerie la table devant laquelle il était assis. En même temps, Angiolino se sentit pris au collet, enlevé de terre par les mains du milord qui jurait à tue-tête ses goddam les plus vigoureux. L'alerte passée, Angiolino tout ébahi entendit M. Tobyson de Tottenwood exiger que désormais M. de Galandot reprit en sa présence une place conforme à son rang et qu'on mît fin au traitement déshonnète qu'on lui foisait subir.

Trois jours donc après cette algarade qui s'acheva par la visite de Cozzoli, M. de Galandot, vêtu d'un superbe habit de velours pistache, passementé d'or sur toutes les coutures, parut à table. M. Tobyson, ravi de son œuvre, but et mangea surabondamment et voulut que son nouvel ami lui fît raison, si bien que le pauvre M. de Galandot, dont la santé branlait de plus en plus, s'en fut coucher en fort mauvais état.

Un inconvénient inattendu commençait pour lui. M. Tobyson l'avait pris en amitié et ne pouvait plus se passer de sa présence; mais M. de Galandot n'approchait son bienfaiteur qu'avec un grand trouble et une terreur manifeste. La haute taille de l'Anglais, sa corpulence, ses poings énormes, sa grosse voix l'épouvantaient. Le moindre de ses gestes le terrifiait. A table, M. Tobyson avait une façon furieuse de porter sa fourchette à sa bouche et de brandir son couteau qui faisait pâlir son timide voisin. De plus, M. Tobyson avait une terrible brusquerie de mouvements que sa force rendait encore

plus redoutable. Ses poignées de mains formaient étau, ses bourrades amicales renversaient. Aussi M. de Galandot vivait-il dans une inquiétude continuelle, et il aurait préféré cent fois éplucher les légumes avec Jacopo et laver la vaisselle avec la Romngnole que de manger les quartiers de viande saignante que l'excellent M. Tobyson lui faisait servir sur son assiette et dont il exigeait impérieusement qu'il se chargeât l'estomac, sous prétexte qu'il le trouvait faible, débile et malingre.

Pourtant le séjour de M. Tobyson à Rome touchait à sa fin et il devait partir bientôt pour Naples. Il fut convenu qu'Olympia et Angiolino l'accompagneraient jusqu'à Frascati. Depuis longtemps déjà les deux associés désiraient y acheter une villa pour y passer au frais la belle saison. Ils étaient riches. L'Anglais venait de se montrer fort généreux et M. de Galandot continuait à rapporter gros. De plus, on leur avait parlé d'un bien à vendre là-bns, et, d'après le rapport que leur en faisait le vieux Tito Barelli, tout à fait à leur convenance. Ils se promettaient de le visiter avec soin.

M. de Galandot ne devait pas être du voyage. Il continuait à maigrir et à tousser beaucoup. Sa faiblesse était grande. Les viandes dont le bourrait M. Tobvson ne le réconfortaient guère. Visiblement il baissait. Mais, le matin du départ, les voitures prêtes, Milord dans la sienne avec Olympia, Angiolino dans une de louage, au moment où l'on partait, on vit arriver M, de Galandot qui, jeté à la tête des chevaux, pleurant et criant, s'imaginait qu'on allait l'abandonner et que M. Tobyson emmenait Olympia avec lui au bout du monde. En vain expliquait-on à M. de Galandot qu'on reviendrait le soir même, il ne voulait rien entendre et se cramponnait à la portière comme un vieil enfant têtu, si bien que M. Tobyson ordonna à Angiolino de prendre avec lui l'ami français, ce qu'Angiolino fit en maugréant, se souciant peu de parader en compagnie de cet antique mannequin, en habit vert, qui sentait l'office et le graillon, car M. de Galandot, malgré sa dignité reconquise, ne laissait pas d'aider par goût, de temps à autre, à leur besogne, Jacopo et la Romagnole près de qui il se reposait des transes que lui donnait la turbulente amitié de M. Tobyson de Tottenwood.

GALANDOT LE ROMAIN

Et, tout en roulant vers Frascati dans l'air frais du matin,

Angiolino trouvait qu'il était grand temps que le milord

disparût, que M. de Galandot rcintégrât les cuisines

et reprît sa souquenille, et il voyait déjà l'iiabit

vert perroquet, chef-d'œuvre de Cozzoli,

quitter les épaules maigres du comte

pour, planté sur un bâton, servir

d'épouvantail aux oiseaux.

QUAND les voitures arrivèrent à l'auberge de Frascati, M. Tobyson et Olympia descendirent de la leur dans un état de désordre qui laissait peu de doutes sur la façon dont ils avaient employé les longueurs de la route. Olympia se rajusta de son mieux. L'Anglais redressa sa perruque à rouleaux, s'étira dans son large habit rouge et fit claquer sa langue. Angiolino manifesta aussitôt l'intention de faire une promenade aux villas. Il y en a de fort belles à Fracasti, et en particulier la Belvédère et la Mondragone, qui sont célèbres par la beauté de leur ombrage, l'agrément de leurs jardins et l'abondance de leurs eaux. Angiolino se prétendait un vif goût pour les artifices et les jeux hydrauliques. Il le tenait d'enfance, à avoir fréquenté en ses vagabondages les fontaines de Rome. Il avait bu leurs ondes, regardé leurs nappes et leurs gerbes, barboté dans leurs bassins.

Toutes lui étaient familières par quelque souvenir. Il lui plaisait fort de revoir celles de Frascati ; elles avaient assisté à sa naissante fortune. Il les avait visitées jadis avec M. de la Terroise, gentilhomme français qui remarqua ses mérites, le tira du conmiun et fit honneur à sa jolie figure. Ce riche et généreux seigneur, sa fantaisie passée, laissa le jeune garçon les poches pourvues et des bagues de prix à tous les doigts et en état de se présenter décemment au cardinal Lamparelli.

La proposition champêtre d'Angiolino fut loin d'agréer à M. Tobyson qui ne montra nulle disposition à visiter des curiosités auxquelles il se sentait fort indifférent, car il avait une façon assez particulière de voyager. Sauf le vin et les femmes qu'ils pouvaient fournir, il se préoccupait assez peu

GALANDOT LE ROMATK

des pa3's qu'il traversait. Aussi passait-il volontiers ses journées à l'auberge. Il y recevait les joailliers de i'endroit, car il était grand amateur de pierres et de bijoux, et c'était merveille de le voir toucher les plus fragiles et les plus délicats de ses fortes mains de boucher et d'assommeur. Partout il achetait les plus belles pièces et les envo3'ait à Londres à sa femme qu'il ne voyait jamais et qui y vivait nabote et contrefaite, parée comme une châsse, tandis que son gigantesque mari courait le monde en troussant les filles et en vidant les bouteilles.

Au gré de M. Tobyson, on se mit donc à table et les lampées commencèrent. Les rasades suivirent qui menèrent la compagnie assez tard dans l'après-midi. Enfin, après une dernière buverie, M. Tobyson déclara qu'il allait partir et ordonna qu'on attelât sa chaise de poste. Angiolino et Olympia sortirent pour hâter ses ordres et il se trouva seul à table en face de M. de Galandot.

M. de Galandot était assis silencieusement, les yeux fixés au fond de son assiette, quand un coup de poing que donna sur la nappe M. Tob\son le fit sursauter. Ce coup de poing annonçait que M. Tobyson allait parler; il en faisait d'ordinaire précéder ses discours et le proportionnait à son humeur; aussi tantôt le choc faisait-il sauter les assiettes, tantôt tinter agréablement la verrerie.

M. de Galandot, la tête levée, écoutait déjà. M. Tobyson de Tottenwood parla ainsi. Au dehors, on entendait les palefreniers atteler les chevaux avec un bruit d'ébrouements, de sabots et de clochettes.

— « Si vous étiez né. Monsieur, dans un des verts comtés de notre joyeuse Angleterre, savez-vous. Monsieur, ce que je ferais? Je vous prendrais le plus doucement du monde par le collet et je vous déposerais sur la banquette de ma voiture. Je m'y assolerais à côté de vous et je dirais au cocher de fouetter les chevaux, et au galop, postillons ! »

M. Tobyson de Tottenwood respira profondément. M. de Galandot courbait la nuque et rentrait la tête dans ses épaules ; il se voyait déjà dans les airs, suspendu au poing puissant de l'original.

— « Malheureusement pour vous. Monsieur, vous n'avez

pas l'honneur d'être Anglais et, d'autre part, je n'ai pas celui de vous connaître assez pour pouvoir agir avec vous sans votre consentement et vous appliquer untraitement que vous seriez peut-être en humeur et en droit de me reprocher, car chacun est Hbre de vivre à sa guise et chacun doit rester maître de sa fantaisie. La vôtre, Monsieur le Français, est d'être ridicule. Cela est familier à votre nation et je ne m'en étonne pas. Pardonnez-moi ma franchise, Monsieur, mais elle vient à vous voir ainsi le jouet d'un drôle et d'une drôlesse qui vous dépouillent, vous bernent et se moquent de vous. C'est votre choix, donc je n'ai rien à y redire. J'ai cru pourtant, et vous m'en excuserez sans doute, ne point devoir souffrir qu'en ma présence et à ma vue on traitât de la sorte un gentilhomme de votre état et de votre âge. Voilà tout. J'ai fait cela pour moi et non pour vous, car il ne m'était pas agréable de savoir que les souliers avec lesquels je marchais avaient été cirés par un homme de condition, transformé en maraud. Nous autres Anglais, nous respectons dans l'homme sa nature et sa qualité, mais les gredins en question ne semblent guère se soucier de la vôtre. J'ai mis donc quelque arrêt à leur familiarité, mais soyez bien sùr qu'une fois que j'aurai le dos tourné, Monsieur le comte, vous retomberez à l'office et que ni mes remontrances ni l'habit vert que vous portez ne vous en garantiront point. »

M. de Galandot suivait attentivement le discours de l'Anglais. M. Tobyson le toisa, puis se mit à rire bruyamment. Sa grosse figure rouge s'empourpra.

— « Plus je vous regarde, Monsieur, plus je remarque que vous n'avez rien de ce qu'il faut pour manier de pareils coquins. Si encore vous aviez des poings solides, de la taille et du nerf, je vous en enseignerais bien la manière. La leçon serait courte. Avec un bon coup de pied au cul à Angiolino et quelque large soufflet au visage d'Olympia, vous en seriez quitte et vous les verriez doux comme des moutons. Mais, mon pauvre Monsieur, les femmes et leurs rufians ne sont point votre affaire, et ces deux-là sont de la pire espèce. Vous êtes dans un guêpier dont vous ne sortirez pas et où il me peine de vous laisser, foi de Thomas Tobyson ! Si encore

GALAKDOT LE ROMAIN

VOUS tiriez quelque avantage de votre turpitude, je vous comprendrais mieux. Certes, cette Olympia est bonne à l'amour, mais vous ne le faites pas même avec elle. Elle sait les métiers du lit. Elle a la peau fraîche et les membres souples, encore que pour mon goût elle ne donne pascequ'on en pourrait attendre. Mais cela vous importe peu, car l'usage que vous en faites n'est pas celui dont je parle et vous êtes encore donc sa dupe d'une façon de plus. »

M. de Galandot regarda M. Tobyson d'un air suppliant.

— « Ce que je dis là, Monsieur, n'est point pour vous fâcher. Chacun aime à sa façon, et la vôtre, pour bizarre qu'elle soit, ne m'en paraît pas moins respectable, quoique, comme j'ai l'honneur de vous le dire, je ne la supporterais pas un instant de l'un de mes compatriotes. Libre à vous donc, Monsieur, de faire le passe-temps et le jeu de ces pendards, mais pourtant je ne veux point partir d'ici sans vous proposer quelque chose. »

M. Tobyson s'était levé. Il se dressa, énorme et rouge, en face de M. de Galandot, maigre et vert, qui avait imité son mouvement. La table les séparait.

— « Je pars, Monsieur, dit gravement Thomas Tobyson. Je vous emmène. Dans trois jours nous serons à Naples et dans un mois en France. Je vous y conduirai. Laissez la vie absurde que vous menez ici et où vous faites, je vous le répète, piteuse figuie. Olympia et Angiolino en crèveront de dépit. Il n'y aura là pas grand mal, vous les avez suffisamment engraissés de vos dépouilles. Dites un mot et vous êtes libre. Réfléchissez. J'attends votre réponse. Le temps de me verser un verre de vin. C'est dit. »

M. Tobyson s'était couvert et choisissait une bouteille. Il attira à lui un verre vide. Lentement, il inclina la panse de la fiasque. Un filet rouge tomba dans le cristal. M. Tobyson versait lentement en regardant, du coin de son petit œil tendre et narquois, M. de Galandot.

M. de Galandot était de la pâleur d'une cire qui eût sué. De grosses gouttes lui coulaient du front. Il tremblait de tous ses membres. Ses dents claquaient. M. Tobyson reposa la bouteille; le verre était plein jusqu'au bord; il se leva.

— « Eh bien? » dit Thomas Tobyson de Tottenwood.

LA DOUBLE MAITRF.SSI-:

M. de Galandot laissa retomber ses longues mains le long de son corps maigre et, par trois fois, de la tête fit signe que non, en fermant les yeux.

— « A votre santé, monsieur de Galandot, s'écria M. Tobyson d'une voix de tonnerre, et il vida le verre d'un seul trait, le coude haut. Sa figure était écarlate. Puis, ôtant son chapeau, il s'approcha de M. de Galandot et le salua profondément.

— « Nous autres Anglais, Monsieur, nous estimons les hommes qui vont jusqu'au bout de leur devoir, de leur passion et de leur fantaisie. C'est pourquoi, Monsieur, je prétends vous admirer. Faire ce qu'on veut, tout est là. Ainsi moi. Monsieur, j'ai juré de ne pas revoir Londres tant que vivra M*"^ Tobyson que je déteste. Voici vingt ans que je m'ennuie par toute l'Europe, car il n'y a au monde qu'une seule chose qui me diA'ertisse, Monsieur, me promener par une petite pluie fine sur le pont de la Tamise. »

Et M. Tobyson, pirouettant sur ses larges talons, disparut brusquement par la porte ouverte.

Au dehors, le fouet claqua ; les chevaux frappèrent le sol du sabot ; les essieux des roues grincèrent. Puis le silence se fit et M. de Galandot entendit la voix d'Olympia qui l'appelait.

Il la trouva avec Angiolino ; ils paraissaient joyeux et sournois et fort aises du départ de M. Tobyson ; un mauvais sourire errait sur les lèvres du rufian. Olympia ricanait. Il s'agissait maintenant d'employer la fin de l'après-niidi à visiter les villas, celle d'abord qu'Olympia et Angiolino voulaient acheter et dont ils comptaient bien soutirer le prix à M. de Galandot, et ensuite celles qui contiennent des singularités curieuses en bâtiment, parterres, grottes et jeux d'eaux. La promenade fut gaie. M. de Galandot, plus courbé que de coutume, marchait derrière le couple, s'arrêtait avec eux et les suivait à pas traînants. Ils admirèrent ainsi la Mondragone, mais la Belvédère leur plut davantage. Les jardins y sont en terrasses couvertes de verdures et de cascades, la plus grande couronnée de colonnades à cannelures torses par lesquelles l'eau circule en spirale. Dans les grottes, ils s'étonnèrent devant le Centaure qui sonne du cornet à bou-

GALA y DOT LE ROMAIN'

quin et le Faure qui joue de la flûte par les moyens de conduits qui fournissent l'air à ces instruments.

Ils arrivèrent ainsi à une fort belle statue de Triton dans

une niche de marbre. Olympia resta à l'écart, mais le naïf

M. de Galandot en approcha sur l'invitation d'Angiolino

qui passa derrière la statue dont il connaissait le secret et

tourna le robinet de telle sorte que M. de Galandot reçut en

pleine figure unjetsi violent que la force le jeta sur la dalle,

à la renverse, tout étourdi du choc dont il se releva ruisselant,

la perruque collée aux tempes, son habit vert laissant

couler l'eau par toutes les coutures, à la grande

joie des deux plaisants ravis d'avoir emprunté

à l'onde complaisante le soufflet humide

de leur rancune contre l'involontaire

protégé de M. Thomas Tobyson

de Tottenwood.

IL s'agissait maintenant d'obtenir que M. de Galandot contribuât à l'achat de la villa de Erascati. M. Dalfi, consulté le lendemain, s'y prêta aux conditions ordinaires, et An^iolino rentra chez lui le soir, portant en sa poche le papier où ne manquait que la signature de la dupe complaisante. C'était un jeu de l'obtenir ; aussi le rufian soupa-t-il gaiement en tête-à-tête avec sa maîtresse. M. de Galandot n'avait point quitté sa chambre depuis le retour de Frascati d'où il était revenu morfondu et claquant des dents. En rentrant, il avait regagné son ancitn logis proche des cuisines et s'était mis au lit où la Romagnole, par compassion pour sa toux, lui apportait des cataplasmes et des tisanes chaudes. La soirée achevée gaiement, Olympia et Angiolino allaient se coucher, quand ils entendirent gratter à la porte. La mine effarée de Jacopo se montra.

— « Qu'y a-t-il ? dit Olympia.

— Le seigneur Galandot est très mal.

— Que dis-tu là, Jacopo ?

— Oui, signora, en passant par le couloir, je l'ai entendu qui râlait. On croirait qu'il va étouffer. Il fait un bruit comme quand on tire de l'eau d'un puits. Alors je suis monté prévenir.

— C'est bien, j'y vais, dit Angiolino avec importance. » Jacopo descendit, laissant la porte ouverte. Olympia et

Angiolino ne disaient rien. Ils se tenaient l'un devant l'autre sans se regarder. La lumière de la lampe dessinait leurs ombres bizarres sur le mur. La porte ouverte montrait son carré de ténèbres.

— « Ferme donc », dit Olympia.

GALANDOT LE ROMAIN

Angiolino. alla vers la porte, la ferma brusquement en retirant sa main comme par crainte de quelque étreinte invisible. Ils se sentirent plus rassurés.

Ils avaient de la mort une peur stupide et basse, surtout Angiolino qui n'avait jamais vu de cadavres. Il leur croyait un aspect effrayant et pensait que, la vie enfuie, le squelette apparaît immédiatement. Il allait et venait par la chambre. Sa peur se tourna en colère, il frappa du pied.

— « Le gueux ! ah! le gueux! nous mourir là, à deux pas ! »

Puis il s'arrêta; un moustique brûlé grésilla au flambeau. Olympia remonta l'épaulette de sa chemise. On entendit le glissement léger du linge sur sa peau. Angiolino perplexe se frotta le menton. Le poil de sa barbe rasée râpa la paume de sa main.

— « Après tout, il mourra bien tout seul; qui nous force à descendre ? »

L'idée d'aller seul dans les ténèbres le faisait frissonner et il implorait des yeux Olympia pour qu'elle lui offrît au moins de l'accompagner. La chandelle charbonnait, il la moucha avec ses doigts et ajouta :

— « Qu'il crève sans nous ! »

Ils se taisaient, pensant tous deux à la même chose. Si M. de Galandot allait mourir sans signer le reçu de M. Dalfi ? Il s'agissait cette fois d'une somme importante qui, jointe à toutes celles que, depuis des années, ils tiraient du bonhomme, les fliisait définitivement riches. Ils se voyaient à Fracasti. La villa qu'ils venaient justement de visiter reparaissait à leurs yeux ; elle était blanche dans la verdure, avec une colonnade; des fenêtres, on découvrait au loin la campagne nue jusqu'à la ligne bleue de la mer. Olympia entendait déjà le bruit de ses mules de satin jaune sur l'escalier de marbre. Elle se voyait accoudée sur la terrasse auprès d'un vase de myrte où roucoulerait une colombe perchée. En été, on viendrait chez eux. Le vieux Tito Barelli, avec sa mine de vieille femme, y conterait des cancans et des nouvelles en mangeant un sorbet à la neige, pendant que le fard fondrait comiquement à ses joues ridées. On jouerait aux cartes... Elle se baignerait en des eaux froides... Mais, pour cela, il

fallait que M. de Galandot signât le reçu de M. Dalfi. Ils se regardèrent et lurent la même pensée en leurs yeux.

— « V^as-y, dit Olympia ; où est le papier ?

— Non, descends, répondit Angiolino; il signera mieux avec toi.

— Mais non, c'est toujours toi qui lui tiens la main. » L'idée de toucher cette main de mourant, delà tenir dans

la sienne, d'en sentir la chaleur fiévreuse ou la sueur glacée fit frissonner Angiolino. Olympia le toisait. Elle retroussa sa chemise et se gratta le genou, puis elle cracha par terre, haussa les épaules et dit :

— « Lâche ! »

Angiolino, sans répondre, alla à un petit meuble, ouvrit un tiroir, en tira un papier plié en quatre qu'il déplia lentement. Olympia lisait par-dessus son épaule. Elle se pencha, posa le doigt sur un chiffre inscrit en gros caractères.

— « Il faut y aller », dirent-ils en même temps. Depuis un instant, la petite chienne Nina, pelotonnée au

pied du lit, s'agitait. Elle avait ouvert l'œil, remué une oreille. Elle finit par se dresser sur ses pattes. Sa langue rose lui pendait au coin de la bouche. Ses griffes piétinèrent le drap. Elle se mit à japper doucement et les regarda sortir. Ils descendaient l'escalier. Les marches leur semblaient plus hautes que de coutume; à chaque pas, ils croyaient mettre le pied dans un trou. Olympia portait le flambeau, Angiolino une petite écritoire de corne avec une plume d'oie. 0 Ils se tenaient par la main. Ils arrivèrent ainsi au vestibule,

puis suivirent le couloir qui menait aux cuisines et s'arrêtèrent devant une porte fermée. Angiolino regarda par le trou de la serrure, puis y colla son oreille pour écouter. Il n'entendit aucun bruit.

— « Il doit être mort, dit-il en se relevant, si nous remontions ? »

Olympia écouta à son tour.

— « Entends-tu ? » dit-elle.

Un souffle inégal haletait maintenant derrière la porte, tantôt imperceptible, tantôt gros et ronflant. Intermittent, il bourdonnait comme une mouche ou grinçait comme une poulie.

GALANDOT LE ROMAIN

— « Allons-nous en ! » chuchota Ani^iolino. Olympia sans répondre ouvrit la porte.

La chambre était vaste et pleine de ténèbres que la chandelle tenue haut ne parvenait pas à éclairer jusqu'au fond. Les murs nus, crépis à la chaux, semblaient avoir la chair de poule. Le plafond bas était traversé de grosses poutres. A des clous pendaient des bouquets d'oignons, des grappes d'aulx, des paquets d'herbts. A terre, gisaient des cruches cassées, des poteries en morceaux. Dans les coins, des meubles de rebut. Sur un vieux fauteuil boiteux était déposé l'habit pistache de M. de Galandot, lamentable et humide encore de la douche de Fracasti, avec ses manches distendues, ses basques recroquevillées, ses broderies ternies, avec je ne sais quoi desaunicâtre et de spongieux. Au dossier du fauteuil, la grosse perruque s'étalait, morne, comme une tête sans visage. Tout cela formait une dépouille hétéroclite, bizarre et déjà funèbre.

Le lit où gisait M. de Galandot consistait en une paillasse jetée sur un tréteau bas. Le moribond était couché sur le dos, les mains au drap qu'elles ramenaient en s'y crispant. Dans la face terreuse et durcie, la bouche s'ouvrait péniblement, tandis que les yeux restaient clos. Le crâne chauve luisait comme une cire rance ; quelques longues mèches de cheveux gris ramenés de derrière les oreilles se recourbaient vers les joues creuses. Il semblait sculpté dans une glaise jaune, sèche et comme prête à s'effriter sous les doigts.

Olympia, son flambeau à la main, s'était assise sur le lit. M. de Galandot ouvrit les yeux; il respirait avec peine. Olympia se pencha sur lui.

— « Voyons, mon vieux Galandot, qu'est-ce qu'on me dit, tu es malade? Tu ne souffres pas, au moins ? Mais non, tu as voulu nous faire peur ? Ce n'est pas vrai, n'est-ce pas ?. . . As-tu faim ? Veux-tu souper ? On dressera la table. Allons, lève-toi ; habille-toi. Tu vas mettre ton bel habit vert que t'a fait Cozzoli, Cozzoli de la rue del Babuino, celui qui coud assis sur une table avec sa pie sur l'épaule. Tu mettras aussi ta perruque, ta grande perruque. Veux-tu que je t'aide ? Viens. Tu ne vas pas rester ici tout seul ? »

M. de Galandot regardait Olympia d'un œil hagard. Une

quinte de toux le souleva à demi. Olympia voulut lui prendre la main. Il la retira brusquement. Il l'ouvrait et la refermait alternativement, puis la gardait ouverte et semblait en examiner la paume vide avec attention. Le dégoût se marquait sur son visage et il secouait ses doigts comme pour en faire tomber quelque chose de répugnant, sans doute l'image de la pièce d'or qu'y avait déposée jadis Lamparelli.

— « Finis donc ! continua Olympia; ta main n'a rien. Tu n'as pas du tout mal à la main. Tu as la main aussi ferme que lorsque tu signes ton nom au bas des reçus de Dalfi. Tu sais, quand tu écris au bas : « Galandot ». Veux-tu essayer de signer encore ? Tu verras comme tu signes bien et tu ne te croiras plus du tout malade. Tiens, je crois qu'Angiolino a le papier. Angiolino, donne-moi l'écritoire et la plume d'oie. »

Elle cherchait à lui mettre la plume entre les doigts sans y réussir. Peuàpeu elles'impatientait. Le souffle rauque et court lui montait à la figure.

— « Signe donc ! lui cria-t-elle durement, tout à coup, menaçante, de doucereuse qu'elle feignait d'être jusque-là ; signe donc! Il fait froid ici. Tu vois bien que j'ai les pieds nus sur le pavé. Je suis en chemise et j'ai perdu une de mes mules dans l'escalier tant je me suis pressée de venir. Signe donc, signe... Ah ! le gredin! »

D'un geste violent, M. de Galandot avait rejeté les draps. Une odeur pauvre et sèche sortait de la couche fiévreuse, et on vit pendre le long du lit une jambe étique et une cuisse maigre.

Angiolino, qui attendait assis sur le fauteuil boiteux, se releva d'un bond. Il n'avait plus peur du tout.

— « Laisse-le donc crever, s'il veut, ce vieux fou, et va te coucher, Olympia. Moi, je saurai bien le décidera signer et sans tant de façons. Ah çà ! crois-tu que tu vas t'en aller ainsi en nous crachant au nez ton âme de vieux sot. Voyez- moi le seigneur! sa carcasse pour tout cadeau. Les vers mêmes n'en voudront pas. Nous l'as-tu assez promenée sous les yeux depuis cinq ans ! Allons ! allons ! M. Tobyson n'est plus là, mon gentilhomme. Ah çà, videur de pots, signeras-tu ? »

GALANDOT LU ROMAIN

Il jura effroyablement et tâcha de maintenir de force la plume entre les doigts de M. de Galandot dont la main se rétractait. La plume becquetait le papier sans rien y tracer. An^ioiino lâcha le poignet; le bras, en retombant, heurta de l'os le bois du lit.

Olympia avait repris entre les siennes la main pendante de M. de Galandot. Elle se mit à lui parler d'une voix douce, geignante et pleurarde.

— « Voyons, mon petit Galandot, tu ne vas pas me refuser cela à moi. Rappelle-toi tout ce que j'ai fait pour toi, comme tu es venu à la maison... Tu t'es assis dans le fauteuil. Il faisait chaud. Puis tu m'as apporté les émeraudes. J'étais nue sur le lit. Tu allais me prendre. Pourquoi as-tu eu peur; c'était la petite chienne Nina. Tu l'aimais bien. Donne-moi des sequins pour lui acheter des pâtisseries et du savon mousseux. Et mon bain, quand je sortais de l'eau ruisselante... Oui, je sais, Angiolino a eu tort; il n'aurait pas dût'envoyer porter les singes à Lamparelli. Mais tu étais si complaisant, tu aimais tant à rendre service ! Tu as dû toujours être comme cela; c'est dans ta nature. Alors on oubl'ait que tu étais un grand seigneur, que tu avais des terres, des bois, des écus. Il ne fout pas nous en vouloir. Tiens, tu vas mieux. Veux-tu que la Romagnole t'apporte un bouillon ou que Jacopo refasse ton lit? Tu respires bien. Allons! signe donc, tu en seras débarrassé, tu pourras dormir. »

M. de Galandot semblait comprendre. Il souriait faiblement. Ses lèvres sèches remuèrent.

— « Tu as soif. Qu'est-ce que tu voudrais boire? veux-tu du vin, du citron ? J'irai cherclierdes raisins; nous les mangerons ensemble comme le jour où tu m'as vue sur la terrasse. Veux-tu ? Je me coucherai sur ton lit, près de toi. Je tiendrai la grappe haute. Je la ferai tourner et je te mettrai moi-même les grains dans la bouche... »

Sa chemise était tombée jusqu'à la taille. M. de Galandot la regardait. Il lui caressa le bras, tandis qu'elle lui glissait la plume aux doigts. Il faisait un efiort visible. D'abord le bec égratigna le papier, puis, toujours guidé par Olympia, M. de Galandot traça assez distinctement la lettre G.

Tout à coup, il poussa un cri muet qui s'arrêta dans sa

gorge. Ses yeux se dilatèrent avec terreur; Olympia tourna la tête et, en même temps que la porte s'ouvrait silencieusement d'une poussée invisible, elle sentit peser dans sa main la main de M. de Galandot. La plume brisée grinça aux doigts crispés.

Angiolino, debout, laissa lourdement tomber le flambeau, et ce fut dans la nuit que tous deux s'enfuirent épouvantés de la chambre funèbre dont la petite chienne Nina, qui venait d'y entrer ainsi, fliisait le tour en reniflant, et, pendant qu'ils remontaient l'escalier les dents claquantes et le poil hérissé, la carline grimpait sur le lit et dressée sur ses pattes, sa langue rose au coin de sa bouche, elle flaira dédaigneusement le visage insensible de M. de Galandot; puis, s'étant gratté le cou délicatement, elle sauta sur le pavé avec un bruit d'ongles et disparut légère, coquette et mystérieuse.

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