ÉPILOGUE
MM. de Créange et d'Oriocourt, les inséparables, étaient à Paris ensemble. Ils avaient pris tous deux en même temps leur congé et pensaient à le passer gaîment, s'il plaisait au jeu et aux femmes. Ils comptaient, comme toujours, pour cela, sur leur figure et, aussi, sur celles qu'amènent les cartes sur les tapis verts. Ils espéraient bien que cette double faveur ne leur manquerait pas et déjà en escomptaient les plaisirs. Celui de revoir leur ami Portebize s'ajoutait à ceux qu'ils se promettaient et ils ne le voulurent pas différer. Aussi le troisième jour de leur arrivée, se rendirent-ils à la rue des Bons-Enfants où le portier leur apprit que M. de Portebize n'habitait plus là, mais qu'il était à sa maison de Neuilly où ils le trouveraient certainement. Donc le lendemain, d'assez bonne heure, se firent-ils conduire à l'endroit indiqué.
De beaux ombrages le long de la Seine rendaient le lieu fort plaisant. Ils s'étonnèrent en chemin de trouver leur ami en des goûts si champêtres et si retirés ; mais le bon aspect de la demeure et des jardins qui l'entouraient les justifia à leurs yeux.
La grille franchie et entrés au vestibule qui leur parut d'une architecture fort galante, ils eussent dû y trouver Basque et Bourgogne pour les introduire ; mais les deux marauds se tenaient rarement à leur poste d'antichambre. Il semblait que le goût de la nature les eût gagnés à leur tour, car, le plus souvent, ils s'échappaient et passaient leur temps au bord de l'eau à tendre des filets et à relever des nasses. Aussi MM. de Créange et d'Oriocourt ne trouvèrent là pour leur répondre qu'une jolie soubrette dont ce n'était guère la place et qui se leva pour les recevoir.
Nanette était devenue fort jolie et fort bien prise ; mais il faut croire que son caractère ne s'était point amélioré autant que sa figure, car elle tamponnait de son mouchoir une joue encore rouge et tout ardente d'un soufflet qu'elle venait de s'attirer de sa maîtresse. Il ne se passait guère de jours qu'elle évitât quelque réprimande de ce genre, car la belle Fanchon, si elle avait le pied léger, avait aussi la main leste, et M. de Portebize lui-même l'eût peut-être bien éprouvé tout comme Nanette, si sa soumission n'eût désarmé son irritable et folâtre amie, car M"^ Fanchon était devenue la bergère de ce galant ermitage où M. de Portebize et elle jouaient au naturel et pour de bon les Égarements champêtres.
Cette union charmante, qui ne demandait sa durée qu'à l'amour et ne connaissait d'autres liens que ses nœuds, avait désespéré M. Laverdon et enchanté M. l'abbé Hubertet. M. Laverdon ne s'en consolait point. Pour lui M. de Portebize était un homme perdu. Des brillantes destinées que lui augurait M. Laverdon, il en choisissait une qui paraissait à l'ambitieux perruquier indigne d'un grand cœur. Eh quoi ! cette petite Fanchon était une fille sans importance, bonne tout au plus à l'amusement d'un après-souper ou à la passade d'un après-midi ; une fillette sans passé, qui n'avait même point le mérite d'être courue et disputée. Et encore il joignait à cela le ridicule d'une passion si jalouse qu'il enlevait la demoiselle au plaisir public pour la mieux réserver au sien, s'ôtant ainsi la chance de partager avec quelque ministre ou quelque traitant un cœur dont il eût été amusant de recevoir librement les faveurs secrètes, tandis qu'un autre en eût obtenu avec peine les coûteuses complaisances. Mais non ! M. de Portebize filait le parfait amour. La moindre présidente eût mieux valu aux yeux de M. Laverdon ou même une simple femme de finance, quoique M. de Portebize eût pu prétendre à tout, car, après M"^ Damberville et l'éclat universel de son aventure 2i\tc elle, il n'était point de duchesse à la cour qui n'eût agréé ses hommages. Certes M. de Portebize avait eu à cet instant toutes les femmes à sa portée. Les plus difficiles lui fussent devenue? aisées ; mais une pareille vogue, quand rien ne la renouvelle, tombe vite. M. de Portebize préférait l'amour à la gloire et M. Laverdon, haussant